L’Évangile selon Thomas

 

 

 

Introduction

 

L’évangile selon Thomas est un des 52 manuscrits écrits en langue copte et découverts en 1945 près de Nag Hammadi en Haute Egypte. Il représente un recueil de 114 logia, des paroles que Jésus aurait dites. Ce témoignage nous révèle aujourd’hui une dimension inattendue dans l’enseignement de l’homme qui, voici vingt siècles, fut à l’origine de quelques perturbations dans la sphère religieuse judaïque. Car certains de ses disciples le reconnurent comme le Messie, dont la venue était prédite dans la Bible. Par les gardiens de la tradition biblique sa prédication fut toutefois perçue comme hérétique. Ce qui fut consonance pour les uns, s’avéra donc dissonance pour d’autres.

L’histoire de la genèse du christianisme suite à la prédication de Jésus, à la signification accordée à sa crucifixion et surtout à la foi en sa résurrection, se situe toujours et malgré une littérature impressionnante, dans une nébuleuse historique. L’historiographe de l’époque fait en effet à peine allusion à sa présence. Le témoin le plus influent dans le Nouveau Testament, le juif Paul, n’a quasiment porté aucune attention au contenu de son enseignement. La principale source d’informations à son sujet est consignée dans les quatre évangiles reconnus par l’Église. La sélection de ces écrits ne fut toutefois officialisée que vers la fin du IV° siècle. Ce choix découlait d’une interprétation humaine d’évènements, considérés comme la réalisation d’un dessein divin. Tout au long de leurs rédactions successives et de leurs transcriptions ces écrits ont en plus subi l’influence inévitable d’idées pauliniennes. Par des écrits de « Pères de l’Église » nous savons que certains disciples de Jésus ont témoigné d’une perception différente de sa prédication. La découverte de Nag Hammadi nous confirme aujourd’hui l’existence au début de l’ère chrétienne d’une diversité insoupçonnée dans l’interprétation de son enseignement.   

La particularité du témoignage que nous a laissé Thomas est que, d’une part, il propose un nombre considérable de paroles, présentes également dans les évangiles canoniques, mais qu’il il nous confronte d’autre part à une perception religieuse différente de celle proposée par la croyance chrétienne. Le nouveau dont témoigne Jésus est foncièrement différent de l’ancien. Il est le vin nouveau, qui ne peut se garder dans de vieilles outres, le vêtement neuf qui ne nécessite aucune retouche à l’aide d’un vieux tissu, une approche religieuse inédite, qui n’a que faire d’une circoncision juive… Par une prise de conscience du lien intérieur et spirituel qui l’unit à sa Source de vie absolue - lien qu’il précise par l’image de la relation qui dans sa culture unissait un fils à son père - chaque être humain peut avoir accès à une perception religieuse plus conforme à la réalité. Car de ce Père nous sommes toutes et tous, au même titre que Jésus, les enfants. Le but de son témoignage aurait donc été de rendre chacun de ses frères et sœurs conscient de cette réalité spirituelle.

Le problème auquel cet évangile nous confronte concerne donc l’interprétation de l’enseignement de Jésus. Le fait que son témoignage eut lieu il y a vingt siècles n’en facilite guère une juste appréciation aujourd’hui. Le fossé culturel qui nous sépare du monde juif d’antan ressemble en effet davantage à un gouffre. Car les croyances n’appartiennent plus aujourd’hui à une minuscule minorité d’êtres divinement choisis ! L’histoire passée et actuelle de ces croyances nous contraint en plus à apprécier leurs vérités comme un savoir humain, imprégné de toutes les limitations inhérentes à la nature humaine. Il en découle que l’approche que nous pouvons en faire ne peut être que foncièrement différente de celle des habitants de la Palestine d’antan. Dans la mesure toutefois où le contenu de l’enseignement de Jésus, comme celui du Bouddha ou de Krishna et de bien d’autres encore, concerne une conscience religieuse universelle, le temps ne pourrait constituer un obstacle à la recherche d’une compréhension plus judicieuse de son témoignage.  

 

 

La conscience religieuse universelle

 

La conscience religieuse universelle nous offre aujourd’hui l’opportunité  d’aborder l’enseignement de Jésus, vieux de deux mille ans, par le biais d’une conscience libre et disponible. Cette disposition nous permet de transcender les vérités, les commandements et interdits, que des institutions religieuses se sont imposées à elles-mêmes ainsi qu’à leurs fidèles.

Le mot religion a sa racine dans le verbe latin religare, qui signifie relier. Ce qui est relié est un. Comme le précise également la notion originelle de yoga, le principe religieux concerne donc une unité. Souvent la religion est définie comme : le lien qui unit toutes les personnes partageant une même foi en un Dieu unique ou en des divinités multiples. Une approche par le biais de la conscience religieuse universelle nous amène à définir la religion comme : le lien individuel qui, au-delà de toute appartenance culturelle, unit chaque être humain à sa Source de vie absolue et Sa loi universelle.

Le monde dans lequel nous vivons est appelé relatif, parce que tout y est continuellement changeant, évoluant dans une interdépendance permanente, tributaire de valeurs telles que le temps, l’espace, l’énergie et la matière. La conscience religieuse universelle entend qu’à l’origine du monde phénoménal il y a une Cause non dépendante de ces valeurs relatives. Cette Cause, symbolisée par le mot Dieu, a donc un caractère absolu. Ceci implique que l’être humain, dans sa dépendance de limitations relatives, ne peut percevoir l’absolu, ne pourra jamais connaître Dieu. Ainsi dans la Bible hébraïque YHWH, le Dieu des hébreux, est appelé l’Inconnaissable.

Cependant, pour l’être humain l’inconnu représente toujours une source d’angoisse. Aussi, et depuis sa présence sur Terre, l’homme a tenté de saisir l’absolu, de s’en octroyer une connaissance. Pour ce faire il fit appel à son imagination. L’absolu fut projeté dans des images. De sa conception imagée de Dieu l’homme attribua l’origine à une révélation divine directe. L’image engendra des commandements, des interdits, des rituels, des espérances aussi. Ainsi naquirent des croyances…

Le tragique religieux propre aux croyances est que, dans leur désir de s’approcher du Divin, d’en concevoir une connaissance, elles n’ont pas engendré l’unité mais la séparation. L’origine inconcevable et indéfinissable de toute expression vitale fut rendue inaccessible aux vivants de ce monde. De sa racine absolue l’homme fut séparé…

L’évangile selon Thomas est appelé gnostique. Gnosis est un mot grec qui signifie connaissance. Définir la conception religieuse que représente la gnose n’est pas chose simple ! Le caractère gnostique de la plupart des manuscrits découverts à Nag Hammadi est en outre foncièrement différent de celui dans cet évangile. De cette gnose nous proposons la définition suivante : la gnose n’est pas l’impossible connaissance du divin mais la connaissance, engendrée par une expérience personnelle, du lien qui unit chaque être à sa Source absolue. Jésus précise en effet qu’une telle perception est à la portée de chaque être humain. Mais, comme toute expérience est dépendante de l’état de la conscience individuelle, il s’en suit qu’une démarche gnostique sera toujours évolutive, en fonction de l’évolution de cette conscience. La gnose ne pourra donc jamais être enseignée comme une vérité établie. La gnose est le fruit d’une démarche personnelle, indépendante, libérée de toute conviction d’autrui. De cette qualité témoignent l’enseignement de Krishna dans la Bhagavad Gita, du Bouddha, ainsi que celui de Jésus dans cet évangile.

La gnose, ou la connaissance engendrée par une démarche de recherche personnelle, conduit à la reconnaissance de l’être humain en tant qu’expression temporelle d’un Être intemporel, en lequel réside la source de toutes ses facultés vitales. Les facultés de penser, d’éprouver des émotions, de percevoir sensoriellement et d’agir librement nous parviennent à chaque instant de ce qui, comme une source, est continuellement donatrice. La reconnaissance de ce que nous recevons n’est toutefois pas tributaire d’une connaissance du donateur !

S’il est exact que l’Être absolu ne peut faire l’objet d’une connaissance humaine, il est tout aussi évident que Son expression en une réalité relative peut être connue par l’homme. Cette connaissance du monde phénoménal, est appelée science. Tout savoir exact, dans quelque domaine que ce soit, ne pourrait être en désaccord avec un autre savoir exact ! Une appréciation correcte des lois naturelles ne pourrait s’opposer à une juste démarche religieuse. Il importe toutefois d’être toujours conscient des limitations propres à tout savoir humain.

L’expression de l’Être non-manifesté en une création manifestée a sa loi. La physique nucléaire nous apprend qu’à chaque instant se manifestent des vibrations, des ondes énergétiques, dont l’origine se situe dans un vide, appelé vacuum physique. Ces vibrations sont créatrices de matière. Ainsi apparaissent d’abord des particules élémentaires, qui s’harmonisent et forment des atomes. Ceux-ci s’harmonisent à leur tour pour créer des molécules qui, en se combinant entre elles, forment des structures de plus en plus complexes. Ainsi naissent nos cellules et la vie… La science nous apprend donc que, en provenance d’un vide, la vie se manifeste de façon continue par une expression coordonnée d’énergie et de matière, de synthèse et de dissolution. La principale propriété de la loi à l’origine de cette manifestation s’appelle harmonie.

Un vide est sans valeur, car absence de toute chose. Un vide qui porte en soi la totalité du potentiel de la création est une merveille, qui dépasse tout entendement humain ! Pourtant, à ce vide-là chaque être est uni, car chaque atome de son corps y est enraciné. Ceci implique que chaque atome ou chaque cellule de notre corps est continuellement et spontanément à l’écoute d’une loi d’harmonie. Dans la prise de conscience d’une intégration individuelle à cette loi, qui constitue la cause même de notre existence, réside la finalité de notre vie : à l’exemple de la nature tout entière, transformer en harmonie toutes les facultés qui, par une source créatrice, sont mises à notre disposition.  

L’expression de l’harmonie dans nos pensées, qui engendre la faculté de discerner et de connaître, est appelée intelligence. L’expression de l’harmonie dans nos sentiments et nos émotions, qui se manifeste par la bonté, est appelée amour. Toute connaissance n’a de valeur que quand elle sert. L’amour n’a de valeur que quand il se donne. L’harmonie des deux est nécessaire pour réaliser une action juste. Dans un repos, le silence du vide à l’intérieur de soi, chaque être peut recevoir une inspiration lui permettant d’exprimer harmonieusement intelligence et amour. C’est cette inspiration qui lui révèle son unité spirituelle dans l’Être absolu.

La réalité de notre vie ne correspond hélas plus à cette situation idéale, car l’homme à dédaigné la source de ses facultés. Dans le récit du livre de la Genèse, Adam - l’homme - trompé par le serpent - son savoir prétentieux - a usurpé du fruit de l’arbre de la connaissance - l’autorité propre au Créateur – dont il s’est accaparé. Le juste fruit d’une connaissance est autorité. L’abus d’une connaissance engendre le pouvoir… L’homme a abusé de l’autorité du Créateur pour en faire son pouvoir. Par ce geste il a rompu son intégration dans une loi d’harmonie. Ce conte symbolise ce qui fut et est toujours sa faute originelle, qui est péché d’orgueil : ce qui était un et devait le rester, l’homme a séparé, a fait le deux. Des perturbations, qui sont la conséquence de son acte, l’homme seul est responsable. Sa tâche consiste dès lors à rétablir en sa conscience une unité originelle.  

Dans l’évangile selon Thomas l’idée fondamentale est unité. Parce que la nature du lien qui nous unit à l’Être absolu est d’un ordre spirituel, le témoignage en est plus que délicat. Pour témoigner de sa conscience d’unité, Jésus fit donc appel à des images. Une image est un moyen dont la finalité est de révéler une réalité. Jamais pourtant le moyen et son but ne peuvent être confondus. Jamais l’image ne peut se substituer à la réalité qu’elle tente de dévoiler. La relation intime qui unissait jadis un fils à son père, image par laquelle Jésus tenta de visualiser le lien intérieur l’unissant à l’Être absolu, ne fut toutefois pas perçue comme une image mais comme une réalité. Il se présenta donc comme un fils de Dieu, ainsi l’image fut-elle perçue… Cette confusion devint la principale cause de sa crucifixion. Pour chaque auditeur de ses paroles dans cet évangile le défi sera donc de discerner correctement la connaissance cachée dans l’image et d’accéder à une perception plus judicieuse de la notion d’unité.

 

 

Un brin d’histoire

 

La découverte en décembre 1945 près de Nag Hammadi fut, comme bien d’autres découvertes importantes, apparemment le fruit du hasard. À la recherche d’une terre fertile quelques frères paysans découvrirent une jarre ancienne, contenant un nombre de manuscrits écrits en langue copte et datant du IV° siècle. Répartis en treize enveloppes de cuire, appelées codices, 52 manuscrits, témoins silencieux d’une approche gnostique de l’enseignement de Jésus, se sont ainsi révélés à notre connaissance.

Cette découverte nécessita pourtant de nombreuses années à nous dévoiler son contenu. Bien que dès 1947 Jean Doresse, un égyptologue français, ait pu prendre connaissance de quelques manuscrits récupérés par les autorités égyptiennes, il fallut attendre jusqu’en 1977 pour qu’une première publication complète de ce qui est appelée la Bibliothèque de Nag Hammadi vit le jour aux États-Unis.

Un sort particulier fut réservé à un fragment non négligeable d’un codex, récupéré par Albert Eid, un antiquaire belge résidant au Caire. Après une vaine tentative de vente de ses manuscrits aux États-Unis, ceux-ci furent confiés à un coffre-fort d’une banque belge. Lorsque le professeur néerlandais Gilles Quispel eut connaissance de la présence en Belgique d’un fragment de codex, il incita l’institut Jung de Zurich à se procurer ces manuscrits. Par l’intermédiaire d’une tierce personne et grâce au support non négligeable de quelques francs suisses, le professeur parvint, dans les ténèbres d’une fumeuse brasserie bruxelloise, à récupérer les manuscrits coptes et à les transférer lui-même en Suisse. Quelque temps plus tard il se rendit au musée copte du Caire à la recherche d’une partie manquante de son codex. Son étonnement fut total lorsqu’il découvrit le fragment initial de son manuscrit :

« celles-ci sont les paroles cachées qu’a dites jésus le vivant et a   écrites didyme judas thomas » 

Il s’agissait de l’envoi de l’évangile selon Thomas. Alors que la datation des textes coptes fut relativement aisée - leur origine se situerait vers la moitié du IV° siècle - il n’en fut pas de même pour l’estimation de l’apparition originale de cet évangile. Les auteurs de la «Synopse des quatre évangiles» de l’École biblique de Jérusalem – une autorité indiscutable au sein de l’Église catholique - déclarent dans l’introduction du Tome I :

« Il semble qu’il (l’évangile) nous permette d’atteindre une forme de la tradition évangélique antérieure à la rédaction des évangiles canoniques. Son témoignage serait alors très important pour reconstituer l’histoire de la transmission des paroles du Christ. »

Le professeur Helmut Koester de la Harvard University situe l’origine de cet évangile vers les années 50. Dans cette datation relativement précoce il est suivi e.a. par les professeurs Ron Cameron, S.L.Davis et C.W. Hedrick. Fait, surprenant par ailleurs, qui confirmerait l’ancienneté de ce témoignage, est une citation de Paul dans son premier épître aux Corinthiens (1Cor 2.9), où il reprend presque littéralement le logion 17 de cet évangile. Paul, qui de façon générale se refuse à référer à des paroles de Jésus, laisse précéder sa citation par les mots : « mais, comme il est écrit, nous annonçons… ». Les références vétérotestamentaires ne sont toutefois pas évidentes à percevoir. Rappelons que cet épître est situé au début des années 50 et que cette parole de Jésus ne figure pas dans les évangiles canoniques. Il n’est, par ailleurs, pas établi que ces évangiles avaient atteint leur rédaction finale cent ans plus tard.  Il sied en effet de constater l’absence de toute citation d’un texte évangélique, à laquelle est associé explicitement le nom d’un évangéliste, avant la seconde moitié du II° siècle. Les citations réfèrent toutes à « l’évangile du Seigneur ».

À la question de savoir si l’évangile selon Thomas représente le témoignage le plus ancien et donc le plus précieux des paroles de Jésus, il est bien douteux que la science puisse un jour nous apporter une réponse claire et définitive. La découverte des rouleaux de la Mer Morte a confirmé combien la relation entre croyance et science peut être tendue, voire hostile, lorsqu’il s’agit de la découverte de nouveaux témoignages. Les croyances sont en effet fondées sur une approche émotionnelle de la relation entre le naturel et le surnaturel. Elles ne peuvent donc se laisser perturber par la démarche rationnelle propre à la science. Il s’en suit que toute rencontre entre croyance et science sera toujours des plus délicates.

Reste une approche personnelle et donc subjective des paroles de Jésus. Une telle démarche sera toujours tributaire de la qualité de chaque conscience individuelle. Ainsi pourrait-elle engendrer la réflexion suivante : qu’en Jésus est personnifié le témoignage qu’une juste connaissance religieuse ne pourrait jamais donner lieu à quelqu’exercice de pouvoir que ce soit. Se pose donc la question : comment associer le témoignage de Jésus à l’exercice de pouvoir, dont les autorités religieuses ont fait preuve durant les vingt siècles révolus ? Par son ardent désir d’affirmation de soi et d’expansion, l’Église n’a-t-elle pas davantage suivi Paul que Jésus…? Les chrétiens gnostiques ne seraient-ils pas plus proches du Jésus vivant que ne le fut jamais ou ne voulut l’être Paul...? Il est probable que, par la découverte de Nag Hammadi, la science pourra nous éclairer sur l’importance du vécu gnostique au début de l’ère chrétienne. Jamais pourtant elle ne sera en mesure de nous proposer une réponse à la question de savoir quelle pourrait être la teneur exacte du témoignage de Jésus…

 

Le commentaire

 

Dans la présentation de cet évangile nous avons fait suivre chaque logion ou parole de Jésus d’un commentaire. Le but de celui-ci est de permettre à tous ceux ou celles qui le désirent, d’accéder plus aisément au contenu non-conventionnel de son enseignement. Toutefois, comme toute interprétation découle directement de la conscience individuelle, il s’en suit que jamais une interprétation ne pourra être proposée, voir imposée, comme une vérité. Dans le contexte religieux la vérité ne peut qu’appartenir au prétentieux savoir humain, au venin du serpent biblique… C’est ce venin-là qui empoisonne depuis bien longtemps toute tentative de dialogue entre croyances.

Une liberté mentale est la condition essentielle à toute connaissance humaine. Cette liberté nous offre l’opportunité de considérer Jésus comme un homme qui, tel que le Bouddha et bien d’autres encore, a un jour rendu témoignage de sa conscience religieuse. Son avènement donna lieu à la genèse d’une croyance nouvelle. Nous imaginons bien qu’une remise en question de l’interprétation de l’enseignement, qui fut à l’origine de la croyance chrétienne, peut toucher la susceptibilité de nombreux croyants. Pour cette sensibilité nous avons de la compréhension et du respect. Mais voilà, il n’y a pas de liberté sans responsabilité, et une connaissance n’a de valeur que lorsqu’elle est mise à disposition. Aucune connaissance, ressentie ou non comme dérangeante, ne pourrait altérer ni la liberté, ni la responsabilité d’autrui.

Une approche correcte de la réalité religieuse se doit d’être universelle. Elle ne  repose pas sur une tradition culturelle limitée, mais sur la liberté propre à la conscience individuelle. Car seule cette liberté est universelle. Dans la recherche de réponses à des questions existentielles chaque être se retrouve face à soi-même dans une nudité solitaire. À ce point les convictions d’autrui ne lui sont plus d’aucun secours ! Le défi que pose l’enseignement de Jésus à chaque personne, croyante ou non-croyante, est donc de témoigner d’une humilité décente par rapport à ses propres idées ou convictions. Cette condition est nécessaire à une écoute sereine, sans parti pris, et permet de s’engager sur la voie de la recherche d’une connaissance, dont a témoigné un homme voici deux mille ans. La question existentielle, qui nous concerne tous dans cette vie, n’est pas de savoir qui ou quoi pourrait bien être Dieu, mais plutôt : qui suis-je, être humain sur cette Terre, quelle est la raison d’être de ma vie, quelle en est la finalité… ?

Une dernière remarque concernant le commentaire présenté. Tout au long des 114 logia de cet évangile les mêmes thèmes se réitèrent. L’essentiel du message se résume à quelques idées radicales, qui souvent donnent lieu à des images diversifiées. Il est par conséquent difficile d’éviter de se répéter ! Nous avons pourtant opté consciemment pour une certaine répétition, suite à l’idée qu’un tel témoignage peut être l’occasion d’une réflexion spirituelle, alors même que le lecteur se limite à une ou quelques paroles.

 

 

Traduire est trahir…

 

…est un dicton qui s’avère hélas trop souvent exact. La transmission d’un savoir religieux a toujours et dans chaque culture donné lieu à une détérioration du message originel. Ce sort fut également dévolu au témoignage de Jésus. Comment ses paroles ont-elles été perçues par des disciples ? Comment ont-elles ensuite été transmises par des évangélistes ? Quelles manipulations interprétatives les écrits évangéliques ont-ils subies tout au long de leurs rédactions successives et de leurs transcriptions ? Même au niveau de la traduction du texte grec en une langue moderne, la transcription des écrits évangéliques recèle trop souvent des manipulations interprétatives. Cet évangile n’échappe hélas pas à cette réalité…

L’original dont nous disposons est un texte copte et est donc déjà une traduction. La fiabilité de celle-ci pourra toujours être mise en doute. Il va de soi que la transcription du copte en une langue moderne est un travail de spécialiste, mais elle ne pose pas de problèmes insurmontables. En consultant de multiples traductions nous avons pourtant eu la nette impression que trop souvent le traducteur témoigne d’un souci excessif d’accessibilité au contenu du discours. Traduire et interpréter sont en effet deux exercices distincts qui, semble-t-il, se confondent trop aisément…

Lors de la transcription de cet évangile un souci de respect du texte original a donc toujours été présent. Seulement voilà, vingt siècles de culture et d’évolution séparent la parole exprimée de sa transcription en une langue moderne. Il s’en suit que toute tentative de reproduire cette parole dans sa pureté originelle, sans qu’elle soit colorée par quelques touches personnelles, sera toujours vouée à l’échec. Un contenu spirituel n’a pas la rigueur d’une science exacte !

Aussi la traduction de certains mots nous a-t-elle posé quelques problèmes. C’est la raison pour laquelle nous avons omis de traduire le mot monachos, à la fois grec et copte, un mot-clef dans cet évangile. La racine en est monos, qui signifie seul. Cette racine se retrouve dans le mot moine, qui réfère à une personne qui a renoncé au monde, dans le but de rechercher ce qui est appelé Dieu. La qualité du monachos ne concerne toutefois pas un comportement extérieur mais un état de conscience intérieur. Il s’agit en effet de l’être, qui a accompli un cheminement intérieur et a accédé à la conscience d’une intégration du soi individuel à l’Être absolu.

Un cheminement intérieur suppose un détachement par rapport aux valeurs qui régissent le monde extérieur. Le but de cette démarche n’est pas la recherche de Dieu, mais celle du « soi véritable ». Dans cette démarche solitaire l’ultime détachement consistera donc à relativiser l’importance accordé au moi et à sa position dominante au sein de sa vie, afin de prendre conscience de sa tâche véritable. Cette tâche réside en une transformation harmonieuse de l’inspiration, qui émane d’une réalité supérieure présente au plus profond de chaque être. Dans cette expérience libératrice le monachos a découvert la réalité initiale et finale de son être. Aussi bien un, solitaire, détaché que libéré sont des qualités qui concernent le monachos.

D’autres traductions nécessitent quelques précisions. C’est le cas du mot psychè. Nous le reconnaissons aujourd’hui comme la racine de psychologie. Une traduction par âme semble donc évidente. Mais s’agit-il de l’âme dans le sens qui lui est accordé dans « état d’âme » ou est-ce l’âme immortelle dans un corps mortel… ? Et lorsqu’il nous incombe de traduire correctement pneuma, qui signifie aussi bien souffle qu’Esprit, nous ne sommes pas sortis de l’auberge ! En plus ces mots sont associés à une réalité physiologique pour laquelle sont utilisés aussi bien les mots soma que sarks. Soma réfère au corps comme le support physiologique de l’homme, tandis que sarks fait plutôt allusion au corps animé par le psychisme, tel que Paul en exprima le sens dans l’expression : «l‘homme de chair et de sang». (1Cor.15,50)

L’homme est une entité psychosomatique, une combinaison de psychè et soma. Cette entité est représentée par le mot sarks. Le psychè pourrait être défini comme un réservoir intérieur, contenant aussi bien des données rationnelles qu’émotionnelles, accumulées dans la conscience suite à l’interaction continue entre l’homme et son environnement. Cette interaction se situe aussi bien au niveau du conscient que du subconscient. Il s’en suit que le psychè constitue le « soi intérieur » de l’homme, qui détermine le contenu de son ego.

Définir la signification de pneuma, en son sens d’Esprit ou Spiritus, n’est pas non plus chose aisée… Comme l’animal dispose d’une inspiration, appelée l’instinct, l’homme dispose également d’une telle inspiration. Son origine se situe dans une réalité supérieure qui, dans un contexte religieux, est précisée comme l’action de l’Esprit Saint. Sur un plan personnel, l’esprit de l’homme représente ce qui lui reste de cette inspiration, après que celle-ci ait transité par son psychisme. Par cette interférence l’esprit de l’homme est surtout imprégné d’un savoir et de désirs personnels. Aussi convient-il de distinguer cet esprit personnel de l’Esprit absolu et de le préciser plutôt comme le mental personnel.

La qualité de la cohérence entre ces différentes fonctions à l’intérieur de l’homme détermine finalement la qualité de son état de conscience. Plus nos structures physiologiques sont en harmonie, plus sera perceptible l’action du pneuma et mieux sera la réalisation des qualités mises à notre disposition : celle de penser, d’éprouver des sentiments, de percevoir sensoriellement et d’agir librement. Par ces précisions, discutables il est vrai, nous espérons éviter quelques malentendus concernant une traduction délicate. Nous avons donc traduit soma par corps, sarks par chair, psychè par soi intérieur et pneuma par Esprit.

Dans la tradition évangélique un autre et délicat problème de traduction se pose. Il s’agit de la juste appréciation du contenu du mot grec basileia. Compte tenu de l’expectative biblique ce mot fut traditionnellement traduit par royaume. La signification première en est pourtant royauté, qui réfère donc à la dignité royale. Par extension basileia peut également signifier royaume. La différence entre les deux significations est pourtant substantielle. Un royaume désigne un territoire sur lequel règne un roi, sur lequel est établi son pouvoir. Toute personne appartenant à son royaume se trouve dans l’obligation de respecter ses lois, comme elle peut également jouir des avantages qui en découlent. La notion de royauté, par contre, met en exergue la qualité de l’autorité et donc de la responsabilité royale.

La confusion entre autorité et pouvoir est depuis bien longtemps instaurée dans notre société humaine. Chaque homme, qui met une connaissance au service d’autrui, exerce une autorité. Celui qui utilise son savoir, non pas pour servir autrui mais pour se servir soi-même, épouse le pouvoir. L’exercice d’une autorité est libérateur, tandis que celui du pouvoir restreint la liberté d’autrui… La différence peut s’exprimer en un mot : orgueil. Quiconque participe à une autorité, est investi d’une responsabilité : celle de servir. La conception de basileia en tant que royauté nous inspire la conclusion suivante : il revient à la responsabilité de chaque être humain de prendre conscience de son intégration, ici et maintenant, dans une autorité absolue et d’exprimer les qualités dont il est investi par un engagement de serviabilité.

Il est à noter que jadis un Messie était un roi qui, avant toute chose, était investi d’une énorme responsabilité  : celle de préparer l’avènement du Royaume divin parmi son peuple. Dans cet évangile le mot roi ne réfère donc pas à un pouvoir mais à une autorité et à la responsabilité qui en découle. La préoccupation de ne pas imposer une interprétation nous a toutefois porté à maintenir, dans la transcription de cet évangile, le mot royaume. Il revient à chaque lecteur ou lectrice de juger de l’opportunité d’en adapter le sens.

La transcription présentée est le fruit d’une analyse comparative et critique de différentes traductions. Ce qui nous fut de la plus grande utilité est la traduction « mot à mot », à partir de l’original copte, présente dans l’édition de 1979 de l’Évangile selon Thomas de la collection Métanoia. À chaque fois que nous avions l’impression d’être face à une erreur de transcription ou de quelque souillure du texte supposé original, nous avons clairement indiqué la correction proposée. Un grand nombre de logia a laissé des traces dans les évangiles canoniques. Aussi les parallèles canoniques ont-ils été indiqués. Ainsi chaque lecteur ou lectrice pourra juger de l’originalité de l’un ou l’autre texte.

Une dernière remarque encore. L’original copte est un texte continu, sans espaces entre les mots ni les phrases, sans majuscules, sans ponctuations. Afin de préserver quelque peu son caractère original, nous avons omis dans cette transcription toute ponctuation ou utilisation de majuscules et nous nous sommes limité à séparer les mots entre eux.

 

 

 

L’évangile selon Thomas

 

 

celles-ci sont les paroles cachées que jésus le vivant a dites

et qu’a écrites didyme judas thomas

 

L’envoi de cet évangile nous en révèle l’auteur : Didyme Judas Thomas. Judas était un prénom commun à l’époque. Didyme signifie jumeau en grec. Thomas signifie également jumeau, mais en araméen cette fois. Ce double dénominatif pourrait référer au lien spirituel unissant Jésus à son disciple. Chaque disciple sera pareil à son maître est une parole de Jésus dans l’évangile de Luc. (Lc 6.40) Thomas nous est surtout connu par l’évangile de Jean. Le dénominatif Didyme lui est accordé dans Jn.11.16 et 21.2. Dans Jn.14.22 il est tout simplement appelé Judas. Le nom Judas Thomas revient également dans diverses variantes de l’évangile de Jean. (*)

Le sens de paroles cachées peut prêter à discussion. Comme la connaissance dont témoigne Jésus est d’un ordre spirituel, et donc difficilement communicable, il fait souvent appel à un langage imagé : sa connaissance est cachée dans l’image. À chaque auditeur ou auditrice revient la tâche d’en dévoiler le contenu. Voilà le sens probable de paroles cachées. Au début de l’ère chrétienne circulait toutefois un grand nombre d’écrits, qui ne reflétaient pas ce qui aujourd’hui est considérée comme la doctrine véritable. Ces écrits sont appelés apocryphes, en provenance du mot grec apocruphos, utilisé ici et signifiant secret ou caché. Une traduction par paroles secrètes nous paraît toutefois moins indiquée. Car il pourrait en être déduit que le message de Jésus est ésotérique et ne s’adresse qu’à des personnes initiées. Son enseignement est par contre universel et destiné à chacun de nous.

Jésus est appelé le vivant. Dans cet évangile le sens de vie et de mort est différent de leur sens biologique. La prise de conscience du lien qui unit l’inférieur - le biologique - au supérieur - le spirituel - donne à cette vie une dimension absolue. Celui ou celle, qui a accédé à cet état de conscience, est devenu vivant. C’est la qualité dont témoigne Jésus.

 

(*) Nous ne pouvons que spéculer quant à la véritable identité de Judas Thomas. Le nom Judas, couramment utilisé à l’époque, nous rappelle forcément la trahison de Jésus. Dans l’annonce par Jésus durant la Cène de la présence d’un traître, qui dans le contexte évangélique nous paraît aussi superflue qu’inutile, les textes grecs nous proposent deux verbes, qui furent traduits par trahir : paradidomai et prodidomai. Le verbe didomai signifie donner. La signification première de paradidomai est de transmettre : une nouvelle, un savoir par exemple. Prodidomai a en plus la connotation de rendre publique un savoir présumé secret et donc de trahir un secret. Vu la réaction bizarre des apôtres à l’annonce que quelqu’un parmi eux le trahira - «serait-ce moi ?» Mt 26,22,  Mc 14,19 - il se pourrait qu’ils aient compris que Jésus désignait quelqu’un qui le transmettra, qui transmettra son enseignement. Ce qui rend également plus crédible son exhortation à une certaine hâte. Le Judas en question n’aurait donc pas été un traître mais l’exécuteur d’une mission… Si Judas Thomas fut le mandataire de cette mission cela impliquerait la reconnaissance de son évangile et donc d’une conception gnostique et non biblique de l’enseignement de Jésus. Ce qu’il fallait éviter à tout prix. On imagina donc le scénario d’une trahison… Mais en inculper l’apôtre Judas Thomas n’était pas non plus concevable. Ce fut donc Judas l’Iscariote qui devint la victime d’une obscure manipulation. Il est probable que le nom Iscariote soit dérivé de sica, un poignard porté par les sicaires, des adhérents belliqueux de la secte des zélotes. En le désignant comme traître on fit en plus prendre à Jésus ses distances par rapport à la dite secte. La découverte récente d’un évangile de Judas confirme par ailleurs que l’idée circulait que son acte n’avait rien de répréhensible. Judas aurait même été un ami plus que fiable de Jésus. D’autre part savons-nous que Judas, comme Jacques, était également le nom d’un des frères de Jésus. La polémique concernant les « frères de Jésus » est bien connue… Quant au nombre de Judas mis en scène et à savoir qui est qui dans cette histoire, bien malin celui qui élucidera l’énigme…

 

 

1

et il a dit

celui qui découvrira l’interprétation de ces paroles

ne goûtera pas la mort

 

Jn 8. 51-52 :  En vérité je vous dis : si quelqu’un garde ma parole… jamais il ne goûtera la mort.

 

Une juste appréciation de la connaissance cachée dans les paroles de Jésus donne accès à la vie véritable… La qualité de toute interprétation est directement dépendante de la conscience individuelle. C’est la raison pour laquelle une interprétation ne pourra jamais être imposée à autrui comme une vérité, car elle sera toujours évolutive en fonction de l’évolution de la conscience. L’accès au contenu de son enseignement nécessitera forcément temps et patience…

L’expression ne goûtera pas la mort semble étrange, mais elle est également présente dans les évangiles canoniques. Notez en passant la subtile différence entre découvrir et garder la parole… Celui ou celle qui découvrira le contenu véritable des paroles cachées, qui recevra sa gnose, vivra. La mort est absence de vie, comme l’obscurité est absence de lumière, comme l’ignorance est absence de connaissance. Dans le milieu gnostique la connaissance appelée gnose est associée directement à la notion de vie. Accéder à la gnose est la condition première pour avoir accès à la vie véritable. La mort physique, toujours présente comme l’aboutissement de la vie biologique, ne gênera toutefois pas celui ou celle qui a retrouvé son port d’attache absolu…

 

 

2

a dit jésus

celui qui cherche qu’il ne cesse de chercher

jusqu’à ce qu’il trouve

et quand il aura trouvé il sera bouleversé

et s’il est bouleversé il sera émerveillé

et il sera roi sur le tout

 

Mt 7. 7-8 - Lc 11. 9-10

 

La voie que Jésus nous propose est celle d’une recherche personnelle. Celle-ci suppose une remise en question d’idées et de convictions reçues, afin de nous rendre réceptifs à une connaissance nouvelle. Une telle démarche mène à une expérience dérangeante, car elle concerne la pierre d’angle de nos certitudes religieuses. Qui s’ouvre au nouveau se pose, comme Jésus, en conflit par rapport à l’ancien. S’en suit un bouleversement évident… Mais celui qui, en toute sincérité avec soi-même, parvient à résoudre cette situation conflictuelle accèdera finalement à un état d’émerveillement, qui réside en une prise de conscience de sa participation à la royauté du Père. À cette royauté sont associées les notions d’autorité et de responsabilité et non pas celles de règne et de pouvoir. Pour cette raison nous considérons la traduction : et il règnera sur le tout comme inopportune, vu l’association qui y est faite avec la notion de pouvoir. (voir les logia 81 et 110)

 

 

3

a dit jésus

s’ils vous disent ceux qui vous attirent

voici le royaume est dans le ciel

alors les oiseaux du ciel vous devanceront

s’ils vous disent il est dans la mer

alors les poissons vous devanceront

mais le royaume est à l’intérieur de vous et il est l’extérieur de vous

quand vous aurez reconnu vous-mêmes alors vous serez reconnus

et vous saurez que vous êtes les enfants du père le vivant

si en revanche vous ne vous reconnaissez pas

alors vous êtes dans une pauvreté et vous êtes la pauvreté

 

Lc 17. 21 : …on ne dira pas : voici il est ici ou voilà il est là, car le royaume de Dieu est au-dedans de vous. (en grec : entos ùmôn estin) C’est la traduction proposée par l’École biblique de Jérusalem.

 

Voici que commence la confrontation avec la connaissance nouvelle. Se rendre dépendant d’un savoir d’autrui n’est pas le bon choix ! La voie est celle de la connaissance de soi. Il ne s’agit pas de la question « qui suis-je ?» dans le sens de : quelle est ma personnalité, en quoi je me distingue des autres ?  La question est plutôt : qui suis-je, être humain sur cette terre, quelle est ma tâche, quelle est ma finalité ?

L’avènement du royaume divin est un vieux rêve du peuple biblique. Pour le juif Paul ce rêve était si intense et sa réalisation si proche, qu’il invita les hommes de Corinthe à s’abstenir de toute relation sexuelle. Ceci leur serait sûrement bénéfique le jour tout proche du jugement dernier… (1Cor 7.29)  Malgré la parole de Jésus rapportée par Luc et moyennant une correction pragmatique, ce rêve fut récupéré par la croyance chrétienne. L’influence de Paul fut de toute évidence plus déterminante que celle de Jésus…

En nous dévoilant que la réalité, que représente le royaume, est aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de nous, Jésus précise qu’il s’agit bien d’une réalité inhérente à cette vie terrestre. Comme la nature toute entière, chaque cellule de notre corps est à l’écoute d’une loi absolue. La prise de conscience de cette unité implique la reconnaissance d’une source de vie à l’intérieur de nous. Quiconque la reconnaîtra, sera reconnu… La reconnaissance de la source intérieure engendre une reconnaissance par la source elle-même. Par elle nous serons reconnus et recevrons la lumière par laquelle seront dissipées les ténèbres de notre ignorance. Si nous ne la reconnaissons pas, nous demeurons dans une pauvreté. C’est l’état dans lequel Jésus a retrouvé les siens, l’état qui est toujours le nôtre… (voir logion 28)

Afin de préciser le caractère intime du lien qui le relie à sa source de vie intérieure et absolue, Jésus utilise l’image du lien qui unit un fils à son père. (voir logion 15) Ce lien n’est toutefois pas une exclusivité qui ne reviendrait qu’à lui ! Unis dans une même union spirituelle, nous sommes toutes et tous enfants du père le vivant. Notons également que, dans cet évangile, le ciel n’appartient pas au domaine du divin mais que, comme la mer, il fait partie de la création relative. Il n’empêche que, comme toute image relative, le ciel peut également faire office de symbole afin de préciser le supérieur.

 

 

4

a dit jésus

dans ses jours l’homme âgé n’hésitera pas

à interroger un petit enfant de sept jours

au sujet du lieu de la vie et il vivra

car beaucoup de premiers se feront derniers

et ils seront un

 

concernant «premiers et derniers» : Mt 10. 30 - Mc 10. 31 - Lc 13. 30

 

De cette parole n’ont survécu dans les évangiles canoniques que les «premiers» et les «derniers», dans le désordre il est vrai… C’est une rencontre insolite qui nous est présentée dans ce logion. L’homme âgé a vécu une vie entière, l’enfant sept jours seulement. Il va de soi que le chiffre sept, qui symbolise le parfait, n’est pas choisi par hasard. Le petit enfant vit dans une unité parfaite avec sa source de vie, inconscient encore de son moi. Sa présence touche pourtant à un tel point la conscience de l’homme âgé, que celui-ci prend soudainement conscience du lien qui, comme l’enfant, l’unit lui aussi à sa source de vie.

Lui aussi fut un jour un enfant de sept jours, tout pur encore, libéré de toute contrainte exigeante de son moi dominant. Aujourd’hui il a vécu sa vie, terminé son combat avec soi-même et les autres et il réalise que le crépuscule est proche… Une réflexion rétrospective s’impose à lui. Sa vie s’était déroulée au sein d’une communauté croyante. Comme les autres il avait respecté les règles religieuses qui lui avaient été inculquées. Il ne pouvait pourtant se souvenir d’aucune influence divine concrète durant sa vie. Au sein de sa communauté cette vie n’était pas non plus devenue vraiment meilleure. L’importance du moi avait en fait toujours pris le pas sur la présence du grand protecteur d’en haut. Bien sûr avait-il pris conscience que toutes les facultés dont il disposait provenaient de Dieu mais, comme les autres, il s’était toujours accordé à lui-même les mérites de ses acquis. Et de ces acquis il devrait bientôt se séparer…

Était-ce bien en accord avec la volonté divine de s’être approprié des biens dont il serait bientôt dépossédé ? Était-ce bien là le plan que Dieu avait eu avec lui ? En considérant son moi comme son maître, ne s’était-il pas trompé de maître, ne s’était-il pas isolé de son véritable Seigneur, qui lui avait tout donné… ?

Peut-être étaient-ce de telles pensées qui troublaient la conscience de l’homme âgé… Vint le moment de la rencontre. Comme illuminé par une inspiration soudaine il réalisa que lui, le premier, car né le premier, était uni à l’enfant, le petit dernier, dans une même union avec une même source de vie. Car le lieu de la vie, là où l’enfant demeurait toujours, celui de l’unité, représentait pour lui aussi l’unique état de conscience dans lequel il pouvait réaliser sa véritable tâche de serviteur…

 

 

5

a dit jésus

connais ce qui est devant ton visage

et ce qui t’est caché se dévoilera

car il n’y a rien de caché qui n’apparaîtra

 

Mc 4. 22 - Mt 10. 26 - Lc 8. 17 et 12. 2

 

Ce logion nous invite à connaître ce qui est devant notre visage. Il s’agit donc de la connaissance de l’aspect extérieur du royaume : la nature et ses lois. Par la voie que nous propose la science nous pouvons prendre conscience de la richesse exprimée par la vie naturelle. L’homme moderne s’est donné les moyens pour pénétrer les lois de la nature, pour sonder la physiologie et le psychisme de l’homme, pour évaluer le subtil équilibre présent dans la nature. Par des moyens audiovisuels nous avons aujourd’hui le privilège d’apprécier le merveilleux naturel. Qu’il s’agisse du monde minéral, végétal ou animal, à chaque fois nous sommes en émerveillement devant un processus de vie, guidé par une loi qui ne peut être d’origine humaine. Et pourtant, malgré que l’homme soit lui-même l’expression suprême de cette loi, lui et lui seul est capable d’en perturber l’évolution, aussi bien à l’intérieur de lui-même qu’à l’extérieur… La vie ne peut pourtant lui révéler sa plénitude qu’à la condition qu’elle soit intégrée à la loi universelle d’harmonie.

 

 

6

ses disciples l’interrogèrent et lui dirent

veux-tu que nous jeûnions

et de quelle manière prierons-nous et donnerons-nous l’aumône

et qu’observerons-nous en matière de nourriture

a dit jésus

ne dites pas de mensonges et ce que vous récusez ne le faites pas

car devant la face du ciel se dévoilent toutes choses

il n’y a rien en effet de caché qui n’apparaîtra

et rien de recouvert qui ne sera dévoilé

 

La croyance biblique est le substrat religieux des disciples. Elle leur impose nombre de règles et de rites. La pratique de ceux-ci est la condition essentielle pour espérer accéder un jour au royaume divin. La voie que Jésus leur propose est celle d’une recherche personnelle et intérieure. Cette voie ne requiert ni rites, ni commandements. Celle ou celui, qui a pris conscience de la loi et de sa source, n’est plus concerné par des prescriptions humaines. L’inspiration de la source est un guide unique et infaillible. Mais l’homme qui s’engage sur cette voie reste toujours tributaire de ses faiblesses et de ses manquements. Son guide principal sera dès lors une sincérité, dans ses paroles comme dans ses actes. Celui qui accomplit des actions justes ici-bas, agit en harmonie avec le monde créateur, celui d’en haut. Qui échoit dans l’erreur, en subit la loi. Toutes choses - le bien comme le mal - se dévoileront - lui seront imputées - devant la face du ciel - ici et maintenant. C’est cette loi qui en Orient est appelée loi de karma. (voir le logion 58)

Des actes rituels, en tant que gestes symboliques, ne sont pas forcément dénués de tout sens, dans la mesure où ils peuvent aider à vivifier un juste état mental dans notre conscience. Les rites juifs étaient toutefois perçus comme un moyen contraignant, afin de se certifier un accès au Royaume. Cette conception n’est pas celle de Jésus ! Remarquable toutefois est que la prière ne retient pas non plus son attention… (voir le logion 14)

 

 

7

a dit jésus

heureux est le lion que l’homme mangera

et le lion sera homme

et méprisable est l’homme que le lion mangera

et le lion sera homme

 

 

Émanant de la bouche de Jésus cette parole nous semble effarante… À maintes reprises elle fut utilisée pour attester du caractère extravagant de cet évangile. Nous convenons que l’interprétation n’en est pas évidente. Certains traducteurs, et non des moindres, se sont même permis de modifier la succession des mots et donc de changer le sens de la phrase, afin de parvenir à une interprétation plausible à leurs yeux.

Le royaume n’est pas une réalité imaginaire, qui ne serait accessible que dans un au-delà, mais la finalité de cette vie terrestre. Par rapport au vécu de cette vie alors et maintenant - vingt siècles d’évolution n’ont apparemment pas changé grand-chose - Jésus témoigne pourtant d’une lucidité étonnante.

Ce logion nous présente une double confrontation entre l’homme et le lion. Bien que l’issue en soit différente, la conclusion est la même : et le lion sera homme. Le lion, en tant que souverain dans le monde animal, peut être considéré comme le symbole d’un pouvoir dominateur dans ce monde inférieur, où l’homme vit biologiquement mais, en sa conscience, est toujours mort face aux valeurs supérieures. La finalité de la vie n’est pas de demeurer dans les ténèbres de la pauvreté, mais d’avoir pleinement accès aux facultés qui nous sont déléguées. Afin de se réaliser soi-même l’homme doit diriger son attention vers la source donatrice, vers le supérieur à l’intérieur de lui-même. S’il demeure séparé de cette source il reste dépendant du monde inférieur, là où le lion dicte sa loi. La loi du lion est celle du plus fort, qui continuellement incite l’homme à une confrontation avec les autres, le pousse à s’affirmer soi-même selon des règles conçues par lui-même.

Il nous arrive parfois d’entendre cette réflexion : dans la vie il y a deux sortes d’hommes : les vainqueurs et les vaincus. Les vainqueurs sont ceux, qui dans leur lutte avec le lion ont triomphé. Ils ont réalisé leurs objectifs et demeurent dans l’illusion de posséder un pouvoir. Mais en réalité ce pouvoir est totalement dépendant des lois du lion, qui s’appellent euro, dollar ou tout simplement ivresse de pouvoir. En conséquence : heureux est le lion… Car celui qui possède un pouvoir est aussi devenu son esclave. Par l’entremise de l’homme le lion règnera : et le lion deviendra homme. Le puissant ne peut régner que par la grâce du lion. C’est la raison pour laquelle l’homme détenteur de pouvoir est le plus cruel parmi les êtres vivants…

Les vaincus sont ceux qui, dans leur lutte avec le lion, se sont inclinés. Un sort bien moins enviable leur est réservé, car impuissants ils ont à subir la loi du lion. Une dépendance totale en est la conséquence. Conclusion : méprisable est l’homme, car du pouvoir du lion il est devenu la pâture. Comme l’animal dans la jungle ou la savane, son sort au quotidien ne sera plus de vivre mais de survivre. En lui aussi le réflexe animal prévaudra: et le lion deviendra homme…

Quelle leçon est-elle à déduire de cette métaphore ? Bien que le territoire de l’homme soit également celui du lion, sa tâche est élevée au-dessus de toute confrontation avec le lion. Celui ou celle qui accepte le défi du pouvoir sera toujours perdant ! Car le pouvoir fait partie du monde inférieur. Sa tentation n’a qu’un nom : orgueil. S’abstenir de toute implication dans les objectifs du lion est donc le message évident. Quiconque cherche à s’affirmer selon des lois d’un ordre inférieur et à devenir puissant, ignore la source même de son potentiel et s’engage dans une confrontation avec le lion. Qu’il triomphe ou qu’il s’incline, toujours l’inférieur - le lion - prendra possession de l’homme.

L’ambition est un stimulant naturel, qui nous aide à développer et à exprimer nos qualités et qui se réalise dans une confrontation avec les autres. Ceci est le propre d’une période limitée de la vie. Toutefois, un éveil s’impose… Car, lorsque nous avons pris conscience que toutes les facultés dont nous disposons ne nous appartiennent pas, mais sont mises à notre disposition le temps d’une vie, rien ne nous permet plus de réclamer pour nous-mêmes une quelconque possession de pouvoir. (voir logia 81 et 101) Seule une attitude de reconnaissance s’impose. Notre tâche consistera dès lors à exprimer harmonieusement ce que nous recevons, selon une loi qui ne nous appartient pas. Cette loi ne découle pas du monde inférieur mais d’une réalité supérieure.

L’interprétation que nous proposons de cette parole de Jésus corrobore le principe d’ahimsa dont a témoigné Gandhi et, plus tard, Martin Luther King. L’utilisation de la violence, tant par le plus fort que par le plus faible, comme  une expression de puissance ou d’impuissance, n’est jamais le bon choix… !

 

 

8

et il a dit

l’homme est semblable à un pêcheur avisé

qui avait jeté son filet à la mer

il le retira de la mer rempli de petits poissons

parmi eux le pêcheur avisé trouva un gros poisson excellent

il jeta tous les petits poissons dans la mer

sans peine il choisit le gros poisson

celui qui a des oreilles pour entendre qu’il entende

 

Mt 13. 47-50 : Encore le royaume des cieux  est semblable à un filet jeté à la mer et qui rassemble toute sorte de choses. Une fois plein, l’ayant remonté sur le rivage et s’étant assis, ils ont recueilli les bonnes choses dans des paniers et ils ont jeté les mauvaises. Ainsi en sera-t-il à la fin du monde. Les anges viendront et sépareront les mauvais des justes et les jetteront dans la fournaise du feu. Là il y aura des pleurs et des grincements de dents.

 

Comparer Thomas à Matthieu est plus révélateur que cent commentaires…! Il est probable que la présence de pêcheurs parmi les disciples ne soit pas étrangère à l’image choisie. Mieux que quiconque pouvaient-ils apprécier la valeur du gros poisson excellent. L’homme est un pêcheur avisé, qui se donne la peine d’examiner attentivement sa prise. Ainsi distingue-t-il le gros poisson.

Le message est évident : faites usage de votre intelligence, discernez le précieux, ne vous souciez pas de valeurs mineures… De ces valeurs-là nous sommes pourtant bien pourvus dans cette vie ! Morales et idéologies sont omniprésentes. Ce qui importe avant tout est de maintenir un mental alerte, afin distinguer, suite à l’expérience de la vie, l’excellent du dérisoire. Il est donc nécessaire d’aiguiser notre sens de discernement afin de parvenir à un jugement plus judicieux des valeurs qui nous sont proposées. Une valeur existentielle véritable a une portée absolue, car issue de la source même de l’Être.

Parmi les nombreux poissons, que représente la découverte de Nag Hammadi, cet évangile pourrait lui aussi être considéré comme un gros poisson excellent

 

 

9

a dit jésus

voici que sortit le semeur il remplit sa main et jeta

quelques graines en fait tombèrent sur le chemin

des oiseaux vinrent et les picorèrent

d’autres tombèrent sur la rocaille

et ne prirent racine dans la terre

et ne firent s’élever d’épis vers le ciel

et d’autres tombèrent sur les épines

elles étouffèrent la semence et le vers la mangea

et d’autres tombèrent sur la bonne terre

et elle donna un fruit excellent vers le ciel

il vint soixante par mesure et cent vingt par mesure

 

Mt 13. 1-9 - Mc 4. 1-9 - Lc 8. 4-8

 

 

Ce logion témoigne d’une qualité exceptionnelle dans la parole de Jésus : celle de saisir à la fois et la voie et la finalité de la vie dans une image simple, accessible à tous. Dans les trois évangiles synoptiques il s’agit de la première de ses paraboles. Celle ou celui qui en a saisi la signification profonde, a également perçu l’essentiel de son enseignement. La simplicité de l’image ne garantit toutefois pas une compréhension unanime…  

En effet, dans les évangiles cette parabole est suivie d’une interprétation, que Jésus aurait donné, quant aux graines qui ne sont pas tombées sur la bonne terre. Cette interprétation ne fait toutefois pas l’unanimité parmi les évangélistes… Raison pour laquelle les auteurs de la « Synopse des quatre Évangiles » de l’École biblique de Jérusalem concluent à un ajout, non pas de Jésus mais de la communauté religieuse primitive. En plus s’agit-il là de ce qui, dans le logion précédent, nous est présenté comme des petits poissons : des graines qui n’ont pas réalisé leur finalité… Autre question, qui depuis des siècles a fait l’objet de maintes discussions, concerne l’origine des nombreux fruits : sont-ils produits par la semence ou par la bonne terre…? À la lumière de cet évangile cette discussion aussi s’avère stérile…

Comme ce n’est ni le spermatozoïde masculin, ni l’ovule féminin qui est à l’origine de la vie biologique, mais la cellule nouvelle issue de leur union, de la même manière ce n’est ni la semence, ni la bonne terre qui produit les fruits, mais le germe engendré par leur unité !

La question essentielle qui nous concerne tous est celle-ci : comment l’homme peut-il réaliser la finalité de sa vie, qui est de produire de nombreux fruits dont il peut lui-même bénéficier ? Avant d’être semence la graine fut elle-même le fruit issu d’une plante portée par la bonne terre. Pour réaliser sa finalité la graine doit retourner à l’endroit où fut son commencement. (voir logion 18) Aussi longtemps que la graine reste graine elle ne pourra réaliser sa finalité, qui est de servir comme semence. Quand, dans l’union avec la bonne terre, elle se libère de son enveloppe extérieur et cesse d’être graine, alors elle servira l’évolution de la vie en produisant de nombreux fruits. Voilà sa finalité.

Comme la nature nous en donne l’exemple, le nouveau ne peut se réaliser dans l’homme que par un démantèlement de l’ancien… Se détacher de l’ancien est la condition première pour que, dans l’union avec le lieu où fut le commencement, là où demeure toujours l’enfant de sept jours, puisse s’épanouir la vie nouvelle. Aucune raison de regretter l’ancien… Dans une prise de conscience de l’ancien, de l’orgueil qui est nôtre, des idées prétentieuses dont nous nous sommes parés, d’une prétendue connaissance du divin aussi, réside ici et maintenant la condition pour réaliser la naissance nouvelle.

Comme le nirvana pour le Bouddha, l’intégration dans la royauté du Père est pour Jésus une finalité à réaliser dans cette vie. Dans cette conception de ses paroles, de l’importance qu’il donne à la notion d’unité, est valorisée la parole rapportée par l’évangile de Jean : afin que tous soient un, comme vous Père en moi et moi en vous… afin qu’ils soient parfaits dans le un…

 

 

10

a dit jésus

j’ai jeté le feu sur le monde

et voici que je le préserve jusqu’à ce qu’il enflamme

 

Lc 12. 49-50

 

Voici une parole de Jésus qui pourrait bien être prophétique ! Sans doute s’était-il rendu compte de la difficulté qu’éprouvaient ses disciples à accéder à une connaissance - symbolisée ici par le feu qui jadis était également source de lumière - trop nouvelle et trop perturbante pour eux. Une incompréhension était bien souvent le sort réservé à ses paroles. L’embrasement de la flamme, la prise de conscience qu’il espérait vivifier en eux, a dû lui semblé bien illusoire… Son enseignement serait donc mis en veilleuse jusqu’au jour où l’humanité pourrait en réanimer la flamme et en assumer la responsabilité.

La nouvelle apparition de cet évangile dans la seconde partie du XX° siècle ne serait donc pas le fait du hasard... Depuis quelques décennies nous observons en effet, dans une partie minoritaire il est vrai de l’humanité, des multiples indices, qui témoignent d’une aspiration à une spiritualité nouvelle. Dans cette perspective cet évangile pourrait bien faire office de catalyseur d’un éveil spirituel dans la conscience universelle…

 

 

11

a dit jésus

ce ciel passera et celui au-dessus passera

et ceux qui sont morts ne vivent pas et les vivants ne mourront pas

les jours où vous mangiez ce qui est mort vous en faisiez du vivant

quand vous serez dans la lumière que ferez-vous (*)

le jour où vous étiez un vous avez fait le deux

mais étant deux que ferez-vous (*)

 

Mt 24, 34-36 - Mc 13, 30-32 - Lc 21,32-33

 

(*) Une touche interprétative consisterait à terminer la première phrase pourvue d’un astérix par …! et la seconde par …?

 

Le processus biochimique, par lequel dans notre corps la matière morte se transforme en matière vivante, fait partie d’une loi absolue, qui conditionne la vie biologique. Passer en conscience de la mort à la vie constitue une naissance spirituelle, qui ne peut s’opérer que par la reconnaissance d’une inspiration qui est lumière intérieure. C’est la voie qui permet à chaque être de réaliser son unité originelle. L’histoire biblique du péché originel symbolise la séparation, la dégradation du un vers le deux. Dans cette séparation réside notre mort spirituelle. L’image du semeur précise notre tâche : réaliser en nous-mêmes le retour à l’unité originelle.

Notons en passant que, comme au logion 3, le ciel réfère à une réalité concrète et non pas à l’endroit où demeure le divin. Le ciel englobe cette vie terrestre, dans laquelle biologiquement nous sommes vivants mais spirituellement toujours morts… S’engager dans une voie de prise de conscience spirituelle signifie : reconnaître le lien qui nous unit à l’Être absolu et apprécier à sa juste valeur la responsabilité qui en découle. Celui ou celle qui porte son regard vers la source intérieure et reçoit sa lumière, peut se libérer de l’illusion de la valeur prétentieuse accordée au moi et accéder à la vie. Un ciel nouveau englobera sa vie. Car non plus la lueur d’une loi dualiste mais la lumière de l’unité illuminera la voie d’un vécu nouveau. Mais cette expérience sera elle-aussi limitée par le temps. Car dans l’unité du biologique et du spirituel le biologique sera toujours temporel…

Celle ou celui qui demeure dans les ténèbres de la séparation, subit la loi de l’inférieur. Qui reçoit la lumière, reçoit la vie et ne goûtera pas la mort.

 

 

12

ont dit les disciples à jésus

nous savons que tu nous quitteras qui sera notre guide

jésus leur dit

vu l’endroit où vous êtes vous irez vers jacques le juste

ce qui ressort du ciel et de la terre lui revient

 

La traduction de la dernière ligne pose quelques problèmes. Littéralement il est écrit : celui que le ciel et la terre ont été à cause de lui. Le sens nous en échappe ! Il pourrait s’agir, soit d’une erreur de transcription, soit d’une expression spécifique propre à la culture locale, qui ne peut être traduite littéralement.

Les disciples ont semble-il appris de Jésus que sa présence parmi eux serait de courte durée. (*) En plus est à déduire de ses paroles, qu’au moment où il leur donne cette réponse, il a renoncé à l’illusion de pouvoir les élever à un niveau de conscience digne de lui. La voie de recherche, qui aurait dû être la leur n’a toujours pas abouti, car toujours ils témoignent du besoin d’un guide

Jacques est vraisemblablement le frère de Jésus (voir Mt 13.55 et Mc 6.3), qui après la disparition de Jésus, prit sur lui la direction de la communauté primitive. Lui aussi sera éliminé par les autorités juives. Il est appelé le juste. Il lui est donc consenti une connaissance des droits et devoirs nécessaires au maintien d’une harmonie parmi les siens. Quelle que soit la valeur de son savoir, jamais il ne pourra apporter la lumière dont témoignent les paroles de Jésus. (voir logion 38)

(*) Dans la tradition chrétienne il est reconnu que la durée de la vie publique de Jésus aurait été de trois ans. Une estimation basée sur la présence dans l’évangile de Jean de trois Pâques. Cette représentation des faits serait, selon l’École biblique de Jérusalem, introduite dans la troisième rédaction de cet évangile. Dans la deuxième rédaction la durée de sa vie publique aurait été présentée en six semaines. Le temps écoulé entre chaque semaine demeure toutefois une inconnue. La durée de sa prédication - qui ne pourrait par ailleurs en altérer la valeur - aurait donc été bien plus courte qu’imaginée aujourd’hui. En outre il est peu probable que les autorités juives eussent toléré un témoignage aussi dérangeant durant trois années…

 

 

13

a dit jésus à ses disciples

comparez moi dites moi à qui je ressemble

simon pierre lui dit tu ressembles à un ange juste

matthieu lui dit tu ressembles à un philosophe sage

thomas lui dit

maître ma bouche n’acceptera d’aucune façon

que je dise à qui tu ressembles

a dit jésus

je ne suis pas ton maître

car tu as bu et tu t’es enivré à la source jaillissante

que moi-même j’ai mesurée

et il le prit se retira et lui dit trois mots

lorsque thomas revint vers ses compagnons ils l’interrogèrent

que t’a dit jésus

thomas leur dit si je vous disais une des paroles qu’il m’a dites

vous prendriez des pierres et les jetteriez contre moi

et un feu sortirait des pierres et elles vous brûleraient

 

Mt 16. 13-20 - Mc 8. 27-30 - Lc 9. 18-21

 

Le logion précédant situait le niveau des disciples. Ce sont toujours des soucis bien humains qui font l’objet de leurs préoccupations. Et parmi ceux-ci, celui d’être le plus méritant parmi les disciples. C’est également l’objet de la discussion dont témoignent Mc 9.33-34 et Lc 9.46. La question de Jésus ressemble à un test. Seul Thomas n’a pas de mots pour exprimer une comparaison. Pour ce dire il s’adresse à Jésus comme à un maître. S’en suit une réprimande de Jésus. Comment expliquer cette réaction ? Il est probable que Jésus reconnaît ici son disciple comme son égal. La tâche première de tous ceux ou celles, qui se sont reconnus comme enfants du Père le vivant, est de servir comme sert Jésus. Un serviteur n’est pas un maître…!

Quels étaient les trois mots qu’a dits Jésus à Thomas ? Peut-être était-ce : je suis toi ou tu es moi… Quoi qu’il en soit, Thomas était bien conscient que la reconnaissance qu’il reçut ne serait pas acceptée de bon cœur par ses confrères. Elle susciterait une jalousie qui engendrerait une réaction négative ou agressive, dont ils seraient, selon la loi de karma, eux-mêmes les victimes.

 

 

14

leur dit jésus

si vous jeûnez vous engendrerez une faute

et si vous priez vous serez condamnés

et si vous donnez l’aumône vous ferez du mal à vos esprits

et si vous allez vers quelque pays que ce soit

et que vous parcourez des régions

si vous êtes accueillis mangez ce qui vous est présenté

soignez ceux qui sont malades

car ce qui rentrera dans votre bouche ne vous souillera pas

mais ce qui sortira de votre bouche cela vous souillera

 

Mt 10. 11-14 et 15. 11 - Mc 6.10-11 et 7. 15 - Lc 10. 5-11

 

 

Au logion 6 les disciples n’ont pas reçu de réponse concrète à leurs questions. Jésus les esquiva en disant : soyez sincères avec vous-mêmes dans vos paroles comme dans vos actes. Il est probable qu’ils aient insisté afin d’obtenir plus de clarté. Cette fois plus question d’esquives ! Les rites propres à la croyance biblique ne sont pas compatibles avec sa conscience religieuse. Car quiconque a le désir de se rendre réceptif à l’inspiration du Père, n’a que faire de gestes rituels trompeurs ! Dans Mt 9.14, Mc 2.18 et Lc 5.33 Jésus se voit également adressé le reproche que ses disciples ne respectent pas le jeûne. (voir le logion 104) Plus étonnant toutefois est la phrase : si vous priez vous serez condamnés…

Une fois de plus nous sommes confrontés au nouveau dans son enseignement. Nous prions Dieu. Mais que signifie Dieu ? Que représente le Dieu des juifs, le Dieu de notre imagination et quelle est la réalité cachée dans l’image d’un père… ? Voilà des questions intrigantes pour chaque croyant ! Dans cet évangile la notion biblique du Divin ne correspond pas à la réalité pour laquelle Jésus à recours à l’image de l’union entre un père et son fils. (voir le logion 15)

Communiquer avec une réalité imaginaire appartient au monde de l’imagination et est donc trompeur. La communication qu’un juif croit établir avec son Dieu au moyen de la prière n’est qu’illusion… La réalité, que Jésus nous présente par l’entremise de l’image d’un père, est une réalité absolue qui transcende donc les limites de notre conscience. Toute tentative de communication à l’intérieure des limites de cette conscience ne peut être qu’illusoire. Car le Père est donateur, pas récepteur de prières… La véritable valeur de la prière consiste à nous rendre réceptifs à Son inspiration. (voir le logion 53)

Enfin Jésus nous rappelle notre devoir le plus élémentaire : servir. Celui ou celle qui demeure dans un juste état d’esprit n’a besoin ni de s’occuper de rites, ni de s’inquiéter d’une alimentation non appropriée. Il importe certes d’être toujours attentif à une alimentation harmonieuse, afin de maintenir un juste équilibre biologique. Mais quiconque observe les règles d’une nutrition saine, tout en proclamant de fausses vérités, se souillera davantage que ne pourrait le faire une nourriture malpropre…

 

 

15

a dit jésus

lorsque vous verrez celui

qui n’a pas été engendré de la femme

prosternez vous sur votre visage et glorifiez-le

celui-là est votre père

 

 

Il va de soi que le verbe voir ne réfère pas à une expérience visuelle, mais qu’il symbolise une vision intérieure, une prise de conscience. Non pas la glorification d’une réalité imaginaire doit faire l’objet de notre préoccupation, mais une juste appréciation de la réalité que Jésus nous propose par l’entremise de l’image d’un père. Cette réalité transcende le monde relatif, car : qui n’a pas été engendré de la femme. Elle est donc absolue et ne peut faire l’objet d’une connaissance humaine. La prise de conscience du lien qui nous unit à l’Être absolu ne peut être confondue avec une connaissance de l’Être en soi...

L’expérience de cette union intérieure représente pour Jésus une richesse illimitée, qu’il désire partager avec ses frères et sœurs. Mais leur état de conscience ne permet pas encore le partage de cette expérience. Pour en témoigner il est obligé de recourir à une image à laquelle leurs consciences sont réceptives. Il visualise donc son union intérieure dans l’image du lien intime, qui dans sa culture juive unit un fils à son père.

Dans cette culture le père était non seulement le possesseur du bien familial, non seulement le procréateur biologique de ses enfants, il représentait surtout l’autorité qui inspire et guide ses enfants. Sans son père le fils était désemparé ! Cette image fait office de lien entre une réalité intérieure et spirituelle et la conscience de ceux que Jésus tente d’instruire. Hélas ! comme ce fut le cas pour l’histoire d’Adam et Ève au paradis terrestre, l’image du père ne fut pas perçue dans son sens symbolique, mais reconnue comme une réalité. Lorsque Jésus parlait en ces termes de son père, il ne pouvait s’agir que de Jahvé, le Dieu des juifs. Ainsi fut-il compris…

Pourtant, au chapitre 6 de l’évangile de Jean, Jésus précise clairement la distinction :

Vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts… non pas Moïse vous a donné le pain du ciel mais mon Père vous donne le pain véritable… je suis le pain de la vie… si quelqu’un mange de ce pain il vivra pour toujours…

Dans Ex. 16. 15b Moïse dit :

Ceci est le pain que Jahvé vous a donné à manger.

Non pas Moïse mais Jahvé a donné la manne dans le désert ! La distinction entre Jahvé et le Père est donc évidente. Il ne s’agit ni du même pain, ni du même boulanger… Mais cette distinction est pour le moins dérangeante pour les rédacteurs évangéliques. Pour la dissiper un des rédacteurs de l’évangile de  Jean a donc eu une inspiration canonique en accordant la manne non pas à Jahvé mais à Moïse... L’identification du Père en tant que Jahvé était préservée ! La différence essentielle entre Jahvé et le Père est que Jahvé est un Dieu totalement séparé des hommes, tandis que l’image du père symbolise une réalité intérieure à laquelle toutes et tous nous sommes spirituellement unis.

La confrontation entre la vision nouvelle et les idées anciennes engendre inévitablement un conflit intérieur. À chacun et chacune revient la tâche de relever ce défi en toute sincérité avec soi-même. Remarquons quand même qu’à la fin du logion Jésus ne dit pas : celui-là est mon père, mais bien : celui-là est votre père… Dans son union spirituelle avec le Père il n’est pas le fils unique !

Ce qui pour l’enfant du Père, constitue sa glorification, réside dans une humble reconnaissance de cette grande richesse, à laquelle chaque enfant est intégré. La prise de conscience d’une participation à la royauté du Père implique la reconnaissance à la fois d’une autorité absolue et d’une responsabilité personnelle au service de cette autorité. En cela réside le sens de l’offrande véritable : le serviteur élève le fruit de son service vers le Père donateur. Cet état d’esprit se doit d’être permanent et ne nécessite aucun acte rituel…

 

 

16

a dit jésus

sans doute les hommes pensent-ils

que je suis venu jeter la paix sur le monde

et ils ne savent pas que je suis venu jeter des divisions sur la terre

le feu l’épée la guerre

car cinq ils seront dans une maison

trois seront contre deux et deux contre trois

le père contre le fils et le fils contre le père

et monachos ils se tiendront debout

 

Mt 10. 34-36 - Lc 12. 51-53

 

Ce logion confirme la réflexion faite au logion précédent. L’invitation de Jésus d’accéder à une vision nouvelle, mène inévitablement à un conflit intérieur, qui ne peut trouver une solution que dans une démarche personnelle et sincère.

Le thème du conflit intérieur est présent dans de nombreuses traditions religieuses. Il fait l’objet du décor de la Bhagavad Gita. Dans sa connaissance du dharma, la loi vitale universelle, Arjuna, l’archer aux valeurs morales élevées, ne peut trouver une solution valable à son conflit intérieur. Krishna, qui personnifie le divin dans l’homme, lui enseigne la voie par laquelle le divin peut se révéler à l’intérieur de chaque être. Dans l’islam nous connaissons la notion de jihad, qui nous est présenté aujourd’hui comme une lutte contre les «incroyants», mais qui dans sa conception originelle référerait à un combat intérieur, que chaque fidèle doit mener avec soi-même. C’est également le cas pour les gestes rituels des moines bouddhistes, qui nous sont présentés aujourd’hui comme des moines combattants. Ces rites furent introduits au VI° siècle par le lama Bodhidharma.

La connaissance exceptionnelle, dont témoigne Jésus, fut perçue par ses disciples à la lumière de l’histoire biblique. Certains le considéraient comme un prophète, pour d’autres il serait même le Messie. L’attente qu’il suscitait était de rétablir l’ordre, de redonner paix et confiance au peuple juif et de préparer la venue du Royaume de Dieu. Cette conception de sa personne est un malentendu… Car son enseignement est dérangeant ! La mission qu’il s’est assigné n’est pas de concilier mais de confronter. Celle ou celui qui reçoit sa parole se trouve confronté aux vérités de la croyance existante et donc à soi-même, à des valeurs personnelles et par là même à des liens relationnels.

Ceux qui renoncent à des valeurs trompeuses, qui se libèrent de leurs attaches anciennes, découvrent dans ce détachement une liberté intérieure. Un isolement personnel en est toutefois la conséquence. La racine du mot monachos est monos, qui signifie seul. Dans cette racine nous reconnaissons le mot moine. Les notions de détachement, liberté et solitude sont toutes présentes dans le mot monachos. Une traduction précise en est donc plus que problématique... Il représente pourtant une notion essentielle dans le cheminement que nous propose Jésus. Cette notion ne concerne pas un comportement extérieur mais un état mental intérieur. Elle représente la condition unique pour accéder à l’expérience du lien qui nous unit à l’Être absolu, la source de vie à l’intérieur de nous-mêmes. Le terme qui lui correspond dans la culture hindouiste est celui de yogi.

 

 

17

a dit jésus

je vous donnerai ce que l’œil n’a pas vu

et ce que l’oreille n’a pas entendu

et ce que la main n’a pas touché

et qui n’est pas monté au cœur de l’homme

 

Mt 13. 14-15 - Lc 10. 23-24

1 Cor 2.9 : mais, comme il est écrit, nous annonçons ce que l’œil n’a pas    vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment.

 

 

Paul apporte ici la preuve qu’au moins une des paroles de Jésus lui était connue… Seule la phrase : ce que la main n’a pas touché - parole probablement trop sensuelle à son goût - manque dans sa citation. Vu le rôle qui fut celui de Paul avant sa conversion en tant que pharisien pur et dur, responsable en plus de la lapidation de Stéphane, il est peu concevable qu’il n’eût pas eu une connaissance limitée du discours hérétique et donc inacceptable de Jésus. Mais, dans la prédication de son évangile, il a outrageusement omis celui de Jésus. En outre a-t-il explicitement admis vouloir méconnaître le Jésus «de chair et de sang» (2 Cor 5.16) pour ne reconnaître que «le Christ crucifié et ressuscité». Il fait donc précéder sa citation du logion 17 par les mots : comme il est écrit. Mais les références aux écrits vétérotestamentaires - comme à Isaïe 64.3-4 - sont pour le moins peu convaincantes.

Ce qui peut être reçu n’appartient ni à une expérience sensorielle, ni à un vécu émotionnel. C’est une expérience d’un ordre différent à laquelle la conscience de l’homme peut avoir accès. Le cheminement menant à la perception d’une présence spirituelle à l’intérieur de soi n’est pourtant pas un évènement spectaculaire mais une évolution progressive, qui peut s’opérer dans chaque conscience individuelle. Cette prise de conscience est le fruit que le monachos reçoit tout au long de sa démarche libératrice.

 

 

18

on dit les disciples à jésus

dis-nous comment sera notre fin

a dit jésus

avez-vous donc dévoilé le commencement

pour que vous vous préoccupiez de la fin

car là où est le commencement là sera la fin

heureux celui qui se tiendra dans le commencement

il connaîtra la fin et ne goûtera pas la mort

 

Mt 16. 28 - Mc 9. 1 - Lc 9. 27

 

 

La question des disciples reflète une inquiétante interrogation, que nous partageons tous : qu’en sera-t-il après notre mort biologique ? La réponse de Jésus n’est pourtant pas révélatrice. Nous n’avons pas à nous préoccuper d’une réalité «post mortem», mais plutôt de celle à l’origine de notre existence ! Car c’est elle qui détermine la finalité de notre vie.

Pour le semeur la finalité s’appelle moisson. Le lieu où il a semé, où s’est réalisée l’unité de la semence et de la bonne terre, là sera aussi la moisson… Au-delà de son symbolisme, ce lieu a une valeur absolue et est donc intemporel. Début et fin sont un, comme dans la joie sont un le semeur et le moissonneur… (Jn 4.35-36) La voie de la graine est aussi celle de l’homme. Dans l’unité avec la bonne terre, là où fut son commencement, la graine doit cesser d’être graine, doit «lâcher son petit moi», pour devenir semence : servante anonyme…

Celle ou celui qui de sa vie a reconnu le substrat absolu, la source intemporelle au plus profond de soi, a également reconnu sa véritable finalité : celle de s’intégrer à une harmonie naturelle. Ainsi peut se réaliser le retour du fils prodigue à la maison paternelle, sa réintégration dans l’autorité du Père. Et comme cette unité est de nature spirituelle en donc intemporelle, tout souci concernant un devenir éternel est dérisoire…

 

 

19

a dit jésus

heureux celui qui était déjà avant qu’il ne fût

si vous êtes mes disciples et entendez mes paroles

ces pierres vous serviront

pour vous il y a en effet cinq arbres dans le paradis

qui ne bougent ni l’été ni l’hiver

et leurs feuilles ne tombent pas

celui qui les connaîtra ne goûtera pas la mort

 

Ce logion confirme d’une façon insolite la dimension absolue à l’origine de toute manifestation relative. Comme ce fut le cas du lion au logion 7, nous sommes une nouvelle fois confrontés à une image déroutante. S’agit-il bien d’une parole de Jésus où serait-ce une image symbolique provenant du milieu gnostique, qui vraisemblablement est responsable de la transmission de cet évangile ? Quoi qu’il en soit nous pouvons toujours tenter de dévoiler le sens de cette métaphore particulière.

Dans ce monde relatif tout est continuellement changeant, car sous l’emprise d’une évolution continue. Aujourd’hui rien n’est plus tout à fait pareil à hier. De la loi absolue, qui guide l’évolution naturelle, qui conditionne l’harmonie dans la nature, qui fut un jour symbolisée dans l’arbre de la connaissance du bien et du mal, de cette loi aucun Adam ne peut prétendre à son autorité. Car la finalité de l’homme est comme celle de la graine : s’intégrer en tant que serviteur à une évolution naturelle.

L’image de la graine nous ramène au commencement. L’entité biologique, appelée homme, fait partie d’un concept de vie absolu et donc intemporel, dont il n’est qu’une expression temporelle. Temporellement nous disposons d’un corps, d’une individualité propre, d’une conscience de notre moi. Cette conscience nous permet d’évaluer notre moi à sa juste valeur, d’en reconnaître la source absolue et de vivre en conséquence le lien qui nous unit à elle.

L’unité, dans laquelle toutes et tous nous sommes intégrés à la vie, transcende chaque phénomène relatif qui constitue son expression. À l’arbre chaque feuille accomplit sa tache au service de la vie. La mort de la feuille n’entame nullement la vie de l’arbre, mais en sert l’évolution. Une goutte d’eau s’évapore de l’océan et devient goutte de pluie. Elle accomplit sa tâche dans l’harmonie naturelle et retourne finalement vers l’océan. Elle fut océan, devint goutte et est à nouveau océan…

L’homme est pourtant tellement plus qu’une feuille, plus qu’une goutte de pluie… Ses facultés sont tellement plus subtiles, sa tâche tellement plus élevée. Tout est mis à sa disposition pour vivre cette vie en sa plénitude : le ciel, la terre, une pierre aussi. Une motte de terre ne peut devenir fertile que si la goutte de pluie participe à l’harmonie. Qu’eût été aujourd’hui la vie sur Terre, si chaque homme eût demeuré dans cette loi et eût apprécié sa finalité à sa juste valeur…? Une réalité paradisiaque sans doute ! L’expérience de nos cinq sens, qui nous relient au monde phénoménal - serait-ce là le symbolisme des cinq arbres… ? - est tributaire de l’état de chaque conscience individuelle. Comme l’arbre, cette conscience est enracinée dans une source, qui est élevée au-dessus de tout phénomène de changement ou de précarité…

Certains pourraient discerner dans ce logion une allusion au phénomène de la réincarnation. L’idée d’avoir jadis demeuré dans un autre corps sur cette Terre, une idée qui en soi n’est pas forcément erronée, peut-elle toutefois être de quelqu’utilité sur la voie de la connaissance de soi…?  

 

 

20

ont dit les disciples à jésus

dis-nous à quoi est comparable le royaume des cieux

il leur dit

il est comparable à une graine de moutarde

la plus petite de toutes les semences

mais quand elle tombe sur la terre travaillée

 elle produit une grande tige

et elle est un abri pour les oiseaux du ciel

 

Mt 13. 31-32 - Mc 4. 30-32 - Lc 13. 18-19

 

 

L’expression le royaume des cieux semble appartenir à la  tradition juive, car elle est également présente dans les évangiles canoniques. Le discours de Jésus est comme une symphonie, dans laquelle différents thèmes se rappellent régulièrement à notre attention. L’attente de la venue du Royaume fait partie intégrante de la croyance judaïque. Mais les disciples se trouvent confrontés à une perception différente de cette réalité. Pour eux, comme pour nous, l’acceptation d’une vision nouvelle n’est pas évidente ! Un détail non négligeable pourtant : la graine doit tomber sur la terre travaillée…

La conscience de l’homme est comme un terroir dont le potentiel est à peine commensurable. L’état dans lequel elle se présentait alors - et aujourd’hui toujours - ne correspond hélas plus à sa pureté originelle. Un savoir prétentieux et des visions hallucinatoires l’ont profondément perturbée. Ce qui fut harmonieux et aurait du le rester, est devenu disharmonieux. De cette pollution l’homme seul est responsable ! Il s’en suit que lui seul, et donc chacun pour soi, peut y remédier. À lui revient maintenant la tâche de manier la charrue…

La dernière ligne de ce logion illustre de façon imagée notre responsabilité dans cette vie : comme tout ce qui croît et fleurit dans la nature, nous devons nous-aussi servir Sa loi d’harmonie. L’unité de l’inférieur et du supérieur ne peut s’exprimer que par l’intégration de valeurs supérieures à l’inférieure.

 

 

21

a dit mariam à jésus

à qui ressemblent tes disciples

il a dit

ils ressemblent à de jeunes enfants qui se sont installés

dans un champ qui ne leur appartient pas

quand les maîtres du champ viendront ils diront

laissez-nous notre champ

eux ils se déshabillent devant eux et leur rendent leur champ

je dis donc ceci

si le maître de maison sait que le voleur arrive

il veillera avant qu’il ne vienne

et il ne permettra pas qu’il pénètre dans la maison de son royaume

et qu’il y prenne ses affaires

mais vous veillez face au monde

ceinturez vos reins d’une grande force

afin que les pillards ne découvrent le chemin vers vous

car le bénéfice que vous attendez ils le découvrirons

que dans votre centre soit un homme averti

lorsque le fruit est mûr il est venu

rapidement sa faucille à la main il l’a cueilli

celui qui a des oreilles pour entendre qu’il entende

 

Mt 11. 16 et 24. 43-44 - Lc 7. 31-32 et 12. 39-40 - Mc 4. 29

 

 

 

Ce logion est composé de deux parties distinctes. Jésus commence par répondre à Mariam, ensuite il s’adresse à plusieurs personnes - mais vous, veillez… - probablement ses disciples. Mariam nous est mieux connue sous le nom de Marie Madeleine. Aussi bien de l’évangile de Philippe que de celui de Marie Madeleine elle-même - deux évangiles qui font également partie de la découverte de Nag Hammadi - nous pouvons déduire qu’un lien particulier unissait Mariam à Jésus. Philippe la présente même comme la compagne de vie de Jésus. La question de Mariam suggère qu’elle ne se considère pas comme une disciple ordinaire.

Pour les disciples la réponse de Jésus n’est pas bien flatteuse ! Ils utilisent le champ - leur entité biologique - pour en jouir comme des gamins, inconscients du fait que ce champ ne leur appartient pas. Quand les propriétaires du champs viennent réclamer leur bien, ils doivent non seulement le leur laisser mais, en plus, se défaire de ce dont ils se sont parés. Car la finalité de la maison temporaire, que représente le champs, est d’acquérir des richesses, qui ne sont pas éphémères mais durables. Celles-ci sont à préserver à tout prix. Il est clair que pour Jésus les disciples ne se sont toujours pas rendus compte de leur tâche véritable. La démarche intérieure, qui devrait être la leur, ne s’est toujours pas réalisée…

Notre entité biologique, ce corps physique et psychique qui est le nôtre, nous est confiée non pas comme un présent mais comme un prêt. Un présent nous appartient, un prêt doit être rendu… Tout nous sera repris : notre vie biologique comme tout ce dont nous nous sommes parés dans cette vie. Quel est le sens véritable de ce prêt, quelle en est la finalité…?

La seconde partie du logion met en scène le propriétaire d’une maison, qui témoigne d’un souci évident de préserver son bien contre toute effraction. Aux disciples, qui n’ont pas à se soucier de biens matériels et qui n’ont donc pas de maison à protéger, Jésus dit : veillez face au monde. Car ce monde est le territoire du lion, où toujours subsiste la tentation de se laisser entraîner dans une confrontation avec les autres. Ceux qui désirent assumer une participation au royaume doivent maintenir une prudence alerte face aux tentations du monde inférieur.

La démarche, qui mène à l’expérience du lien qui nous unit à l’Être absolu, est un processus progressif dans la conscience individuelle. La route est longue et son cheminement ne peut se réaliser que pas à pas. (voir le logion 97) Chaque expérience permet d’avancer d’un pas et de développer une vision nouvelle. Elle est comme un fruit à cueillir. Comme le pêcheur avisé nous devons maintenir un juste discernement, afin de distinguer les fruits qui ont une valeur absolue de ceux qui ne représentent qu’une valeur relative. Les pillards symbolisent en somme nos propres désirs égocentriques, qui sont toujours sous l’emprise du pouvoir du lion.

 

 

22

jésus vit des petits qui tétaient

il dit à ses disciples

ces petits qui tètent sont semblables à ceux

qui entrent dans le royaume

ils lui dirent

alors étant petits entrerons-nous dans le royaume

jésus leur dit

quand vous aurez fait le deux un

et que vous aurez fait l’intérieur comme l’extérieur

et l’extérieur comme l’intérieur

et le supérieur comme l’inférieur

en sorte que vous fassiez le mâle et la femelle en un seul

pour que le mâle ne se fasse mâle ni la femelle se fasse femelle

quand vous aurez fait un œil à la place des yeux (*)

et une main à la place de mains  (*)

et un pied à la place de pieds (*)

et une image à la place d’images (*)

alors vous entrerez dans le royaume

 

Mt 19. 13-14 - Mc 13.15 - Lc 18. 15-17

2 Clém. 12. 2-6 : En effet, le Seigneur lui-même interrogé pour savoir quand viendrait le royaume dit : lorsque les deux seront un et l’extérieur comme l’intérieur, et le mâle avec la femelle, ni mâle ni femelle… lorsque vous ferez cela, dit-il, viendra le royaume de mon Père.

 

Afin de ne pas rompre une harmonie évidente, les lignes indiquées par (*) ont été transcrites dans l’esprit du logion. En fait il est écrit :

quand vous aurez fait des yeux à la place d’un œil

et une main à la place d’une main

et un pied à la place d’un pied

et une image à la place d’une image

Veuillez excuser cette incartade directe dans le texte original…

Chez les disciples la confusion est totale : comment pourraient-ils redevenir petits ? Le symbolisme dans l’image des enfants qui tètent leur échappe... Ils conçoivent l’image comme une réalité et celle-ci est totalement étrangère à leur attente. L’image de l’unité, en laquelle sont unis l’enfant de sept jours et sa source de vie, représente une réalité qu’ils ne peuvent encore saisir. Le nécessaire retour à une pureté originelle, celle qui était au commencement, est une conception pour laquelle leur conscience n’est toujours pas réceptive. Le sera-t-elle un jour…?

La perception nouvelle du royaume, en tant qu’une vie consciemment vécue dans son unité originelle, est au cœur même du discours de Jésus. Dans l’image de l’unité de la semence et la bonne terre cette réalité trouve un symbolisme parfait. Il est toutefois nécessaire de frapper plus d’un coup sur un même clou avant que celui-ci soit fixé !

La correction textuelle, que nous nous sommes permis d’apporter, nous paraît justifiée. Jésus s’efforce en effet, presque désespérément, de préciser la notion d’unité : l’intérieur et l’extérieur, l’inférieur et le supérieur, le masculin et le féminin… En plus, nous lisons dans Mt 6.22 et Lc 11.34-36 cette parole de Jésus : si donc ton œil est simple (unique), ton corps sera illuminé. La signification du mot grec haplous est simple ou un. Sa traduction par lucide ou clair est erronée ! Ainsi nous pouvons faire le constat que certains traducteurs modernes et le transcripteur copte sont unis dans une même  absence de compréhension…

Porter son regard vers la lumière intérieure et sa source ne nécessite pas deux yeux. Vers l’extérieur nous voyons avec deux yeux et discernons une impressionnante variation de couleurs. Qui discerne des couleurs, sans connaître la lumière, ne voit que des couleurs. Qui discerne la lumière, connaît toutes les couleurs… Les images, que nos yeux observent lors d’une projection cinématographique, ne représentent qu’une réalité virtuelle. Dans l’obscurité d’une salle de projection elles nous apparaissent pourtant réelles.

La vie, telle qu’elle se manifeste à nous, l’extérieur qui est aussi l’inférieur, s’exprime par un équilibre d’énergie et de matière, de mouvement et de repos. Pour l’homme l’expérience en est dualiste. Tout y est polaire, chaque qualité y trouve son contraire ou son complément : chaud et froid, lumière et obscurité, joie et peine, masculin et féminin, yin et yang... La valeur unique, sous-jacente à cette dualité, est d’un ordre absolu et s’appelle harmonie. C’est elle qui dirige le tout, du nucléaire au cosmique. De cette valeur absolue la loi de karma, qui en fustige toute perturbation, est le gardien. Celui ou celle, qui élève sa conscience au niveau de l’unité originelle, transcende le phénomène de la dualité.

L’image de l’unité de l’homme et de la femme, du masculin et du féminin, a donné lieu à quelques élucubrations sexuelles, nous rappelant un état hermaphrodite ou androgyne soi-disant originel. Elles furent conçues afin de troubler la sérénité de cet évangile. Une interprétation peut pourtant s’avérer tellement plus simple ! L’image de l’unité de la graine et la bonne terre est accessible à chaque homme ou femme ayant une connaissance de la vie naturelle. Celle de l’unité du masculin et du féminin peut aujourd’hui se traduire par une image plus subtile de l’unité du spermatozoïde mâle et de l’ovule féminin à l’origine de toute vie humaine. Pourtant, ni la semence mâle, ni l’ovule féminin ne sont l’origine de l’être nouveau. C’est en leur unité que spontanément se révèle la vie

L’interprétation de l’image, la juste compréhension de la notion d’unité à la base de toute expression de la vie, n’est pourtant que le point de départ d’un cheminement, qui doit mener à une expérience réelle. Le concept d’un état de conscience d’unité n’est pas que théorique, ne peut se limiter à un processus cérébral dans lequel la dualité ne serait transcendée que mentalement.

 

 

23

a dit jésus

je vous choisirai un entre mille et deux entre dix mille

et unifiés ils se tiendront debout

 

Mt 22. 14

 

Dans ce logion  la logique mathématique n’est pas à l’honneur ! Mais l’analyse mentale, tout en étant un précieux outil de connaissance, connaît elle-aussi ses limites. Car la réalité, à laquelle Jésus tente d’éveiller notre conscience, transcende le domaine aussi bien de la réflexion rationnelle que celui du vécu émotionnel. L’expérience est nouvelle, la loi qui la régit également ! Au-delà du savoir mental seule une sincérité personnelle persistera comme guide. Le nouveau ne serait pas nouveau si l’expérience n’en était pas différente, voire déroutante…

Le choix, dont il est question, ne se réalise pas suite à quelque privilège fortuit, mais il est la conséquence d’une reconnaissance. (voir le logion 3) Dans un logion précédant Jésus reconnut en Thomas le disciple, dont la conscience s’était unifiée à la sienne. Raison pour laquelle il le choisit. Se considérer comme élu est une attitude quelque peu vaniteuse, appelée également «whisful thinking». Une vanité qui contamina un peuple entier, qui toucha aussi un certain Paul et dans son sillage de l’Église qui s’est appelée catholique. Toujours elle se considère en effet comme l’épouse élue par l’époux appelé Christ. Ni Paul, ni l’Église ne pourraient être suspectés d’une modestie excessive…

 

 

24

ont dit ses disciples

enseigne nous le lieu où tu es

car il est nécessaire que nous le cherchions

leur dit jésus

celui qui a des oreilles qu’il entende

il y a de la lumière à l’intérieur d’un être lumineux

et il illumine le monde entier

s’il n’illumine pas il est une ténèbre

 

Jn 1. 38-39

 

Les disciples ne connaissaient-ils donc pas le lieu où demeurait Jésus… ? Il nous arrive parfois de souhaiter connaître la circonstance dans laquelle une parole fut dite. Probablement nous trouvons-nous ici dans la situation du chapitre 14 de l’évangile de Jean. Jésus y réfère à son lien avec le Père, à la maison du Père où nombreux sont ceux qui peuvent trouver refuge. Thomas y témoigne du souci de connaître la voie vers le Père, tandis que Philippe formule cette demande : «montre nous le Père»… Tous deux font preuve d’un même désir : celui de partager l’expérience de Jésus.

La venue du royaume n’est pas un évènement sensoriellement perceptible. Le lieu où est Jésus n’est pas non plus un endroit délimité dans l’espace mais une réalité spirituelle, qui constitue la conception nouvelle du royaume. En conscience Jésus est un avec sa source inspiratrice. Quiconque est un avec lui demeure dans cette source. Qui demeure dans la source ne peut garder l’eau pour soi, ne peut en cacher la lumière. La finalité d’une connaissance est de servir, celle de l’amour de se donner… La tache du disciple véritable, qui est devenu lumineux, est de rayonner. Celui ou celle qui n’est pas réceptif à la lumière, demeure dans les ténèbres et ne peut rayonner…

 

 

25

a dit jésus

aime ton frère comme ton soi intérieur [psychè]

veille sur lui comme sur la prunelle de tes yeux

 

Mt 22. 37-38 - Mc 12. 29-31 - Lc 10. 27

 

 

Dans cette vie nous sommes toutes et tous enfants du même Père. Bien sûr sommes-nous génétiquement différents, avons-nous subi des influences diverses par notre éducation, nos attaches culturelles, les convictions éthiques ou religieuses de nos aînés. Surmonter ces différences relatives et focaliser notre mental sur cette unique réalité, en laquelle tous nous sommes de manière égale unis à une même loi absolue, voilà le défi qui nous concerne tous. À l’exemple de toutes les cellules de notre corps, notre tâche consiste à vivre en harmonie avec les autres. Ceci implique également que nous soyons toutes et tous responsables les uns des autres.

« A ceci tous reconnaîtrons que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres.» (Jn 13.35)  Comme, dans leur naïveté, les disciples pensaient devoir redevenir petits, pour avoir accès au royaume, nombreux sont ceux qui pensent qu’il suffit de respecter le commandement de l’amour du prochain, pour se garantir d’une vie éternellement bienheureuse. Il va de soi que le souci du prochain est une tâche essentielle dans l’expression de l’harmonie. L’amour ne pourrait pourtant être considéré comme le moyen suprême par lequel un but imaginaire - l’accès au Royaume dans un au-delà inconnu - peut se réaliser.

Notre faculté d’aimer est le fruit du lien qui nous unit à une source spirituelle. Elle est un emprunt qui nous est consenti, pas une possession personnelle… Nous ne pouvons donner que ce que nous recevons ! Il ne convient donc pas d’accorder à nous-mêmes le mérite de la bonté. Notre tâche principale consiste à fixer solidement nos racines dans une source donatrice. Dans une prise de conscience de notre intégration dans cette source, de notre participation ici et maintenant à la royauté du Père, réside notre responsabilité au service de notre prochain.

L’amour du prochain est sans doute l’enseignement principal, qui fut retenu des évangiles. Cet évangile-ci laboure bien davantage le champ de notre conscience ! La valeur absolue à la base de toute expression de la vie s’appelle harmonie. Dans nos pensées elle s’exprime en intelligence, dans nos sentiments en amour… L’harmonie des deux est nécessaire pour qu’une action soit juste. Utiliser un savoir dans un état mental égoïste est aussi peu justifiable que de vouloir exprimer la bonté sans posséder une connaissance appropriée. Chaque conscience individuelle peut recevoir une inspiration, lui permettant d’exprimer harmonieusement amour et intelligence.

La valeur accordée à sa propre personne est le fruit du psychisme individuel. Chaque « moi » jaillit toutefois de manière égale d’une source absolue et a donc une valeur égale. Discerner cette égalité permet de reconnaître dans chaque personne, blanche ou de couleur, arabe, juive ou chrétienne, cette qualité essentielle : d’être tous et toutes égaux dans notre unité avec l’Être absolu…

 

 

26

a dit jésus

la paille dans l’œil de ton frère tu la vois

mais la poutre dans ton œil tu ne la vois pas

lorsque tu auras ôté la poutre de ton œil

alors tu verras

et tu pourras ôter la paille de l’œil de ton frère

Mt 7. 3-5 - Lc 6. 41-42

 

Parce que vivre en harmonie est la finalité de cette vie, chaque être aspire au bonheur, le fruit naturel de l’harmonie. Mais les lois de l’inférieur, les règles que l’homme a conçues pour lui-même, le poussent à réaliser ses propres désirs et ambitions et à s’affirmer lui-même dans une confrontation avec les autres.

Depuis que l’homme fit de l’un le deux, et aussi longtemps qu’il persiste dans cette séparation, l’inférieur restera isolé de la lumière du supérieur. La loi qui prévaut dans le monde inférieur est celle du lion. Cette loi nous pousse à détecter les faiblesses chez l’autre, afin d’en tirer profit. De ce fait les défauts des autres sont davantage l’objet de notre sens critique que nos propres manquements. Un changement de mentalité s’impose...

Le point de départ de ce changement est une introspection personnelle et sincère. De quelles valeurs me suis-je paré ? Par quel subterfuge me suis-je accordé savoir, pouvoir et droits ? De quelle confusion suis-je devenu la victime ? La sincérité est le moyen le plus efficace pour reconnaître l’orgueil qui ne cesse de nous harceler, pour déceler dans notre œil la poutre qui nous empêche de voir.

La loi universelle ne consent pas de place au jugement ou à la discrimination, car tous nous sommes à valeur égale issus de l’Être absolu. Quel que soit le délit commis par un ou une autre, jamais serons-nous capables de juger à sa juste valeur des circonstances personnelles, qui l’ont poussé à la faute. Jamais la reconnaissance d’une erreur chez son prochain ne nous autorise à porter un jugement sur la personne elle-même.

« Aimer son ennemi » est une parole qui dans les évangiles fut malencontreusement attribuée à Jésus. Car, le préalable à toute considération de quelqu’un comme son ennemi, est un jugement porté sur la personne. Notre véritable ennemi se trouve en nous-mêmes... Ceci corrobore la conception bouddhiste de la commisération : confrontés à une incompréhension envers un ou une autre, il convient d’être toujours conscients des restrictions de notre propre compréhension ! À un aveugle nous ne pouvons faire le reproche de nous heurter… à moins que nous soyons aveugles nous-mêmes…

 

 

27

si vous ne jeûnez pas au monde

vous ne découvrirez pas le royaume

si vous ne faites pas du sabbat le sabbat

vous ne verrez pas le père

 

 

Une fois de plus des coutumes juives sont mis en cause par Jésus. Qu’ont-ils donc de si dérangeant ? Aussi bien le jeûne que le sabbat réfèrent à une abstinence, mais leur vécu ne correspond plus à leur conception originelle. Le jeûne ne peut se limiter à une abstinence temporaire d’une alimentation traditionnelle. Le sabbat ne peut se limiter à une coutume où, un jour par semaine, on s’abstient d’une activité journalière habituelle afin de se consacrer à Dieu.

Au logion 21 Jésus disait : mais vous veillez face au monde. Ici il s’engage davantage : jeûnez au monde… Ce jeûne ne concerne pas une coutume temporaire mais un état mental durable ! Si nous voulons éviter la confrontation avec le lion du logion 7, il importe de renoncer aux valeurs que le lion impose. Jeûner au monde ne signifie pas renoncer au monde, mais refuser toute implication dans les valeurs trompeuses que le monde nous propose. Avoir une attention pour une alimentation saine, afin de maintenir un équilibre biologique harmonieux, est certes une attitude louable. S’imposer de strictes règles nutritionnelles durant une période limitée, afin de satisfaire à un imaginaire commandement divin, n’est pas justifiable !

Un raisonnement semblable peut s’appliquer au sabbat. Le véritable sabbat ne nécessite aucune directive humaine. La prise de conscience du lien qui nous unit à l’Être absolu ne peut se limiter à un rite hebdomadaire, mais se doit d’être un état durable dans notre conscience. La participation à un rituel, qui se propose de maintenir une juste conscience religieuse, n’est certes pas à rejeter. Jamais pourtant un rite ne peut devenir un acte contraignant, dans le but d’obtenir pour soi quelque récompense divine ! Une attention particulière portée à Dieu un jour sur sept, ne fut-ce que le temps d’un rituel, ne pourrait compenser un attachement au monde durant les six jours restants ! Sabbat et jeûne sont donc indissociables.

Voir le père ne pourrait être considéré comme une expérience visuelle, mais comme une prise de conscience de la réalité, que Jésus nous présente par l’entremise de l’image d’un père. Dans cet évangile les verbes voir et entendre sont quasiment toujours à comprendre dans leur sens figuré.

 

 

28

a dit jésus

au milieu du monde je me suis tenu

en chair je leur suis apparu

tous je les ai trouvés ivres

personne parmi eux qui soit assoiffé

et mon moi intérieur (psychè) a souffert pour les enfants des hommes

car aveugles ils sont dans leur cœur

et ils ne voient pas que vides ils sont venus au monde

et qu’ils chercheraient à quitter le monde étant vides

si ce n’est que maintenant ils sont ivres

quand ils auront rejeté leur vin

alors ils changeront de mentalité

 

 

Le constat que fait ici Jésus est accablant ! Quel est le sens d’une source s’il n’y a personne d’assoiffé ? L’homme n’a plus conscience ni de son origine, ni de sa finalité. Dans une complaisance égocentrique il s’est enivré…

Le corps physique, qui temporairement est mis à notre disposition et qui recèle tant de richesses, est une entité précieuse mais servante. Pourtant, non sans une arrogance certaine, nous nous imaginons en être le propriétaire. Comme les gamins prirent possession de leur champ, nous aussi nous sommes devenus les prétentieux possesseurs de notre corps. Aussi vivons-nous dans l’illusion d’être le seul maître de nos talents, de ce que nous possédons et imaginons savoir. De la source de toutes nos facultés nous nous sommes séparés, en un présomptueux savoir nous nous sommes enivrés ! L’enfant de sept jours, qui demeure toujours vide et pur dans l’unité avec sa source de vie, de cette ivresse sera bientôt la victime… Car toujours le lion dicte sa loi dans le monde inférieur.

Comme pour la graine la bonne terre représente et son origine et sa finalité, pour l’homme aussi ils ne font qu’un. Dans le rétablissement de l’unité avec sa source réside pour lui la réalisation de sa finalité : être source lui-même. Mais une coupe n’est utile que si elle est vide ! Alors seulement elle peut recevoir l’eau de la source et servir comme sert la source.

Celle ou celui qui est parvenu à une juste perception de soi, qui a reconnu son ivresse, peut rejeter son vin et devenir à nouveau vide. La voie de la rédemption véritable passe par une purification intérieure. Ce cheminement là personne ne peut l’accomplir pour nous, ni Krishna, ni Bouddha, ni même Jésus… (voir le logion 38)

 

 

29

a dit jésus

si la chair a été à cause de l’Esprit c’est une merveille

si par contre l’Esprit a été à cause du corps

c’est la merveille des merveilles

mais moi je m’émerveille de ceci

comment cette grande richesse a demeuré dans cette pauvreté

 

44

a dit jésus

celui qui blasphème le père à lui sera pardonné

et celui qui blasphème le fils à lui sera pardonné

celui qui par contre blasphème l’Esprit pur

à lui ne sera pardonné ni sur terre ni dans le ciel

 

Mt 12. 31-32 - Mc 3. 28-30 - Lc 12. 10

 

 

Pour la première fois nous sommes-nous permis d’associer deux paroles de Jésus. La raison en est que dans chacune d’elles nous est présentée une réalité nouvelle, ô combien importante : pneuma ou l’Esprit. Exceptionnellement aussi nous avons utilisé une majuscule, afin de distinguer l’Esprit pur de l’esprit humain : ce guide intérieur que nous considérons comme faisant partie du moi intérieur. Au logion 44 l’importance de l’Esprit est précisée de la façon la plus radicale : un blasphème de l’Esprit jamais ne sera pardonné… !

Dans le logion 29 nous est enseignée la relation entre la chair (sarks) en ligne 2 et le corps (soma) en ligne 3 d’une part, et l’Esprit de l’autre. Cette relation est également présente dans le prologue de l’évangile de Jean : « … et le verbe (l’Esprit) est devenue chair… »

Dans la tradition chrétienne le Divin est présenté sous la forme d’une trinité : Dieu le Père, le Christ comme son Fils unique, et l’Esprit Saint, l’inspirateur divin de l’homme. Ils sont distincts tout en étant un seul. Ceci est appelé un mystère. Le mot mystère nous paraît comme un subterfuge pour pailler à l’orgueil humain, qui s’est approprié la connaissance d’une « structure divine ». Dans celle-ci Jésus est élevé au statut d’être divin, malgré qu’il ne se soit jamais explicitement présenté comme un Fils de Dieu. Ceux qui croyaient reconnaître en lui cette qualité – dont le sens biblique est en outre différent de ce que nous entendons aujourd’hui – furent par contre clairement réprimandés par lui. (Mc 3,12)

Cette supposée filiation divine fut finalement fatale  à l’homme qui avait pris conscience du lien intérieur qui l’unissait à l’Être absolu. Car, dans la conception biblique, l’humain et le Divin devaient obligatoirement rester séparés…

La conception nouvelle de la trinité implique que le lien intérieur et spirituel, dont témoigne Jésus, est le propre de chaque être. Chaque être humain est, dans une même union spirituelle, enfant du Père. De la prise de conscience de cette unité dépend la distinction entre vie et mort. Mais comment l’homme peut-t-il avoir conscience d’être uni à une réalité, dont il ne peut acquérir une connaissance… ?

Dans la présentation de la genèse du monde, telle qu’elle est présente dans le prologue de l’évangile de Jean, le verbe joue un rôle essentiel. Avant le commencement il était en Dieu. Dans le verbe est la vie. Il est la lumière par laquelle fut la vie et qui demeure toujours dans la création. Mais le monde ne l’a pas reconnu. À tous ceux qui l’ont reçu, il accorde le pouvoir de devenir les enfants de Dieu.

Avant le commencement était absence de tout phénomène relatif, ni temps, ni espace, que la vacuité : l’Être non-manifesté, immuable et absolu. Dans ce vide réside toutefois le potentiel entier de la création. Le verbe représente la vibration initiale. Vibration sous-entend : temps, espace et énergie. Il symbolise donc l’expression de l’Être absolu, la manifestation du non-manifesté, l’origine de la création toute entière. En Orient cette impulsion initiale et toujours présente est symbolisée par le mantra universel Aum. Le verbe n’était pas qu’au début, mais il est continuellement présent. Seulement, l’homme ne l’a pas reconnu… Pourtant peut-il le reconnaître, car à chaque instant cette vibration, qui est aussi lumière intérieure, est à sa disposition. Dans la perception de cette lumière réside la prise de conscience de son état d’enfant du Père.

Le verbe symbolise l’Esprit. Par l’Esprit fut la création et donc l’homme. Il demeure toujours dans la création et donc dans l’homme, qui peut en recevoir l’inspiration. L’Être absolu, dans son aspect non-manifesté, ne peut être connu par l’homme. Aucune parole, aucune image ne peut Le lui révéler. Toute représentation n’est que réalité virtuelle… L’Esprit est l’expression même de l’Être. De cette expression l’homme peut en faire l’expérience. L’’Esprit représente donc le lien spirituel qui unit l’homme à l’Être absolu et qui s’exprime par une inspiration. La tâche du fils de l’homme consiste dès lors à transformer ce qu’il reçoit de l’Esprit, selon Sa loi d’harmonie.

La trinité n’est pas une spécification imaginaire, conçue par l’homme pour exprimer sa connaissance de l’Être inconnaissable, mais une réalité essentielle et continuellement présente à l’intérieur de chaque être. Par l’Esprit l’homme peut redevenir conscient du lien qui l’unit à sa source de vie. Dans l’image d’une source l’unité du Père et de l’Esprit peut trouver un symbolisme révélateur. Une source est un vide duquel jaillit de l’eau. La source n’est ni le vide, ni l’eau, mais l’unité des deux : sans vide point d’eau, sans eau point de source ! Le vide ne peut faire partie de l’expérience de l’homme, car il est absence… De l’eau par contre il peut en faire l’expérience. Mais quel est le sens de la source s’il n’y a personne d’assoiffé, personne en qui ou par qui l’eau peut se transformer en vie… ? (voir le logion précédent) Voilà la tâche de l’homme, qui est aussi sa finalité : servir dans l’unité avec sa source. Cette conception de la trinité appartient au nouveau.

L’interprétation du logion 29 n’est certes pas simple. À la lumière de la nouvelle conception de la trinité nous pouvons tenter d’élucider quelque peu cette parole :

Si l’Esprit est à l’origine de l’homme de chair et de sang, c’est une merveille : la merveille de la genèse de la vie biologique. Si toutefois le corps, qui demeure dans les ténèbres de l’ignorance, révèle la faculté de prendre conscience de la présence de l’Esprit et ainsi de retrouver la vie, voilà une merveille bien plus merveilleuse encore…

C’est la merveille de la vie biologique que l’Esprit a révélé la chair. Bien plus merveilleux encore est que le corps, la base physiologique de la conscience, peut reconnaître l’Esprit et ainsi accéder à la Vie. Voilà la naissance nouvelle ou la résurrection véritable ! La distinction faite ici entre sarks et soma est toute subtile. Sarks réfère au corps animé, à l’unité de soma et psychè. La condition pour que l’homme prenne à nouveau conscience de son unité originelle est toutefois que le corps, animé par son psychisme, devienne vide. (voir le logion précédant)

Ceci implique que le mental doit retrouver son état originel de repos, de silence intérieur. Ce qui subsiste alors est un état « non-animé » du sarks : soma, le corps. Le personnel a déserté l’office, la porte s’est fermée, à l’intérieur ne subsiste que silence, paix, repos… Le repos est le moyen par excellence par lequel notre mental peut se purifier. (voir le logion 53) Grâce à cette purification le pneuma pourra révéler Sa loi à l’homme nouveau.

L’Esprit est le plus grand des trésors qui soit à notre disposition, car porteur du potentiel total de la vie. Il est l’eau, par laquelle la source est reconnaissable. C’est Lui qui maintient l’harmonie dans la nature, qui vivifie les qualités du corps et de son psychisme, qui est aussi la lumière intérieure, source de connaissance. Pourtant est-Il toujours méconnu par l’homme… C’est la raison pour laquelle l’homme demeure dans la pauvreté de son ignorance.

celui qui blasphème le père, tire une flèche dans le vide.

celui qui blasphème le fils, se blasphème soi-même, ce qui est insensé.

mais celui qui, par ignorance, blasphème l’Esprit, méconnaît ce qui en soi porte la Vie.

Nous sommes bien éloignés du dualisme séparant le corps et l’Esprit et qui caractérise de la vision gnostique traditionnelle. Bien éloignés également de la vision dualiste de Paul, qui prétendait :

La chair et le sang ne peuvent avoir part dans le royaume de Dieu et le temporel ne peut avoir part dans l’intemporel… (1 Cor. 15.50)

 

 

30

a dit jésus

là où il y a trois dieux ce sont des dieux

là où il y en a deux ou un je suis avec lui

 

 

Lorsque Jésus eut recours à l’image d’un père, afin de préciser sa relation avec une réalité absolue, les juifs comprirent qu’il référait à une descendance de leur Dieu Jahvé. Mais se présenter comme un  fils de Jahvé était un blasphème inacceptable, car aucun homme ne pouvait se réclamer d’une descendance divine. Un malentendu qui aura des conséquences dramatiques. Aussi est-il logique que de tels propos perturbaient les disciples.

Une fois de plus la réponse de Jésus est inattendue, voire insolente. Que trois dieux soient des dieux est une évidence. Mais parler de deux ou un, auxquels il serait uni, est plus qu’énigmatique ! Comment l’absolu, symbolisé dans le mot Dieu, pourrait-il se diviser de telle sorte qu’il y en ait deux… ? Et pourtant…

Lorsque Jésus utilise l’image d’un père pour témoigner de son alliance à l’Être absolu, cette image est simple. C’est également le cas lorsqu’il utilise, comme au logion 74,  l’image d’une source. Mais si nous distinguons, comme au logion précédant, dans l’image de la source le vide et l’eau en tant que symboles du Père et de l’Esprit, l’image se décompose, devient « deux ». Non pas deux comme une impossible division de l’Unique, mais comme deux aspects distincts d’une seule réalité : l’Être dans son aspect intemporel et immuable, et l’Être s’exprimant dans une création. En termes savants ceci est appelé l’aspect transcendant et immanent du Divin. À cette réalité Jésus est uni : je suis avec Lui.

Jésus exprime donc un état de conscience d’unité avec l’Être absolu. Cet état ne sous-entend pas une identification à l’Être absolu. Unité et identification sont deux notions à ne pas confondre ! Jésus ne dit pas : je suis Lui, mais bien : je suis avec Lui. Comme le sont la graine et la bonne terre, le fils et son père sont un, mais pas identiques ! Cette unité est également la condition dans laquelle demeure l’enfant de sept jours… Puisque l’unité du Père et de l’Esprit fut jadis considérée par certains comme la source même de la vie, elle trouva une expression symbolique dans l’image de l’unité du masculin et du féminin. Ainsi retrouve-t-on dans des écrits gnostiques et autres la représentation de l’Esprit - ruah en hébreux est au féminin - comme la Mère aux côtés du Père. La seule manière d’approcher l’Être inconcevable est de recourir à des images. Mais celles-ci ne sont qu’un moyen ! Jamais l’image ne peut être confondue à la réalité qu’elle tente de dévoiler. Ce qui en réalité est unique et absolu peut donc, dans une image relative, se décomposer.

Comme le Père et l’Esprit sont un, chaque être humain est unifié à cette réalité unique. Car en elle réside la source de toutes nos facultés. Parce qu’existe la création, existe l’homme, et parce qu’existe l’homme, existe la notion de Dieu... Avant l’apparition de l’homme sur Terre tout était un : le monde créé et le monde créateur, l’inférieur et le supérieur. L’homme les a séparés en naturel et surnaturel. Le sens de la démarche religieuse, est de prendre à nouveau conscience de leur unité.

 

 

31

a dit jésus

un prophète n’est pas accepté dans son village

un médecin ne soigne pas ceux qui le connaissent

 

Mt 13. 57 - Mc 6. 4 - Lc 4. 23-24

 

 

La tâche d’un prophète est d’instruire une connaissance qui dévoile le lien unissant l’inférieur au supérieur. Celle d’un médecin est de soigner une disharmonie physique ou psychique. En Jésus ces deux tâches sont unifiées. Cette double responsabilité incombe également à ses disciples. (voir le logion 14) Aussi bien une fausse connaissance qu’une maladie ou une souffrance sont des symptômes d’un manque d’harmonie. La connaissance de Jésus est holiste, car elle découle d’un état de conscience d’unité dans la Loi qui gère la vie.

Il est raisonnable de penser que cette parole lui fut inspirée par sa propre expérience. En tant que juif il fut contraint de transcender les limitations de sa propre culture, des valeurs religieuses qu’elle proposait,  afin de parvenir à une gnose plus universelle. La transmission de cette gnose à ses proches n’est pas une tâche aisée… Souvent des voix étrangères attirent bien plus aisément notre attention que celles qui nous sont familières. Ainsi Jésus nous est plus familier que le Bouddha. Ses paroles inattendues dans cet évangile seront pourtant moins facilement acceptées par notre mental que celles, souvent fort intéressantes il est vrai, que nous propose le Dalai Lama…

 

 

32

a dit jésus

une ville construite sur une haute montagne et qui est forte

ni elle ne pourra être prise

ni elle ne pourra être cachée

 

33

a dit jésus

ce que tu entendras de ton oreille

de l’autre oreille proclame le sur les toits

car personne n’allume une lampe et la met sous un buisson

ni dans un endroit caché mais il la met sur un lampadaire

afin que tous ceux qui vont et viennent voient sa lumière

 

Mt 5. 14 et 7. 24-27 - Lc 6. 47-49

Mt 10. 27 - 5. 15-16 et 4. 21 - Lc 12. 5 - 11.33 et 8. 16

 

Dans ces deux logia successifs Jésus tente, non sans un enthousiasme certain, de visualiser la richesse qu’il éprouve à l’intérieure de lui-même. Il compare la force qu’il reçoit à une ville fortifiée. Même si nous sommes encore fort éloignés de notre but final, chaque vision nouvelle que nous pouvons acquérir et qui est inspirée par l’Esprit, a une valeur absolue. Cette richesse ne peut nous être reprise, à moins d’une négligence de notre part… (voir le logion 35) Comme la lumière d’une lampe elle ne peut non plus rester cachée, car elle porte en elle une force qui dissipe les ténèbres...

L’image d’une ville fortifié évoque forcément l’idée de pouvoir. La lumière elle ne suscite pas cette réflexion. Parce que la lumière est le fruit d’une loi absolue - une ville fortifiée par contre est le produit de la main de l’homme - elle ne pourrait être associé au pouvoir. Comme elle, toute connaissance n’a de valeur que lorsqu’elle sert. Une juste connaissance émane d’une autorité, qui jamais ne peut dégénérer en pouvoir !

 

 

34

a dit jésus

si un aveugle conduit un autre aveugle

ils tombent tous deux dans un fossé

 

Mt 15. 14 - Lc 6. 39

 

 

Tant que l’homme ignore sa véritable nature, qu’il reste séparé de la lumière de sa source intérieure, il demeure dans les ténèbres de sa pauvreté. Aussi sa compagne au quotidien s’appelle souffrance… La finalité de l’homme n’est pourtant ni de souffrir, ni de demeurer dans les ténèbres. Comme il dispose de deux yeux pour voir vers l’extérieur, il peut diriger l’attention de son mental vers l’intérieur et faire ainsi l’expérience d’une lumière différente, qui n’est pas perceptible à l’aide de ses deux yeux. La réceptivité à cette lumière détermine qui est aveugle et qui ne l’est pas…  

Suivre des guides, qui demeurent dans la présomption de connaître la voie, n’est pas le bon choix. Nombreux pourtant sont ceux qui pensent détenir la vérité et se croient appelés au rôle de balise lumineuse. Dans les ténèbres de notre ignorance nous ne sommes pas capables de distinguer le non-voyant du voyant… Celui ou celle qui reçoit la lumière intérieure n’a que faire de guides aveugles !

Dans l’évangile de Philippe, déjà cité au logion 21, nous lisons cette parole remarquable de Jésus. Lorsque ses disciples lui font le reproche d’aimer davantage Marie Madeleine qu’eux-mêmes, car il l’embrassait souvent…, il leur dit : tant qu’un aveugle et un voyant demeurent ensembles dans l’obscurité, rien ne les distingue. Mais lorsque vient la lumière le voyant verra et l’aveugle pas… C’est ce qui distingue Marie Madeleine des disciples.

 

 

35

a dit jésus

il n’est pas possible que quelqu’un pénètre de force

dans la maison du fort

à moins qu’il ne lui lie les mains

alors il bouleversera sa maison

 

Mt 12. 29 - Mc 3. 27 - Lc 11. 21-22

 

 

Le logion 21 contenait déjà une recommandation à la vigilance. Celle-ci se répète ici. Ce que nous recevons de la source intérieure a, il est vrai, une valeur absolue qui nous fortifie, mais nous restons toujours des êtres de chair et de sang. Toujours les tentations du monde inférieur demeurent présentes, nos faiblesses également. Avec nos deux yeux nous observons tant de miroitements capables d’éclipser temporairement la lumière intérieure. Ainsi le fort se laisse duper, se laisse lier les mains…

L’ennemi le plus à craindre, qui peut à nouveau nous priver de notre liberté, qui peut bouleverser notre harmonie intérieure, est de toute évidence notre moi et ses désirs égocentriques. La loi du lion nous pousse en effet à satisfaire à nos propres désirs, car en cela réside notre liberté…! Croyons-nous… Mais celle ou celui qui cherche à se servir soi-même, à combler ses désirs, se fragilise dans une dépendance, dans une assuétude psychique. Car nos désirs égocentriques nous entraînent à désirer toujours davantage !

La loi naturelle est ainsi faite que se sont nos désirs qui déterminent le contenu de notre volonté et, en conséquence, dirigent donc nos actes. Vivre sans désirs n’est pas imaginable…! Sur ce point une certaine philosophie orientale est souvent mal comprise. Ce qui nous incombe n’est pas d’éliminer nos désirs mais d’en corriger l’objet. Notre force et notre liberté ne peuvent être au service d’un moi dominateur, mais d’un moi serviteur… La vie n’est pas un «self-service» !

 

 

36

a dit jésus

ne vous souciez pas du matin au soir et du soir au matin

de ce que vous revêtirez

 

Mt 6. 25-34 - Lc 12. 22-31

 

 

Ce logion s’associe tant au logion précédent qu’au suivant. Il va de soi que le souci de notre aspect extérieur - ce que vous revêtirez - symbolise ici toutes les valeurs relatives, qui peuvent faire l’objet de notre convoitise. Une certaine vanité, le souci de notre apparence, de l’image que nous présentons de nous-mêmes n’en est qu’un aspect.

Il sied pourtant de ne pas tirer des conclusions trop hâtives ! Ce logion ne récuse nullement l’intérêt que nous pouvons porter à un nombre de valeurs relatives, qui font partie de la richesse et de la beauté de la vie. Jouir de ces valeurs-là n’est pas en désaccord avec une démarche spirituelle ! Toutefois, la loi de la vie est une loi d’harmonie et donc de mesure. Du matin au soir et du soir au matin est en dehors de toute mesure ! Temps et discernement sont mis à notre disposition. Comment les vivre harmonieusement… ?

 

 

37

ont dit ses disciples

quel jour nous apparaîtras-tu et quel jour te verrons-nous

a dit jésus

lorsque vous vous serez défaits de votre honte

et aurez pris vos vêtements et les aurez mis à vos pieds

et que vous les aurez piétinés comme font les petits enfants

alors vous verrez le fils de celui qui est vivant

et vous n’aurez plus de craintes

 

Le logion 12 nous a appris que les disciples se doutaient que Jésus les quitterait bientôt. À cette présomption semble s’ajouter ici l’attente d’une réapparition parmi eux. À cette attente Jésus ne consent aucune attention, car elle est illusoire. Comme est illusoire et l’idée d’une élection divine dans laquelle un peuple entier s’est investi. Ce genre de considérations vaniteuses fait partie de la parure, par laquelle l’homme a honteusement dissimulé son ignorance en créant l’espérance…

La métanoia, ce revirement dans notre conscience que préconise Jésus, est radicale ! Des visions imaginaires doivent faire place à une réelle recherche du fils de celui qui est vivant. Dans la foi chrétienne l’expression «fils de l’homme» fut réservée au Christ. Voir le fils de celui qui est vivant implique non seulement de reconnaître en Jésus un être qui a pris pleinement conscience de son état d’enfant du père le vivant, mais surtout de reconnaître cette même qualité existentielle en soi-même. Pour accéder à une telle prise de conscience il est toutefois nécessaire, à l’image de l’enfant de sept jours, de retrouver une pureté originelle, de devenir à nouveau intérieurement vide et donc de se défaire de toute parure superficielle.

La honte, qui empêche de nous voir nous-même dans notre nudité originelle, est la conséquence de notre orgueil. Celle ou celui qui s’est défait de cet orgueil, qui a rejeté le vin qui l’a enivré, qui a piétiné ses vêtements, peut reconnaître en soi-même son « soi » véritable : la fille ou le fils de Celui qui est vivant… Le fils égaré, qui a retrouvé le chemin de la maison paternelle et s’est à nouveau reconnu comme le fils de son Père véritable, ne connaîtra plus de craintes. La réunification n’a qu’un nom : la joie… !

 

 

38

a dit jésus

bien des fois vous avez désiré entendre ces paroles que je vous dis

et pour vous il n’y a pas d’autre de qui les entendre

il y aura des jours où vous me chercherez

et ne me trouverez pas

 

Lc 17. 22 - Jn 7. 33-34 et 8. 21

 

Le logion précédant précisait la voie des disciples : un dépouillement de leur ego, un démantèlement des valeurs et espérances illusoires dans lesquelles ils se sont investis. Les vérités religieuses, que d’autres nous proposent, n’ont qu’une valeur relative… C’est la raison pour laquelle les croyants restent soumis à des doutes et des angoisses. Non pas une espérance douteuse mais la lumière d’une connaissance véritable peut les dissiper.

À cette connaissance tous et toutes nous aspirons, les disciples comme nous-mêmes. Seulement voilà, celle que Jésus nous propose ne concerne pas le domaine du savoir mais celui de l’être… La gnose ne peut se révéler que par une recherche personnelle. La voie de la connaissance de soi est un cheminement que personne d’autre ne peut parcourir à notre place, pas même Jésus. Sa tâche consiste à nous indiquer la direction à suivre. Et, envers ses disciples, lui seul peut accomplir cette tâche…

L’espoir des juifs se fonde sur une rédemption à venir. Selon Paul cette rédemption s’est réalisée par la croix. La parole de Jésus est dérangeante : la rédemption réside dans un cheminement que chacun de vous doit accomplir dans la solitude de sa nudité intérieure. Sur cette voie il importe, non pas que vous me cherchiez moi, mais que vous vous cherchiez vous-mêmes…

 

 

39

a dit jésus

les pharisiens et les scribes ont pris les clefs de la gnose

et ils les ont cachées

ni sont-ils entrés eux-mêmes

ni ont-ils laissé entrer ceux qui le voulaient

vous par contre soyez prudents comme les serpents

et purs comme les colombes

 

102

a dit jésus

malheur à eux les pharisiens

parce qu’ils ressemblent à un chien

qui dort dans la mangeoire des bœufs

car ni il ne mange ni ne laisse les bœufs manger

 

Mt 10. 16 et 23. 13 - Lc 11. 52-54

 

Les vérités religieuses, que d’autres nous proposent, n’ont qu’une valeur relative… Les paroles de Jésus fustigent ici ces gens-là, qui s’imaginent être investis d’une connaissance de l’Inconnaissable et empêchent ainsi d’autres à s’engager sur la voie d’une recherche véritable. Sa mise en cause concerne la distinction entre une croyance, comme un ensemble de vérités concernant Dieu et conçu par des hommes, et la gnose, en tant que démarche intérieure propre à chaque conscience individuelle.

Par delà le monde et selon la diversité des cultures, des croyances se sont développées. La fascination pour un pouvoir absolu, qui transcende les limites humaines, est universelle. Depuis que l’homme existe il s’est octroyé la connaissance d’une réalité absolue et l’a transmise à d’autres. Tant le judaïsme que le christianisme et l’islam ont leur source au Moyen Orient et leurs racines dans la Bible hébraïque. Leur ancêtre commun s’appelle Abraham. Tous partagent une foi en un Dieu unique, mais chaque croyance professe ses propres vérités quant à la relation qui sépare l’homme de son Dieu. Pour ces vérités chacune d’elles invoque des révélations divines qu’un ou plusieurs prophètes auraient reçues. Seulement voilà, ces révélations n’ont pas été perçues de manière égale… Chaque croyance reste pourtant convaincue de sa propre élection divine. Des confrontations fratricides, au nom de Dieu, d’Allah ou de Jahvé, ont laissé et laissent toujours de sanglants sillons dans notre histoire. L’orgueil humain peut-il s’illustrer de manière plus évidente… ?  

Il y a connaissance et ignorance, réalité et fiction… Jamais un homme ne pourra en empêcher un autre de dissimuler son ignorance par des fabulations. Tout savoir humain porte la marque de ses restrictions. Reconnaître cela en nous-mêmes est un premier pas sur la voie de la connaissance de soi. En ce que nous croyons savoir, en ce que nous reconnaissons comme une vérité, notre ignorance infantile fut initialement totalement investie par le savoir d’autrui. Si nous voulons atteindre une maturité adulte religieuse, nous devons mettre un terme à cette dépendance ! La voie de la gnose proposée par Jésus invite à une démarche libératrice. Jamais ce cheminement ne pourrait entraver la liberté d’autrui, ni être la cause de confrontations.

Quiconque impose à autrui sa propre vision religieuse comme une vérité absolue, commet une faute d’orgueil et porte en cela une grande responsabilité. Toute connaissance se doit de servir, d’être libératrice et non pas d’asservir. Jamais, par sa gnose, Jésus n’abusa-t-il de pouvoir !

La recommandation à la fin du logion 39 concerne d’une part les autres et d’autre part nous-mêmes : soyez prudents comme les serpents et purs comme les colombes. La prudence nous rappelle la vigilance du pêcheur avisé du logion 8. Une pureté intérieure, semblable à celle de l’enfant de sept jours, est la condition pour ne plus tomber dans le piège, dont nous avons été les victimes.

 

 

40

a dit jésus

un cep de vigne fut planté en dehors du père

et n’étant pas fort il sera extirpé par sa racine

et il périra

 

Mt 15. 13 - Jn 15. 5-6

 

 

Tout investissement en ce bas monde ne peut être que temporel et donc éphémère. Notre savoir y sera toujours relatif et donc limité. Le monde phénoménal, dont nous pouvons acquérir une connaissance, est tributaire de la loi des changements. Chaque expérience humaine est dépendante de l’état de la conscience individuelle et celle-ci est également et continuellement en évolution.

Détacher l’attention de notre mental du monde phénoménal, pour la diriger vers l’intérieur, vers le repos du vide à l’intérieur de nous-mêmes, engendre une évolution purificatrice dans les structures physiologiques de notre conscience. (voir le logion 53) Toute connaissance, qui émane d’une conscience pure, est inspirée par l’Esprit. Elle a une valeur absolue, car : elle a sa racine dans le Père.

 

 

41

a dit jésus

celui qui a dans sa main à lui sera donné

celui qui n’a pas

le peu qu’il a lui sera pris de sa paume

 

Mt 13. 12 et 25. 29 - Lc 8. 18 et 19. 26 - Mc 4. 25

 

 

Ce que nous avons dans notre main n’a de valeur que s’il s’agit du fruit de ce qui fut planté à l’intérieur du Père. (voir le logion précédent) Tout engagement sur la voie d’une recherche intérieure sera reconnu, car il aura des conséquences positives pour nous-mêmes comme pour d’autres. Ceci aussi est un aspect non négligeable de la loi de karma, reconnu par Krishna. Ce qui, par contre, nous est acquit selon des lois inférieures, nous sera irrémédiablement repris. Ceci est une suite logique du logion précédent et trouve sa conclusion naturelle au logion 42.

 

 

42

a dit jésus

vous soyez passant

 

 

Voici le logion le plus court de cet évangile. Être passant ni signifie nullement être indifférent  ! Cette vie est un passage qu’il nous incombe d’accomplir en un engagement harmonieux avec la nature et les hommes. Par rapport aux biens de ce monde nous nous devons toutefois d’être passant.

Dans cette vie il nous est donné de jouir et de bénéficier de bien de richesses que nous offre la nature, de découvrir et d’apprécier d’autres personnes et d’autres cultures, d’accéder à une connaissance dans de nombreux domaines. Mais avant toute chose il nous est donné de vivre et donc d’agir en harmonie avec la nature et tous les êtres vivants. Agir en harmonie implique une action sans dépendance aucune de ses fruits, dénuée de toute attente d’un quelconque bénéfice personnel. Demeurer détaché et libre, voilà l’état naturel de l’homme, l’état du monachos

Au début du XX° siècle fut découverte cette inscription sur le porche d’une porte de l’ancienne ville de Fateh pur Sikri, au sud de Delhi, construite par le Mogol Akbar le Juste :

Jésus - la paix soit sur lui - a dit

le monde est un pont

passe dessus

mais n’y établis pas ta demeure

Nous en déduisons que cette parole de Jésus était connue dans le monde arabe au XI° siècle. La mention de cette parole est d’autant plus étonnante, qu’elle ne figure dans aucun évangile canonique…

 

 

43

ont dit à lui ses disciples

tu es qui pour nous dire ces choses

par ce que je vous dis ne savez-vous pas qui je suis

mais vous êtes comme les juifs

car ils aiment l’arbre et détestent son fruit

et ils aiment le fruit et détestent l’arbre

 

Jn 8. 25 : Ils lui dirent : qui es-tu ? Jésus leur dit : d’abord ce que je vous dis. (Cette traduction est celle proposée par l’École biblique de Jérusalem)

 

 

La question «qui es-tu ?» était pour ses disciples, comme elle l’est toujours pour nous, une question intrigante ! Qui est cet homme qui, comme en témoignent d’autres sources, guérit des malades, réalise des choses invraisemblables et surtout parle un langage imagé qui les perturbe ? Sa réponse est précise : ce que je vous dis… Plus important que ses actes est sa parole.

Sa principale tâche consiste à enseigner une connaissance, qui témoigne du lien intérieur et spirituel qui est le sien. Son désir est d’instruire ses proches quant à la voie qui peut les mener à une égale expérience. Mais l’image de Dieu, qui leur fut imposée par la croyance biblique, ne correspond pas à celle du père que Jésus leur présente. C’est la raison pour laquelle il fustige l’erreur des juifs. Que signifie toutefois l’arbre qu’ils aiment mais dont ils détestent le fruit, et quels sont les fruits qu’ils apprécient, mais dont ils détestent l’arbre… ?

La croyance juive concerne un Dieu unique, mais les fruits de leur croyance ont un goût amer. Jahvé est en effet un Dieu tout-puissant et angoissant, qui un jour sera le Juge suprême de chacun d’eux. Pour obtenir son indulgence il est donc nécessaire d’observer scrupuleusement Sa loi, de sacrifier consciencieusement à de nombreux rituels. La relation qu’ils vivent avec leur Dieu est contraignante, pas agréable à vivre. Les fruits de leur croyance ont en effet un goût amer…

Les fruits qu’ils apprécient sont ceux que nous apprécions tous : une vie en harmonie avec soi-même et les autres. Ce fruit-là appartient à l’arbre, que Jésus nous présente comme un Père, mais que les juifs ne reconnaissent pas. Parmi les fruits de cet arbre point de lois ou de rites contraignants. L’homme, qui en lui-même a reconnu son unité avec le Père, reçoit spontanément Ses fruits - Son inspiration - comme un don. Pas à pas cette inspiration lui révèle la vie en une plénitude toujours croissante. Voilà l’arbre, que les juifs renient, mais dont ils aiment le fruit

Ceci illustre une fois de plus que la reconnaissance d’une concordance, voire d’une suite logique, entre l’enseignement de Jésus et la croyance biblique ne pourrait être que la conséquence d’un malentendu de sa parole ou, comme ce fut le cas de Paul, d’une méconnaissance à la fois prétentieuse et voulue de celle-ci.

 

 

44 voir le logion 29

 

45

a dit jésus

des raisins ne sont pas récoltés sur des buissons épineux

ni sont cueillies des figues sur des chardons

car ils ne donnent pas de fruits

un homme bon produit le bien de son trésor

un homme mauvais produit des choses mauvaises

du trésor pervers qui est dans son cœur

et il dit des choses mauvaises

en effet de l’abondance du cœur il exprime le mal

 

Mt 7.15-20 et 12.33-37 - Lc 6. 43-45

 

 

Notre conscience est l’endroit où prennent naissance nos pensées et nos émotions. Elle détermine également le choix de nos actes. La cause de nos errements, de nos visions erronées, d’un état mental défectueux, ne se situe pas dans une influence ou le pouvoir d’un satan ou de quelqu’autre source du mal, mais en nous-mêmes ! Les perturbations, dont est victime notre conscience, dénoncent un manque d’harmonie. Chaque acte qui émane des ténèbres, d’un état disharmonieux, ne peut qu’augmenter la disharmonie. La lumière ne jaillit pas des ténèbres, mais d’une source de lumière… Les ténèbres elles n’ont pas de source ! Elles ne sont qu’absence, que manque de lumière. C’est la raison pour laquelle elles n’ont pas de pouvoir sur la lumière, ni sur sa source, et qu’il est insensé de lutter contre un manque, contre une absence d’harmonie. Celle ou celui qui illumine, dissipe spontanément les ténèbres !

La représentation du monde, comme le théâtre d’une lutte farouche entre les forces du bien et du mal, est une vision dualiste certes attrayante et inspiratrice pour l’imaginaire, mais qui appartient au monde de l’imagination. L’imputation de l’origine du mal à un satan équivaut à la dénégation de notre propre responsabilité et donc de notre dignité. Cette dignité est la conséquence naturelle de notre participation, consciente ou inconsciente, à la royauté du Père, à Sa loi universelle.

La source de notre conscience est également celle d’où jaillit la lumière intérieure. Celui ou celle qui renie cette source et préfère se confondre dans les ténèbres extérieures, est soi-même responsable des troubles qui perturbent son cœur… Les fruits de ses actes sont en conséquence.

 

 

46

a dit jésus

parmi les enfantés de la femme

depuis adam jusqu’à jean le baptiste

il n’y pas plus élevé que jean le baptiste

en sorte que ses yeux ne seront point brisés

mais moi je vous dit

celui parmi vous qui se fera petit connaîtra le royaume

et sera plus élevé que jean

 

Mt 11. 11 - Lc 7. 28

 

La référence au petit ne nécessite plus de commentaire. La reconnaissance par Jésus de Jean le Baptiste comme le plus élevé parmi les hommes depuis Adam, est quand même remarquable. Car, par cette reconnaissance, il dépasse en importance tous les personnages bibliques… Qui est donc cet homme ? Vraisemblablement un cousin de Jésus, car le fils d’Elisabeth et de Zacharie. Les évangiles nous le présentent comme un personnage singulier, qui vivait dans le désert et y prêchait une metanoia dans l’attente de la venue du Royaume. En plus aurait-il baptisé Jésus.

Son appel - metanoiete - fut maladroitement traduit par : convertissez-vous. La metanoia suppose en effet un retournement dans les mentalités bien plus radical que ne suggère  une conversion. Il ne s’agit pas de croire plutôt en ceci qu’en cela, mais bien d’une inversion mentale. Même si le royaume est présent à l’extérieur, sa perception se réalise avant tout par une expérience intérieure ! Cette vision religieuse, dont témoigne Jean le baptiste est appréciée par Jésus, car : ses yeux ne seront pas brisés… Pourtant lui non plus n’a toujours pas réalisé son cheminement, car il ne s’est pas encore fait petit

Une fois de plus Jésus prend ses distances par rapport à ceux qui dans l’histoire religieuse juive l’ont précédé. Dans l’évangile de Jean il les fustige comme des voleurs et brigands. (Jn 10.8)

 

 

47

a dit jésus

il n’est pas possible qu’un homme monte deux chevaux

ou qu’il bande deux arcs

et il n’est pas possible qu’un serviteur serve deux maîtres

car il honorera l’un et outragera l’autre

aucun homme ne boit du vieux vin

sans désirer aussitôt de boire le vin nouveau

et le vin nouveau n’est pas mis dans de vieilles outres

de peur qu’elles ne se fendent

et le vieux vin n’est pas mis dans une outre neuve

pour qu’il ne se gâte pas

et un vieux tissu n’est pas cousu à un vêtement neuf

car une déchirure se produirait

 

Mt 6. 24 et 9. 16-17 - Lc 16. 13 et 5. 36-39 - Mc 2. 21-22

 

 

Dans la première partie de ce logion Jésus précise que le choix qui s’impose à nous ne tolère aucun compromis. L’expérience de la vie nous apprend pourtant que dans nos rapports humains, un compromis est bien souvent le meilleur des choix. Seulement voilà, il ne s’agit pas ici de rapports humains mais d’un choix essentiel et personnel, qui détermine l’orientation que nous donnons à notre vie. Quelle voie vais-je suivre ? Comment vais-je réaliser ma finalité ?

Ceux qui parmi nous ont fait un choix religieux et se proposent d’honorer la volonté de Dieu, méritent tout notre respect. Mais en quoi consiste cet engagement ? Est-ce honorer des commandements ou des prescriptions dictés par une autorité ecclésiastique humaine ? En quoi la volonté d’Allah est-t-elle différente de celle de Jahvé, de celle du Dieu des catholiques, des protestants ou des orthodoxes ? Quel Dieu interdit l’usage de préservatifs, refuse le sacerdoce aux femmes ou, tel que Paul le préconise, ne leur accorde pas les mêmes droits qu’aux hommes ? Tant que des humains décident du contenu de la volonté de Dieu, il nous reste bien des choix…

Projeter une qualité humaine - le vouloir - sur l’Être absolu est un exercice dénué de sens… L’Être, que Jésus nous présente par l’entremise de l’image d’un père, qu’il conçoit comme une source inspiratrice à l’intérieur de lui-même, n’est conciliable, ni avec l’image de Jahvé, ni avec celle de Dieu le Père, telle la croyance chrétienne nous la présente. Le choix, auquel Jésus nous confronte ici, est aussi radical que bouleversant ! Il fait partie du cheminement auquel il nous invite et qui constitue un défi pour la responsabilité personnelle de chacun.

La deuxième partie du logion nous est plus familière. L’amateur de vin se doit toutefois de prendre en considération les conditions précaires dans lesquelles ce liquide fut jadis conservé. C’est la raison pour laquelle le vin nouveau prévalait sur le vieux vin. En outre nous pouvons constater qu’une déviation commune est présente dans les évangiles canoniques. Dans ce logion il est en effet question de la réparation d’un vêtement neuf, qui ne pourrait se faire à l’aide d’un vieux tissu. Ceci nous semble l’évidence même ! Chez les trois évangélistes synoptiques il s’agit par contre de la réparation d’un vêtement ancien à l’aide d’un tissu neuf, qui ne serait concevable… Que faisaient nos ancêtres maternelles lorsqu’un vêtement était usé à un endroit précis…?

Plus important toutefois est de sonder l’image afin d’y discerner le message. Que signifient le vieux vin et le vin nouveau, les vieilles outres et les outres neuves, le vêtement neuf et le vieux tissu  ? Le nouveau, dont il s’agit dans l’enseignement de Jésus, est la prise de conscience du lien intérieur unissant chaque être, ici et maintenant, à l’Être absolu, sa Source de vie. Ce lien est universel, car chaque être peut le reconnaître. Il transcende donc le domaine de l’imaginaire religieux. Le choix qui s’impose à nous est radical : ou nous accédons à la vision nouvelle et n’avons que faire de l’ancien, ou nous demeurons dans l’ancien. Servir deux maîtres, le Dieu de l’ancien et le Père du nouveau n’est pas concevable !

Et pourtant ce fut le Dieu de l’ancien qui devint celui de la nouvelle croyance, différente de la croyance judaïque… Peut-être pourrions-nous tenter de comprendre comment cette croyance a pu prendre racine. La condition essentielle pour qu’une croyance nouvelle eût pu prétendre à quelque chance de survie, était qu’elle soit fondée sur la croyance des ancêtres et donc sur l’Ancien Testament. Mais, selon l’autorité religieuse en place, la prédication de Jésus n’était pas conciliable avec la croyance des ancêtres. C’est ici qu’intervient le personnage de Paul…

Paul était un pharisien pur et dur et, selon ses propres écrits, le plus ardent parmi les persécuteurs des disciples de Jésus. Il n’est donc pas concevable qu’il n’eut pas eu quelque connaissance du contenu pernicieux de l’enseignement de Jésus. Ceci ne l’a toutefois pas empêché, après les évènements extraordinaires sur la route de Damas et sa conversion soudaine, de reconnaître en ce Jeshua crucifié et ressuscité le Messie tant attendu par les juifs. Seulement voilà, l’évangile de Jésus était toujours ce qu’il était : inacceptable pour la majorité des juifs, comme pour Paul lui-même… Le génie de Paul fit qu’il parvint à substituer son évangile à celui de Jésus, devenu superflu car, comme il le précisa humblement dans sa première épître aux Corinthiens : notre pensée est la pensée du Christ...! (2.16)  

L’évangile que Paul prêcha n’a rien de commun avec celui de Jésus ! La reconnaissance de Jésus en tant que Christ - Christos étant la traduction grecque de Mashiah ou Messie - eut toutefois deux conséquences décisives. D’une part elle confirma le lien du nouveau avec l’ancestral et, d’autre part, elle eut pour effet que Paul subit l’anathème de sa propre religion. Une nouvelle croyance, fondée non pas sur l’enseignement de Jésus mais sur le concept messianique et théologique de Paul, était née…

 

 

48

a dit jésus

si deux font la paix entre eux dans cette seule maison

ils diront à la montagne éloigne-toi

et elle s’éloignera

 

Mt 17. 20 - 18. 19 et 21. 21 - Lc 17. 16 - Mc 11. 22-23

 

Le message est limpide : deux ont à faire la paix, à s’unifier… Dans cette seule maison peut référer au corps, le support physiologique dans lequel nous sommes invités à accomplir notre tâche. Cette maison pourrait aussi référer à la symbolique demeure du Père, dans laquelle tous nous sommes invités à résider.

Dans la création tout parait s’exprimer en notions dualistes. Notre jugement s’y fonde aisément sur des normes de bien et de mal. Ainsi sont conçues les règles dans le monde inférieur. En méconnaissant la loi d’harmonie l’homme s’est séparé de sa source d’inspiration. Il s’est nanti de lois, a présomptueusement prôné son savoir et a bouleversé une échelle de valeurs absolue. Ce qui à l’origine était un, est devenu deux

Notre tâche, ici et maintenant, est évidente : rétablir l’unité. Quiconque s’est rendu compte de ses errements peut s’engager sur la voie menant à l’unité originelle, peut parcourir le cheminement du fils égaré. Ainsi chaque être peut à nouveau prendre conscience de son intégration dans l’autorité du Père, dans Sa loi d’harmonie. Son inspiration agit comme la lumière : elle dissipe les ténèbres, aplanit chaque obstacle, tel que nous le révèle l’image de la montagne.

Ce n’est donc pas une foi en qui ou quoi que ce soit, qui est en mesure d’éloigner des montagnes, mais la réalisation de l’unité originelle. Comme les croyances ont méconnu le sens profond de cette unité, elles n’ont non seulement pas déplacé des montagnes mais, en plus, creusé de profonds abîmes parmi les hommes…

 

 

49

a dit jésus

heureux sont eux les monachos

ceux qui sont choisis

parce que vous découvrirez le royaume

comme vous êtes issus de lui vous y retournerez

 

 

La voie menant à la réalisation de notre finalité, à notre participation à la royauté du Père, est celle du monachos. La signification de monachos a déjà été précisée dans l’introduction (traduire est trahir) et au logion 16. Chaque être, désireux d’accéder à une maturité spirituelle, se doit de se libérer mentalement de liens contraignants, d’une assuétude à de valeurs trompeuses, religieuses ou autres, et de s’engager sur la voie libératrice d’une recherche personnelle. Des vérités rassurantes que d’autres nous proposent sont sans valeurs. La richesse véritable est à découvrir personnellement au plus profond de soi. Voilà le défi du nouveau !

La finalité de la graine se réalise dans son retour au lieu où fut son origine. Dans cette unité elle cesse d’être graine pour servir comme semence et devenir germe. Pour l’homme, la réalisation de sa finalité consistera donc en un retour à son état de conscience originel : celui d’une unité dans l’Être absolu. Cet état est celui du monachos ou du bodhisattva. Celle ou celui, qui se sera reconnu, sera choisi

 

 

50

a dit jésus

s’ils vous disent vous venez d’où

dites leur nous sommes venus de la lumière

là où la lumière s’est produite

par elle-même elle s’est dressée

et elle s’est manifestée dans leur image

s’ils vous disent qui êtes-vous

dites nous (sommes) ses enfants

et nous (sommes) les choisis du père le vivant

s’ils vous demandent

quel est le signe de votre père qui est en vous

dites leur c’est un mouvement et un repos

 

Voici une des paroles les plus impressionnantes de cet évangile. Il s’agit en quelque sorte d’un mini-récit de la genèse, tel qu’il nous est proposé dans le prologue de l’évangile de Jean. Le symbolisme du verbe est y repris et précisé par celui de la lumière. L’accès à une juste compréhension du contenu de cette parole nécessitera temps et patience. Que celui ou celle qui cherche ne cesse de chercher…

La lumière est un symbole éminemment riche et universellement utilisé. Elle est non seulement la condition première à toute expérience visuelle, elle détermine également le rythme des jours et des nuits, de l’activité et du repos, des saisons. En plus, en harmonie avec la matière, est-elle responsable tant de la chaleur que de la production d’oxygène. Sans la lumière la vie ne pourrait exister ! C’est la raison pour laquelle elle représente le symbole par excellence pour l’action ô combien essentielle de l’Esprit.

La qualité la plus évidente de la lumière est celle de permettre la visibilité. Symboliquement voir réfère à la faculté d’accéder à une vision, à une connaissance. La lumière elle-même n’est pourtant pas visible… Des images ne se révèlent à nos yeux que grâce à une union harmonieuse de la lumière et de la matière. Ainsi une projection cinématographique nécessite un écran pour nous révéler l’image que la lumière porte en elle.

Quel est le signe par lequel l’enfant du père le vivant, qui porte en lui la lumière et dont la tâche est d’illuminer, est reconnaissable ? C’est une expression d’harmonie, la loi unique à la base de toute forme de vie. Harmonie signifie équilibre, mesure… Le rythme essentiel propre à la création est mouvement et repos, activité et non-activité, jour et nuit, été et hiver… Au chapitre 4 de la Bhagavad Gita (verset 18) Krishna nous dit : « celui qui voit la non-activité dans l’action et l’action dans la non-activité est un sage, également constant dans l’action ». C’est cette loi de mesure qui régit et soutient la nature toute entière, qui nous révèle l’unité au-delà de la dualité, l’ordre au-delà du chaos. Lorsque l’unité s’est établie dans l’état de conscience du monachos, mouvement et repos, activité et non-activité, sont un…

Dans l’évangile de Jean Jésus nous présente le signe de reconnaissance de ses disciples comme : si vous vous aimez les uns les autres. Ici le signe est : c’est un mouvement et un repos. Comment concilier ces deux paroles ? Comme l’intelligence est l’expression d’une harmonie dans les pensées, l’amour est l’expression d’une harmonie dans les sentiments. Une complicité dans Sa loi d’harmonie est donc la condition première à toute expression d’amour.

 

 

51

on dit à lui ses disciples

quand viendra le jour du repos de ceux qui sont morts

et quel jour le monde nouveau viendra-t-il

il leur dit

ce que vous guettez cela est venu

mais cela vous ne le reconnaissez pas

 

52

on dit à lui ses disciples

vingt-quatre prophètes ont parlé en israël

et tous ont parlé par toi

il leur dit

de celui qui est vivant devant vous

vous vous êtes détournés

et vous avez parlé des morts

 

 

Suite à une interrogation de ses disciples et à l’expression d’une vision fondée sur l’ancien, Jésus fait à chaque fois une même constatation désolante : à la lumière de son enseignement ne se révèle que la nuit profonde de leur incompréhension… Une fois de plus se confirme la ténacité de leurs attaches à l’ancien et se révèle leur manque de maturité spirituelle. Ils n’ont toujours pas compris que leur participation au royaume - le monde nouveau - est intérieure et d’un ordre spirituel, et qu’elle ne correspond pas à l’attente concrète suscitée par les écrits bibliques.

Pour nous sa réponse est également perturbante…  Il sied en effet de constater que la prière : « que Votre - Ton - règne arrive… » n’est pas bien réaliste… ! Hormis le fait qu’un progrès douteux d’une modernité religieuse permet aujourd’hui à l’homme de tutoyer Dieu, force est de constater que nous sommes toujours ignorants quant à la réelle présence de la royauté du Père dans notre vie. Car : ce que vous guettez est venu… Son autorité est établie ! Elle est une présence spirituelle continue au service de chaque être. À chaque instant toutes et tous nous sommes invités à participer à la fête de l’unité. Toute demande ou prière est inutile…  

Pour les disciples, qui demeure toujours dans l’ancien, le message de Jésus reflète celui de tous les prophètes. Sa réponse est radicale : vous n’êtes toujours pas capables de distinguer celui qui est vivant de ceux qui sont morts… Aussi est-il logique que ces deux logia n’aient pas laissé de traces dans les évangiles canoniques. Seul Jean atteste d’une parole parallèle : tous, qui sont venus avant moi, sont des voleurs et des brigands. (Jn 10.8) Un fait remarquable est qu’Augustin avait semble-t-il connaissance du logion 52. Dans : «Contra adversarium legis et prophetarum» XI. 4. 14 nous lisons en effet :

Lorsque les apôtres … demandaient au Seigneur ce qu’il pensait des prophètes des juifs, il répondit : celui qui est vivant devant vous, vous le rejetez et nous parlons des morts !

Cet évangile a donc laissé d’autres traces que celle que nous a révélée la jarre de Nag Hammadi.

 

 

53

ont dit à lui ses disciples

la circoncision est-elle utile ou non

il leur dit

si elle était utile leur père les engendrerait circoncis de leur mère

mais la circoncision véritable en esprit a trouvé toute son utilité

 

 

Une fois de plus un rite juif est en cause. La réponse de Jésus à ses disciples est aussi précise qu’évidente : à une telle pratique ne peut être consentie une valeur religieuse ! Ce que le Père a prévu ne nécessite aucune correction par la main de l’homme. Plus importante toutefois est la transposition du geste rituel vers une réalité spirituelle. Une valeur véritable ne concerne pas le zizi, mais l’Esprit…

Au logion 27 le jeûne fut précisé comme : jeûnez face au monde. Cette recommandation n’invitait pas à un renoncement au monde, mais à un détachement par rapport aux valeurs superficielles qui régissent le monde inférieur. Le jeûne concerne donc le domaine de l’activité. En accordant une dimension spirituelle au geste de détachement que représente la circoncision, Jésus la transpose vers le domaine de la non-activité, du repos.

Activité et repos sont intimement liés, car de toute action le repos est la base. Le pneuma, l’Esprit, se manifeste à travers notre psychisme comme une inspiration harmonisatrice. Plus notre état psychique est en harmonie, plus l’action qui en découle aura des chances d’être correcte. La circoncision en esprit concerne un détachement intérieur par lequel notre mental se libère de ses attaches au domaine de l’activité, pour se porter vers celui de la non-activité, du repos dans un vide intérieur.

L’évangile de Matthieu (6.6) témoigne d’une parole remarquable de Jésus :

« Mais toi, quand tu pries, entre dans ta chambre et, ayant fermé la porte, prie ton Père qui est dans le secret. Et ton Père, qui voit dans le secret, te donnera en retour. » 

Précisons que la traduction « prie ton Père dans le secret » est une transcription inexacte. À nouveau il s’agit ici d’une parole imagée. La chambre dont nous devons fermer la porte est notre chambre intérieure, l’endroit où réside notre conscience. Si nous voulons diriger notre attention vers le Père, il est impératif de détacher l’attention de notre mental du domaine où il dirige nos actions : la porte doit être fermée. Ceci représente une situation dans laquelle notre conscience, libérée de toute implication dans le monde extérieur, peut retrouver un repos tout en restant en éveil. En cela ce repos se différencie du sommeil. Il correspond à un état appelé méditatif, qui est également le but recherché par la pratique du yoga et qui est éminemment présent dans l’enseignement du Bouddha.

La spécificité d’un état méditatif est de réaliser dans notre conscience une situation à la fois d’éveil et d’absence d’activité. Nos pensées s’y réduisent progressivement pour devenir quasiment inexistantes, ce qui engendre une absence du moi dominant et dirigeant. Cette situation spécifique permet à la finalité de la prière de se réaliser : une communion avec le Père, qui lui-même est dans le secret. Le Père voit, mais nous ne pouvons pas le voir… Par le biais de notre conscience le Père ne peut être connu ! Le but véritable de la prière est de nous rendre réceptifs à Son inspiration, à ce qu’Il donne en retour.

Selon la loi naturelle un état de repos correspond toujours à une situation plus ordonnée et donc plus harmonieuse. Plus le repos est intense, mieux se manifestera dans nos structures neurologiques l’action harmonisatrice de l’Esprit. Ainsi la conscience peut à chaque fois retrouver une fraction de sa pureté originelle. À partir de structures plus ordonnées la qualité de chaque activité mentale, celle de penser, d’éprouver des sentiments et d’agir librement, sera donc plus en accord avec sa finalité. C’est la voie par laquelle l’Esprit et Sa loi naturelle se manifestent à l’intérieur de l’homme.

Dans la seconde moitié du XX° siècle la pratique du yoga et celle de la méditation ont fait une apparition remarquée dans le monde occidental. L’intérêt portée à la méditation témoigne du besoin d’un vécu spirituel différent de ce que nos croyances nous proposent. Quoique l’état méditatif soit un état naturel, nos attaches au monde extérieur sont devenues telles, que le recours à une technique spécifique, afin de réaliser cette situation de repos dans notre mental, est devenu nécessaire. Le but recherché sera toujours de réduire notre activité mentale à un niveau tel, qu’il ne soit plus perturbé par le moi personnel, par ses pensées et ses émotions. Il ne s’agit toutefois pas d’éprouver quelque sensation que ce soit durant ce repos. Sa finalité est de purifier les structures physiologiques responsables pour la qualité de notre conscience.

Une telle recherche de repos n’est toutefois ni nouvelle, ni une exclusivité orientale. Ainsi les chants grégoriens témoignent à leur origine d’une recherche de vibrations vocales, dénuées de paroles et de leur contenu, qui nous rappellent étrangement les sons émis comme mantra par des trompètes tibétaines. Il revient toutefois à chacune ou chacun qui le désire, de découvrir sa propre méthode menant à un état méditatif. La circoncision en esprit représente finalement une voie pratique, qui permet de rétablir un équilibre plus originel dans le rythme de mouvement et de repos. (voir le logion 50)

 

 

54

a dit jésus

heureux les pauvres

parce que le royaume des cieux est vôtre

 

Mt 5. 3 - Lc 6. 20

 

 

Être pauvre ne signifie pas nécessairement demeurer dans un état d’indigence… Ceux qui sont capables de pourvoir à leurs besoins vitaux, sans pour autant prétendre à quelque superflu dérisoire, ne peuvent s’attacher à des valeurs, qui s’avèrent superficielles et trompeuses. Spontanément la vie leur apprend à apprécier ces valeurs là, qui ne sont pas tributaires d’une précarité temporelle. Combien de fois n’avons-nous pas pu constater que parmi les plus dépourvues la solidarité est bien plus spontanée que parmi les riches. Dans maintes sociétés humaines moins «développées» que la nôtre, la joie de l’hospitalité et du partage avec d’autres, qui en plus leur sont souvent totalement étrangers, est une richesse dont ils récoltent les fruits. Et pourtant nous ne souhaitons à personne le privilège de ne pas être riche…

Dans l’expression de l’harmonie tout est une question de mesure ! Que la richesse ne soit pas une garantie de bonheur est une évidence. Être pauvre peut signifier : ne pas posséder de superflu. À ce que nous ne possédons pas, nous ne pouvons pas nous attacher… Celle ou celui qui demeure détaché du superflu, peut plus librement porter son attention vers ces valeurs là, qui ne sont pas dépendantes du temporel. Comment distinguer être et avoir… ?

 

 

55

a dit jésus

celui qui ne récuse pas son père et sa mère

ne pourra se faire mon disciple

et s’il ne récuse pas ses frères et ses sœurs

et ne porte sa croix comme moi

il ne sera pas digne de moi

 

101

celui qui ne récuse pas son père et sa mère comme moi

ne pourra se faire mon disciple

et celui qui n’aime pas son père et sa mère comme moi

ne pourra se faire mon disciple

car ma mère m’a enfanté

mais ma mère véritable m’a donné la vie

 

Mt 10. 37-38 - Lc 14. 26-27

 

 

La raison pour laquelle nous avons associé ces deux paroles est évidente. Chacune d’elles nous confronte en outre à un même problème de traduction. Traduire est un exercice délicat ! Vingt siècles nous séparent en effet du contenu d’une parole, qui en plus émane d’une culture foncièrement différente de la notre. Le verbe que nous avons traduit par récuser fut, dans la tradition évangélique, souvent traduite par haïr. Cette traduction du verbe grec misein n’est pas inexacte. Se pose pourtant la question : pourquoi a-t-on opté pour la signification la plus extrême de ce verbe grec ? Il nous semble que le contenu que nous accordons aujourd’hui au verbe haïr, n’est pas conciliable avec l’Esprit dont est imprégné l’enseignement de Jésus. Il est probable que la traduction par prendre ses distances soit la plus appropriée aujourd’hui. En effet, au logion 101 l’importance d’aimer est également mise en valeur.

Atteindre une condition d’adulte signifie pour l’enfant : prendre ses distances par rapport au cocon familial sécurisant, afin de s’engager sur la voie d’une responsabilité et de choix personnels. Cet engagement n’engendre nullement une haine envers ses parents ! Jésus préconise pourtant un engagement radical : accéder au nouveau nécessite une rupture avec l’ancien. Accéder à un stade adulte religieux suppose en effet un renoncement à des valeurs imposées par d’autres afin de s’engager sur la voie d’une recherche personnelle et sincère. Ce cheminement là ne peut se réaliser que dans la solitude d’une liberté personnelle.

La gnose de Jésus est une connaissance servante et donc libératrice. Son disciple est un être libéré, qui porte en lui le germe de la vie nouvelle. Cette liberté mentale, nécessaire à toute évolution personnelle, peut être entravée par des liens émotionnels. La douleur inhérente à un détachement, symbolisée par le port d’une croix, fait partie d’un processus évolutif menant à une prise de conscience religieuse nouvelle. Mais la liberté nouvelle, le fruit d’une circoncision en esprit, ne pourrait en aucun cas porter un préjudice à la pratique de l’amour !

Fait remarquable au logion 101 est que l’image de la mère se substitue à celle du père. Vu le statut religieux de la femme juive, cette substitution ne pouvait être que culturellement dérangeante et ne facilitait guère l’accès à la parole imagée de Jésus. (voir le logion 114) Par cette image il différencie la vie biologique, que nous recevons de notre mère, de la vie véritable, que nous recevons de notre mère véritable. La naissance biologique est une merveille dont l’enfant n’est ni conscient, ni responsable. La naissance nouvelle ou l’éveil spirituel par contre nécessite un engagement conscient et responsable.

La référence à la croix ne pourrait être une allusion à Golgotha, puisque Jésus parle ici au présent. À lui aussi incombe la tâche d’assumer les conséquences de son choix. Jadis celles-ci pouvaient toutefois mener vers une humiliation à une croix réelle…

 

 

56

a dit jésus

celui qui a connu le monde a découvert un cadavre

et celui qui a découvert un cadavre

le monde n’est pas digne de lui

 

80

a dit jésus

celui qui a connu le monde a découvert le corps

mais celui qui a découvert le corps

le monde n’est pas digne de lui

 

 

Voici deux logia qui se distinguent à peine. Il est probable que nous sommes en présence de deux variantes d’une même parole. Il importe toutefois d’en évaluer la différence. Car différence il y a entre un cadavre et un corps et non seulement biologiquement ! Le premier est inutile, le second par contre a une valeur certaine, car il est le moyen par lequel l’Esprit s’exprime en nous. (voir le logion 29) Tout corps qui en soi a reconnu l’Esprit est devenu vivant. Sinon il n’est que cadavre.

Les valeurs humaines qui régissent le monde sont relatives et donc précaires. Elles déterminent pourtant la « conscience de soi », l’importance accordée à notre moi, le rôle qui nous incombe dans la société . Mais dans celle-ci prévaut avant toute chose la loi du lion, celle du plus fort, du plus influent, car à lui ou à elle appartient le pouvoir. De ce pouvoir je suis devenu dépendant, car sournoisement il a restreint ma liberté. Cette prise de conscience implique une invitation à une recherche de valeurs dans une direction différente. Des cadavres peuvent redevenir des corps et retrouver la vie en reconnaissant l’Esprit. Celui ou celle, qui en soi-même a reconnu l’Esprit, a surpassé les valeurs du monde : le monde n’est pas digne de lui (ou d’elle)…

 

 

57

a dit jésus

le royaume du père est semblable à un homme

qui possédait une semence excellente

son ennemi vint la nuit

et répandit de l’ivraie parmi la semence excellente

l’homme ne laissa pas arracher l’ivraie

de peur dit-il que vous alliez en disant nous arracherons l’ivraie

et que vous arrachiez le blé avec elle

en effet le jour de la moisson les ivraies apparaîtront

elles seront arrachées et brûlées

 

Mt 13. 24-30

 

 

Matthieu est le seul évangéliste à rapporter cette parole, dans une formulation nettement amplifiée il est vrai. En plus fait-il suivre son discours d’une interprétation qui de toute évidence, et comme ce fut le cas pour l’ajout à la parabole du semeur, ne pourrait être attribuée à Jésus. Son interprétation peut en outre illustrer l’ivraie semée parmi la bonne semence… Ceci est hélas devenu le sort réservé à bien des commentaires évangéliques !

Toutes et tous nous avons été un jour un enfant de sept jours, exempts encore de toute souillure, demeurant dans la pureté de l’union avec sa source de vie. Ce que nous recevions alors correspondait à Sa loi d’harmonie. De cette loi l’homme s’est séparé… Du fruit de l’arbre de la connaissance - l’autorité du Créateur - Adam s’est accaparé. Son savoir est devenu loi. Mais celui qui agit en fonction d’un prétendu et prétentieux savoir ne peut causer que perturbations. De celles-ci chaque enfant est devenu la victime. Ce qui au commencement était vierge et pur sera bien vite souillé par les conséquences de l’orgueil humain.

Une prise de conscience de cette évolution fatidique requiert, à l’exemple du vieil homme au logion 4, expérience et réflexion. La patience est une belle vertu ! Il n’est pas évident de distinguer rapidement l’ivraie des fruits de la bonne semence. La faculté de distinguer est tributaire de l’intelligence et donc d’une expérience de la vie. Une perception exacte de valeurs ne peut s’opérer qu’à la condition que notre conscience soit suffisamment épurée, purifiée, de sorte qu’elle puisse redevenir celle de l’enfant de sept jours…

La loi de karma relie toute action à ses conséquences. Ce que nous semons nous le récoltons ! Au chapitre 4 de l’évangile de Jean Jésus nous propose cette image remarquable : semeur et moissonneur sont un… Le jour de la moisson, qui fut perçu par Matthieu comme le jour du jugement dernier, accompagné d’horreurs ô combien menaçantes, est indissolublement rattaché au jour où semence et bonne terre ont retrouvé leur unité. La où est le commencement, là sera la fin… Comme dans le jeu de l’oie veuillez, si nécessaire, retourner à la case 18…

 

 

58

a dit jésus

heureux l’homme qui a connu l’épreuve

il a découvert la vie

 

 

L’épuration nécessaire, dont il était question au logion précédent, ne peut s’opérer sans peine ! Jésus précisa cette réalité par l’image d’une croix à porter. Ce logion-ci nous confronte à l’un des aspects les plus délicats de cette vie : l’expérience d’une épreuve. Chaque épreuve engendre une souffrance. Le sens de celle-ci peut être reconnue et donc acceptée, elle peut aussi nous rester cachée. Souvent une épreuve est nécessaire afin de nous contraindre à une réflexion plus juste, qui peut nous permettre une prise de conscience de nos errements. Une telle expérience est essentielle dans le cheminement que nous devons accomplir. Des fois le sens d’une épreuve, qui un jour nous plongea dans la détresse la plus profonde, ne se révèle que des années plus tard…

Une connaissance de la création relative nous apprend qu’à la base de toute évolution se trouve une loi d’harmonie. Cette loi associe particules élémentaires, atomes, molécules et cellules dans une création continue. Parce qu’à l’homme et à lui seul est déléguée une liberté d’action, lui seul peut interférer dans cette loi et devenir la cause de perturbations. Mais la loi est absolue et toute perturbation engendre une réaction qui préserve le principe d’harmonie. En cela réside le sens de la loi de karma.

Karma signifie action. Lorsque nous agissons à l’encontre de la loi, nous provoquons une interférence dans un équilibre essentiel, qui doit obligatoirement se maintenir. Inexorablement, bon gré mal gré, l’addition nous sera donc présentée… Si nous sommes capables de percevoir la relation de cause à effet, nous pouvons, non sans quelque peine il est vrai, en accepter les conséquences. En absence de toute compréhension nous sommes confrontés à ce qui est perçu comme une injustice intolérable…

Une des caractéristiques du monde créé est une interdépendance continue, qui concerne tous les aspects de la vie. Chaque perturbation individuelle aura donc des conséquences collectives, comme une collectivité entière pourra bénéficier de l’action positive d’un individu. Dans les conséquences de la loi de karma toutes et tous, coupables ou innocents, nous sommes concernés de manière égale, car unis dans une solidarité universelle.

Depuis que l’homme est apparu sur terre il fut la cause de tant de perturbations qu’il nous est impossible aujourd’hui d’évaluer à sa juste valeur l’ensemble des conséquences engendrées par la loi de karma. Ce manque de perception ne nous permet toutefois pas d’affirmer qu’un évènement, dont le sens nous échappe, soit dépourvu de sens…

L’injustice demeurera toujours une condition humaine inacceptable. Comme elle est toutefois une réalité omniprésente, qui est incompatible avec l’image d’une volonté divine juste et charitable, l’homme a complété son image du Divin en Lui concédant les attributs humains de Justicier suprême… À cette conception imaginaire s’oppose le principe de karma. Attribuer la cause des épreuves qui nous incombent à une volonté divine, à un pouvoir satanique ou à la fatalité, suppose une méconnaissance de notre propre responsabilité ! Parce que, consciemment ou inconsciemment, tous et toutes nous sommes intégrés à la royauté du Père, à Sa loi d’harmonie et donc au développement de la vie sur Terre, nous sommes tous et toutes responsables de l’évolution de la création.

Personne n’est exempt de fautes. Dans les conséquences de celles-ci nous sommes tous solidaires, nonobstant notre ignorance, notre perception de justice ou d’injustice. Une prise de conscience de cette réalité et la réflexion qu’elle peut susciter peuvent être déterminantes dans l’appréciation de notre expérience de vie personnelle. Jamais pourtant la souffrance ne pourrait être acceptée comme une maîtresse, à qui nous devons fatalement nous soumettre, ni ne pourrait-elle être reconnue comme un moyen qui, à l’image de la souffrance du Christ, peut nous ouvrir les portes du ciel !  

Dans la personne du Christ furent associés amour et souffrance. Cette association représente toutefois une contradiction évidente. Car l’amour est une expression d’harmonie, tandis que la souffrance la conséquence d’une disharmonie

 

 

59

a dit jésus

scrutez celui qui est vivant tant que vous êtes vivants

afin que vous ne mouriez

et cherchant à le voir vous ne pourriez voir

 

 

À plus d’une reprise Jésus nous invite à ne pas abandonner notre vigilance. Ce qui nous est acquis peut toujours, par inadvertance, être perdu. Car toujours nous sommes des êtres fragiles, marqués par nos faiblesses.  Même si nous sommes devenus conscients de notre tâche, du cheminement qui doit être le nôtre, notre conscience peut à tout instant être envahie par l’ivraie environnante et nous détourner de la juste voie.

Scruter celui qui est vivant peut signifier : diriger notre attention vers la source de la lumière intérieure, celle qui nous permet de voir. Car la réceptivité à cette lumière détermine la distinction entre vie et mort.

 

 

60

ils virent un samaritain qui portait un agneau et entrait en judée

il dit à ses disciples

que va-t-il faire de l’agneau

ils lui dirent

le tuer et le manger

il leur dit

tant que l’agneau est vivant il ne le mangera pas

mais bien s’il le tue et qu’il devienne cadavre

ils dirent

autrement il ne pourra pas faire

il leur dit

vous cherchez pour vous-mêmes un lieu dans un repos

pour que vous ne deveniez cadavres et ne soyez mangés

 

 

La recommandation du logion précédant se répète ici de façon plus explicite encore. Malgré que nous ayons pu accéder à une vision nouvelle et que nous ayons relativisé la valeur de notre moi dans une reconnaissance de la source absolue de toutes nos facultés, le pouvoir de l’ancien n’est pas prêt à abdiquer… La résistance de l’ancien moi, investi de tant de respectabilité, n’est pas à sous-estimer ! Car c’est lui qui peut nous faire régresser à l’état de cadavre et nous donner à nouveau en pâture au lion…

Au logion 59 la recommandation de Jésus était : scrutez celui qui est vivant tant que vous êtes vivants. Ici elle est : cherchez pour vous-même un lieu dans un repos. Quelle concordance y a-t-il entre ces deux paroles ? La direction vers laquelle nous devons scruter le vivant est intérieure, vers le silence du vide à l’intérieur de nous, là où se situe aussi le lieu du repos. Ceci nous rappelle le logion 53 et la dimension spirituelle consentie à la circoncision.

En outre s’impose ici une réflexion étonnante… En effet, le mot hébreu désignant un agneau est talya. Mais ce mot signifie également serviteur. Une confusion est donc inévitable… Jésus est bien le serviteur, pas l’agneau ! Car un serviteur sert tant qu’il est vivant, un agneau ne sert que s’il est devenu cadavre

 

 

61

a dit jésus

deux reposeront là sur un lit

l’un mourra l’autre vivra

a dit salomé

qui es-tu homme

étant issu de un tu es monté sur mon lit

et tu as mangé à ma table

jésus lui dit

je suis celui qui est issu de celui qui est égal (*)

il m’a été donné ce qui est à mon père

je suis ta disciple

à cause de cela je dis ceci

quand il sera désert il sera rempli de lumière

mais quand il sera partagé il sera rempli de ténèbres

 

Lc 17. 34-35 - Mt 24. 40-41 - Jn 14. 10 et 16. 15

 

 

Ce logion nous présente une rencontre insolite entre Jésus et une femme appelée Salomé. Une rencontre entre deux personnes, comme celle avec une femme samaritaine dans l’évangile de Jean, suscite toujours la question : comment une telle conversation a-t-elle pu être transmise ? Ce logion témoigne en outre d’une certaine intimité. Une situation peu ordinaire donc pour une conversation religieuse, sujet strictement réservé alors à la gent masculine. Dans la gnose de Jésus une telle discrimination n’a toutefois aucune raison d’être.  

Dans cette rencontre les principaux thèmes de son enseignement sont à l’honneur :

-          le choix entre vie et mort

-          l’unité avec le Père

-          la nécessité de redevenir vide ou désert

Le concept religieux dont témoigne Jésus est radical : ou nous devenons vivants, ou nous restons morts. Il n’y a pas de demi-mesure…  Ou nous rejetons le vin qui nous a enivrés et sommes à nouveau devenus vides, déserts, et donc réceptifs à la lumière intérieure, ou nous demeurons toujours dans le partage de la séparation et donc dans les ténèbres.

La phrase indiquée par (*) peut nous inciter à une réflexion peu commune ! Quelle est la nature du lien qui unit le fils de l’homme au Père…? Moi et le Père sommes un dit Jésus dans Jn 10.30. Mais, unité signifie-t-elle identité…? La graine et la bonne terre sont un, l’époux et l’épouse sont un, mais pas identiques… Jésus se présente ici comme : issu de celui qui est égal. Le fruit de la graine est graine. La goutte de pluie, qui est issue de l’océan, ne pourrait considérer l’océan comme son égal… Quoique… tous deux sont H2O !

Bien que, tel que le Bouddha, Jésus était sans doute un être hors du commun, il était lui-aussi, comme en témoignent les évangiles, un être de chair et de sang. Pour lui non plus il n’était pas toujours facile d’exprimer sa connaissance dans un langage accessible à tous. Des fois ses paroles ressemblent davantage aux kôans du bouddhisme zen…

 

 

62

a dit jésus

je dis mes mystères à ceux qui sont dignes de mes mystères

ce que ta droite fera

que ta gauche ne sache pas ce qu’elle fait

 

Mt 5.3-4  Notez également la prétentieuse manipulation dans Mt 13.10-13, Mc 4.10-12 et Lc 8.9-10

 

Une parole mystérieuse en effet, qui laissa des traces dans les évangiles canoniques. Toute action conçue dans l’harmonie de l’unité est une action juste. Elle est à la fois servante, libératrice et dépourvue de toute attente quant aux fruits qu’elle pourrait nous apporter. Qui donne de sa droite tout en désirant recevoir par sa gauche, n’agit pas selon Sa loi…

« Ne sois concerné que par l’action elle-même, non par ses fruits » dit Krishna dans la Bhagavad Gita. « Tant que nos propres désirs déterminent le choix de nos actes, nous demeurons dans un cycle qui ne produit que souffrance » ainsi parle le Bouddha. Au chapitre 4 de l’évangile de Jean Jésus nous dit : semeur et moissonneur sont unis dans la joie... Les conséquences de l’action sont inhérentes à l’action elle-même : ce que nous semons, nous le moissonnons. Semeur et moissonneur sont en effet un. Il n’y a de comptes a rendre, ni de droite à gauche, ni à un Juge Suprême ! Cause et effet sont unis dans l’action elle-même. En cela réside le principe de la loi de karma.

La tâche du semeur est de semer. Les conséquences de son geste ne sont toutefois plus de son ressort ! La tâche du serviteur est de servir. Ni ce qu’il donne, ni les conséquences de son service ne lui appartiennent. Même la bonté, que nous exprimons et que fièrement nous accordons à nous-mêmes, ne nous appartient pas ! Nous ne pouvons qu’être reconnaissants de recevoir la faculté d’exprimer la bonté. Celui ou celle, qui s’octroie quelque mérite que ce soit, s’attache, se rend dépendant. Dépendance est manque de liberté… Dans Sa loi point il n’y a de place pour une dépendance, seulement pour une harmonie librement consentie !

 

 

63

a dit jésus

il était un homme riche qui possédait une grande fortune

il dit j’utiliserai ma fortune pour semer récolter planter

afin que je remplisse mes greniers de fruits

en sorte que je ne sois privé de rien

et cette nuit là il mourut

celui qui a des oreilles qu’il entende

 

Lc 12. 16-20

 

Si nécessaire, veuillez consulter le logion 42 ou 54

 

 

64

a dit jésus

un homme avait des invités

et lorsqu’il eut préparé le repas il envoya son serviteur

afin qu’il convie les invités

il alla au premier et lui dit mon maître te convie

il dit j’ai de l’argent pour des marchands

ils viennent ce soir et je leur donnerai des ordres

je m’excuse pour le repas

il alla vers un autre et lui dit mon maître te convie

il dit j’ai acheté une maison et il me faut un jour

je ne serai pas disponible

il vint chez un autre et lui dit mon maître te convie

il lui dit mon ami va se marier et je ferai le repas

je ne pourrai pas venir excuse moi pour le repas

il alla vers un autre et lui dit mon maître te convie

il lui dit j’ai acheté une ferme et irai recevoir le revenu

je ne pourrai pas venir je m’excuse

le serviteur vint et dit à son maître

ceux que tu as conviés au repas se sont excusés

le maître dit à son serviteur va au bord des chemins

ceux que tu rencontreras amène les pour prendre le repas

les acheteurs et les marchands ne rentreront pas

dans les lieux de mon père

 

Mt 22. 1-10 - Lc 14. 15-24

 

Que représente le repas auquel ces personnes sont invitées, mais qu’elles n’apprécient pas à sa juste valeur ? Est-ce une récompense céleste qui nous attend au terme de nos épreuves terrestres ?  La dernière ligne du logion précise en effet que celui qui invite est bien le Père. Et qui sont les conviés, acheteurs et marchands, qui se sont excusés ? Ne s’agit-il pas de nous, qui aimons tant notre profit ? Et qui sont ceux qui en fin de compte seront amenés pour prendre le repas, parce qu’ils sont déjà en chemin ? Ce festin pourrait-il faire partie de cette réalité terrestre…?

La représentation biblique du paradis terrestre peut être considérée comme un conte idyllique, plus symbolique que réel. Que cette vie puisse être vécue comme un festin nous semble tout aussi fantaisiste ! Notre expérience quotidienne s’oppose foncièrement à une telle vision. Pourtant n’est-ce pas la première fois que cet évangile nous confronte à une réalité peu crédible.

Dans la pauvreté des ténèbres qui nous ont envahis, dans l’ivresse d’un prétentieux savoir concernant Dieu et ses commandements, notre faculté de discernement est inévitablement entravée. L’orgueil, qui nous pousse à nous considérer comme les détenteurs d’un savoir véridique, voire infaillible, ne nous permet pas d’imaginer une réalité différente, qui serait la conséquence d’une vie vécue selon Sa loi d’harmonie. À inspiration de cette loi, à laquelle répondent spontanément toutes les plantes, tous les animaux, toutes les cellules de notre corps aussi, à Son invitation notre moi reste sourd…

Ce que vous guettez cela est venu, mais vous ne le reconnaissez pas est dit au logion 51. Comme le nirvana pour le Bouddha, la participation à la royauté du Père fait, selon Jésus, partie de la réalité de cette vie. Luc (17.21) nous propose également : car le royaume de Dieu est au-dedans de vous… Une vie vécue dans une unité spirituelle avec l’Être absolu, qui est à la fois source et loi, que Jésus symbolise dans l’image d’un père, serait-elle donc le repas auquel tous et toutes nous sommes conviés ici et maintenant… ?

Si la réalité d’un repas de fête avait à l’origine fait partie du scénario de la création, quelle pourrait bien être la cause de la tournure désastreuse qu’ont prise les évènements ? Ce scénario pourrait-il encore être corrigé ? La réponse à cette question nous confronte à la responsabilité de chaque être humain sur cette Terre. Car à lui seul est déléguée une liberté d’action. Le prix de cette liberté s’appelle toutefois responsabilité, tant individuelle que collective. Au logion 58 nous avons tenté d’évaluer la loi de karma : dans l’action même réside sa conséquence. Toute action juste s’intègre à la loi d’harmonie, toute action fautive perturbe l’harmonie. Une action émanant d’une conscience qui méconnaît les valeurs véritables, aura toujours des conséquences néfastes !

Depuis que l’Adam, a commis sa faute d’orgueil, qu’il a méconnu l’autorité du Créateur, il a renié Sa loi d’harmonie. Toujours sommes-nous l’Adam, car toujours nos désirs égocentriques déterminent-ils le choix de nos actes. Ce qui est sacro-saint dans notre vie est moi, mon et ma… Voici ma famille, ma maison, mon travail, mon droit, mon peuple, ma culture, ma foi… Il y a urgence à dé-mon-ter un certain orgueil, à dé--ter un bateau ivre… S’il n’est pas opportun de répudier toutes nos valeurs, une bonne dose de modestie pourrait bien convenir !

Un arbre est constitué de milliards de cellules, qui toutes sont à l’écoute de Sa loi. Imaginez un instant que ces cellules se comportent comme des êtres humains… Il n’y aurait plus d’arbre mais un amas de poussière, car toute cohérence harmonieuse aurait disparu ! Ce qui détermine notre comportement n’est pas une responsabilité collective, mais un intérêt personnel. Cet état mental est, depuis la faute d’Adam, à l’origine d’une spirale de négativité dont les conséquences sont devenues incommensurables. Car inexorablement la loi fustige chaque perturbation. Comme Jésus au logion 28, nous ne pouvons que faire un constat désolant et reconnaître notre propre responsabilité.

Ce qui sur cette petite planète tous et toutes nous réunit est tellement plus important que ce qui nous sépare. Porter notre attention vers ces valeurs qui nous unissent dans une même loi d’harmonie, nécessite toutefois un abandon de préoccupations égocentriques, qui nous rendent sourds à l’invitation la plus essentielle. Celle ou celui qui a pris conscience de cette réalité et s’est engagé sur la voie d’un juste cheminement, est convié au repas du Père.

Quelle que soit l’image de cette réalité terrestre, qui puisse être la nôtre, jamais elle ne pourrait constituer une excuse pour méconnaître notre responsabilité envers ceux qui nous succèderont sur cette planète.

 

 

65

il a dit

un homme fortuné avait un vignoble

il le donna à des cultivateurs pour qu’ils le travaillent

afin d’en recevoir le fruit de leurs mains

il envoya son serviteur pour que les cultivateurs lui donnent

le fruit du vignoble

ils s’emparèrent du serviteur et le frappèrent

un peu plus ils l’eussent tué

le serviteur alla et le dit à son maître

son maître se dit peut-être ne les a-t-il pas reconnus (*)

il envoya un autre serviteur

les cultivateurs le frappèrent lui aussi

alors le maître envoya son fils se disant

peut-être respecteront-ils mon fils

puisque les cultivateurs le reconnaissaient comme l’héritier du vignoble

ils le saisirent et le tuèrent

celui qui a des oreilles qu’il entende

 

Mt 21. 33-41 - Mc 12. 1-9 - Lc 20. 9-16

 

 

(*) Cette ligne fut traduite littéralement. Une erreur de transcription est probable. Plus logique serait en effet : peut-être ne l’ont-ils pas reconnu.

Cette vie biologique nous la recevons non pas comme un présent mais comme un prêt. Un présent nous appartient, un prêt doit être rendu ! Si nous voulons jouir pleinement du prêt qui nous est confié, il nous incombe de respecter des règles élémentaires. Avant toute chose nous devons être et rester conscients que toutes les facultés, qui nous sont confiées et que nous considérons comme les nôtres, ne nous appartiennent pas. De ce prêt les fruits non plus ne nous reviennent pas. En réclamer la possession est péché d’orgueil : accorder à soi ce qui ne lui appartient pas. Ceci concerne non seulement les fruits que nous pouvons récolter, mais également les droits, le savoir, le pouvoir et même la bonté dont nous nous sommes parés.

Quand les conditions de vie nous sont favorables et nous permettent une certaine aisance matérielle, nous avons le privilège de découvrir et de jouir de bien de choses agréables, comme d’un bon vin.  Ceci n’a rien de réprimandable, à la condition toutefois de rester conscient de la source donatrice et de sa loi d’harmonie. Car une jouissance ne peut se faire ni au détriment d’autrui, ni au détriment de la nature. Le but du prêt, qui nous est confié, est qu’il soit utilisé à bon escient. En tant que bons serviteurs il nous incombe de cultiver le vignoble et d’en récolter les fruits.

Notre tâche est donc de remettre au seigneur du vignoble les fruits que nous avons récoltés. Ceci est le sens véritable de l’offrande : l’homme élève le fruit de son service vers le Père donateur. Par cette reconnaissance il s’élève lui-même à sa véritable nature : celle de fils ou fille du père le vivant. Alors seulement il jouira pleinement du vin qu’il aura produit en unité avec le seigneur du vignoble. Car point de festin sans vin !

Perçue dans une perspective chrétienne cette parole paraît prophétique… Qui d’autre que le Christ crucifié pourrait-il bien être symbolisé par le fils unique assassiné ?! Cette image ne peut pourtant nous détourner de l’essence même du discours de Jésus, qui est que tous et toutes nous sommes enfants du Père. Le sens de l’unique héritier appartient à l’image, qui tente de nous démontrer que l’homme est prêt à tout pour s’accorder à lui-même richesse et pouvoir, qui ne lui reviennent pas. L’image du propriétaire du vignoble symbolise une réalité absolue. Ce qui dans l’image a un sens, ne l’a pas forcément dans la réalité symbolisée ! Dans l’absolu il ne pourrait être question d’héritage… !

 

 

66

a dit jésus

renseignez-moi sur la pierre

celle qu’ont dédaignée les bâtisseurs

c’est elle la pierre d’angle

 

Mt 21. 42-43 - Mc 12. 10-11 - Lc 20. 17-18

 

 

La pierre d’angle fut jadis considérée par les bâtisseurs comme une pièce décisive, qui déterminait la solidité d’un édifice. Symboliquement cette pierre  réfère donc à une valeur essentielle dans la gnose de Jésus. La condition première pour accéder à une juste vision religieuse est une démarche personnelle de recherche. Celle-ci suppose la volonté de se remettre en question, de relativiser des valeurs reçues, afin de s’engager sur une voie spirituelle libératrice. Cette pierre d’angle fut toutefois dédaignée par les autorités religieuses qui prônèrent leurs propres vérités quant à Dieu  et ses commandements. Un savoir prétentieux, car inaccessible à l’homme, remplaça l’expérience de la gnose, dont les clefs furent cachées. (voire le logion 39) Autorité devint pouvoir… L’engagement sur une voie de recherche personnelle est un cheminement bien plus exigeant que l’acceptation de prescriptions religieuses !

Comme la musique naît du silence et l’eau de la source jaillit du vide, chaque connaissance émane de la conscience individuelle. L’état de pureté de cette conscience détermine la qualité de toute connaissance. Pour nous, êtres humains, cette pureté ne se retrouve que chez l’enfant de sept jours, cet enfant que prétentieusement certains croient devoir purifier par un baptême… La conscience représente donc l’ultime pierre d’angle dont dépend la valeur de toute évolution personnelle. Peu nombreux sont ceux qui l’ont reconnue. Dans cette reconnaissance pourtant Krishna, Bouddha et Jésus sont unis.

Les traditions religieuses orientales ont toujours une attention particulière pour un cheminement personnel, dans lequel un rôle essentiel est réservé à la méditation. En occident, par contre, nous sommes devenus les héritiers d’un savoir judéo-chrétien. Six cents ans après Jésus est venu Mohammed. Tant le judaïsme que le christianisme et l‘islam se fondent sur la conviction que certaines personnes ont reçu une révélation émanant directement du Divin. L’orgueil de se considérer comme les élus de Dieu engendra celui d’avoir accès à une connaissance de ce qui ne peut être connu par l’homme. Voilà la pierre d’angle litigieuse, que dogmatiquement proposent les croyances. 

 

 

67

a dit jésus

celui qui connaît le tout

s’il est privé de lui-même

il est privé du domaine entier

 

 

Une juste connaissance de soi serait donc la condition essentielle à tout savoir dans quelque domaine que ce soit. Cette connaissance est celle du connaisseur, de la nature profonde du «soi», qui a perçu et transcendé les illusions engendrées par l’importance accordée au «moi».

Au milieu de nombreuses richesses naturelles, le domaine dans lequel il peut réaliser la finalité de son être, l’homme s’est érigé comme dominateur. Sur tout il peut régner. Dans cette ivresse il a négligé la source de ses possibilités et la loi inspiratrice qui exprime l’harmonie. Dans les ténèbres de son ignorance il s’est égaré. Un prétendu savoir est devenu la pierre d’angle de son pouvoir illusoire. Parvenir à une juste connaissance de soi suppose une prise de conscience qu’à l’intérieur de nous-mêmes tous et toutes nous sommes unis à l’Être absolu. Cette prise de conscience engendre la reconnaissance de notre responsabilité dans notre participation à Son autorité.

De la reconnaissance du lien qui nous unit à l’Être, découle également la reconnaissance d’un «soi» ayant un point d’attache avec l’absolu. Ce «soi» est le «moi» qui s’est libéré de ses spécificités psychiques et somatiques. Par ce «soi» chaque être est de manière égale uni à sa source absolue. À travers le «soi» individuel l’Esprit donne forme et contenu à des structures physiologiques par lesquelles s’expriment à la fois le corps, le psychisme et l’ego.

Chaque arbre se distingue de chaque autre, mais il est de manière égale relié à la terre : par ses racines. À travers ses racines il reçoit l’eau vitale de la terre. À la superficie de ses radicelles les plus fines, là où s’opère la transformation de la nappe phréatique en un suc individuel, qui lui permet une expression individuelle et unique, là se situe le mystère du «soi» individuel…

Afin de réaliser sa finalité et de servir en produisant de nombreux fruits, chaque graine doit cesser d’être graine, doit obligatoirement passer par un processus de démantèlement, afin de servir comme semence. Ainsi chaque être, qui désire réaliser sa finalité, doit nécessairement se libérer mentalement de toute attache au «moi» personnel. Cette libération passe, selon l’enseignement de Jésus, par l’expérience d’un repos dans le vide au plus profond de soi. Ce détachement mental - la circoncision en esprit - nous révèle les richesses que chaque «soi» individuel peut recevoir et exprimer en une créativité personnelle.

Dans cette connaissance de soi, dans la prise de conscience qu’au plus profond de nous-mêmes tous et toutes nous sommes unis à l’Être absolu, notre terroir spirituel, réside la dignité et la responsabilité de chaque vie individuelle. Dans cet état de conscience ne peut plus exister la tentation d’accorder au «moi» les fruits que nous produisons.

La nécessité de relativiser notre moi personnel, d’en intégrer l’importance dans le contexte d’une harmonie universelle, n’engendre pourtant nullement la négation de l’ego individuel ! Toujours, à l’intérieur de l’homme, son ego restera le principe centralisant de la conscience individuelle. Pour lui son ego représente donc une grande richesse. Mais dans la loi d’harmonie chaque individualité sert l’unité. Dans cette serviabilité il ne peut exister de dépendance. Aucune entité n’est plus importante qu’une autre. Aucun rapport de force ne pourrait s’y manifester. De cette loi l’homme s’est toutefois séparé. Il a méconnu la tâche servante de son ego pour en faire un ego dominateur. Dans cet orgueil il s’est enivré. Ce qui est toujours une grande richesse, son ego, est devenu son plus grand ennemi…

 

 

68

a dit jésus

vous êtes des heureux

lorsqu’on vous récuse et qu’on vous persécute

et qu’il ne sera trouvé de traces en vous là où vous étiez persécutés

 

Mt 5. 11 - Lc 6. 22

 

 

La traduction de la dernière ligne pose quelque problème. La transcription mot à mot en est : et ne sera pas découvert de lieu dans l’endroit où vous aurez été persécutés en vous.

Lorsque le «moi» s’est libéré, s’est détaché de l’importance accordée à ses qualités somatiques et psychiques et a pris conscience du «soi» véritable, il est devenu invulnérable face à l’agression des autres. Douleur et souffrance font partie du monde inférieur et ne peuvent sévir que tant que persiste une dépendance par rapport aux lois inférieures. C’est la raison pour laquelle des rishis orientaux nous disent que chaque être porte en soi la cause de sa propre souffrance… Une libération totale engendrerait donc une indépendance par de la loi de karma et, par conséquent, du mal causé par autrui. Dans cet état une gifle sur la joue droite ou sur celle de gauche ne nous causerait plus aucune peine…

Cette dernière réflexion, présente également dans les évangiles canoniques, ressemble davantage à un joli conte de fée qu’à un vécu réel ! L’expérience du cheminement nous apprend pourtant que notre vulnérabilité, bien qu’elle soit toujours présente, peut décroître ostensiblement. Plus nous sommes réceptifs à la lumière intérieure, moins nous nous laissons perturber par des ombrages. Cette expérience peut nourrir le rêve d’un futur bien plus bel encore…

L’enseignement de Jésus est l’expression de son propre cheminement personnel, qui constitue la base de sa gnose. Ici il nous apprend que lorsque nous demeurons dans l’harmonie de l’unité, nous ne pouvons plus être touchés par quelque agressivité de qui que ce soit. Ceci concerne donc au premier chef sa propre personne. Comment expliquer dès lors que Jésus lui-même aurait connu la souffrance… ? Quelle réalité des hommes ont-ils cru percevoir et quelle était celle à l’intérieur de lui-même ? En quoi, par ailleurs, pourrait consister la valeur d’une glorification de la souffrance qui, en fait, est la conséquence d’un état de disharmonie et non d’unité… ? Est-ce bien raisonnable d’accorder à la souffrance d’un seul homme un effet rédempteur pour une humanité toute entière ? Une telle interprétation des faits n’impliquerait-elle pas pour nous tous une solution de facilité… ? La glorification de la croix, dans le sillage de la théologie paulinienne, n’eut-elle pas pour conséquence de méconnaître la valeur libératrice de l’enseignement de Jésus ?

 

 

69

a dit jésus

heureux sont ceux qui ont été persécutés dans leur cœur

ils ont connu le père en vérité

heureux sont ceux qui sont affamés

car sera rassasié le ventre de qui veut

 

Mt 5. 6 - Lc 6. 21

 

 

Cette parole s’associe à la parole précédente, au logion 58 aussi. Toute expérience de souffrance ou de peine est un moyen par lequel nous pouvons évaluer notre vulnérabilité et nos limitations. Car jamais nous ne serons à même de découvrir le sens de ce qui peut nous survenir. Puisque notre intelligence ne peut avoir accès à une réalité absolue, les conséquences de la loi de karma sont un défi constant pour notre perception de justice. Dans ces restrictions demeure notre vulnérabilité.

Toute épreuve peut engendrer une sagesse. Plus nous sommes attachés aux valeurs inférieures - et les êtres aussi font partie du monde inférieur - plus nous sommes confrontés à notre fragilité. Cette expérience est hélas nécessaire pour évaluer quelles valeurs nous rendent forts et quelles sont celles qui nous fragilisent, afin de déterminer pour nous-mêmes une juste échelle de valeurs existentielles. Parce qu’existe la lumière, existent aussi des ombres… Celui ou celle qui a soif de lumière, qui est affamé d’harmonie, peut en découvrir la source à l’intérieur de soi-même et évaluer la force qu’elle peut lui donner.

Au chapitre 4 de l’évangile de Jean l’image de l’eau est reprise par celle du pain. Le sens de l’image reste toutefois inchangé. Quiconque découvre la source véritable en soi-même ne sera non seulement plus jamais assoiffé ou affamé, mais sera source lui-même. Ceux qui dans le désert ont mangé la manne du ciel sont morts… Mais celui qui mange le pain que donne mon Père vivra… (Jn 6.30 et suite) La condition toutefois pour apprécier ce pain est d’être affamé

 

 

70

a dit jésus

quand vous aurez engendré cela en vous

ce qui est vôtre vous sauvera

si vous n’avez pas cela en vous

ce qui n’est pas vôtre vous tuera

 

 

La vie est un processus évolutif et spontané, dirigé par une loi absolue. La tâche du semeur est de semer. Ce qu’engendre l’unité de la graine et de la bonne terre n’est plus de sa compétence. La vie se manifeste spontanément ! Il y va de même pour le nouveau qui peut s’épanouir dans notre conscience. Mais pour engendrer cela en nous il est nécessaire de labourer le terroir de notre conscience, afin qu’il devienne bonne terre. En cela consiste le nécessaire processus de purification intérieure. Alors seulement la vie pourra se manifester spontanément et engendrer cela en nous, par une intégration du supérieur dans l’inférieur.  

Le fruit du supérieur a une valeur absolue. Il ne s’agit plus d’un prêt mais d’un présent ! Ceux qui ont récolté ce fruit ont découvert la vie. Celle ou celui qui n’a pas cela en soi est mortellement malade…

 

 

71

a dit jésus

je renverserai cette maison

et personne ne pourra la reconstruire

 

 

Une fois de plus se pose la question concernant le contexte dans lequel cette parole fut dite. À qu’elle maison Jésus fait-t-il allusion ? Jamais la tâche du fils de l’homme ne pourrait s’exprimer par une destruction, un combat «contre», un renversement… Une interprétation plausible ne peut, à notre humble avis, se dévoiler que par une référence au logion 66 et sa pierre d’angle. Lorsque la pierre d’angle est méconnue par les bâtisseurs, l’édifice ne peut être solide et représente donc un danger. En le renversant ce danger peut être écarté. Combien de croyances ne se sont-elles pas fondées sur des pierres d’angle plus que douteuses…?

À qu’elle réalité cette maison peut-elle correspondre ? Certains ont fait de Jésus le dernier descendant de la maison de David et donc l’ultime Messie possible. Les lignées familiales, mentionnées par Matthieu et Luc dans leur évangile, ne sont pourtant pas concordantes. La communauté pharisienne, dont Paul fit longtemps partie, ne lui a pas reconnu cette descendance. Raison pour laquelle Paul chercha et trouva une motivation différente pour le statut messianique du «Christ» Jésus.

L’enseignement religieux, que Jésus présente dans cet évangile, ne pourrait se concevoir dans la tradition biblique. Car il ne se présente ni comme un Messie, ni comme un biblique «Fils de Dieu». Sa conception religieuse transcende celle de la Bible hébraïque. Les prophètes de la Bible sont morts… Ceux qui l’ont précédé étaient des voleurs et des brigands… (Jn 10,8)  Aurait-il, par cette parole, voulu mettre un terme définitif à une construction humaine, bien plus imaginaire que portée par une véritable expérience spirituelle… ?

 

 

72

un homme dit à jésus

parle à mes frères

afin qu’ils partagent les biens de mon père avec moi

il lui dit

homme qui a fait de moi un partageur

il se tourna vers ses disciples et leur dit

suis-je un partageur

 

Lc 12. 13-15

 

 

La tâche de Jésus est élevée au dessus des lois conçues par l’homme afin de maintenir un ordre équitable dans ce bas monde. Une loi peut être bonne ou ne pas l’être. Cela ne le concerne pas. Lorsqu’une femme fut sur le point d’être lapidée, il ne s’est opposé ni à un jugement, ni à une loi. «Que celui qui est sans fautes jette la première pierre…» Il confronte l’homme à soi-même, à sa responsabilité.

D’autre part Jésus ne pourrait non plus être considéré comme un médiateur entre Dieu et les hommes. Le but de sa parole est de témoigner d’une lumière intérieure. La lumière n’intercède, ni ne départage, elle illumine… Quiconque se rend réceptif à sa parole et en recherche le sens véritable, peut bénéficier de l’illumination de son enseignement et reconnaître son «soi» véritable. À chaque être revient la responsabilité d’assumer personnellement sa voie de rédemption, sans médiateur ! Voilà le défi que nous propose Jésus.

 

 

73

a dit jésus

la moisson est abondante mais les ouvriers sont rares

priez donc le maître qu’il envoie des ouvriers à la moisson

 

Mt 9. 37-38 - Lc 10. 2

 

 

En sa plénitude la vie est à notre disposition, car la moisson est abondante. Les rares ouvriers, qui ont atteint le lieu de la moisson, nous rappellent ceux qui, au logion 64, ont eu accès au repas parce qu’ils avaient déjà entamé leur cheminement… Parcourir le chemin suppose un engagement sincère et conscient, une volonté de se remettre en question, une prise de conscience de la nécessité d’une purification intérieure, afin de devenir réceptif à l’invitation du Père.

Là où est le commencement, où demeure l’enfant de sept jours, où se réalise l’unité de la semence et de la bonne terre, là aussi est le lieu de la moisson. Celle ou celui, qui connaît l’endroit de l’unité, en connaît aussi la voie et participera à la moisson. Je suis la voie, la vérité et la vie… (Jn 14.6) Comme ce fut le cas pour le repas, l’invitation appartient au Père. La réponse incombe toutefois à notre propre responsabilité.

L’image d’une moisson abondante est elle-aussi à peine imaginable, car peu conciliable avec notre vécu réel de cette vie. L’attente d’une moisson dans un au-delà serait-elle toutefois plus réaliste…?

 

 

74

il a dit

maître nombreux sont ceux autour du puit

mais personne dans le puit

 

75

a dit jésus

nombreux sont ceux qui se tiennent près de la porte

mais ce sont les monachos

qui entreront dans l’endroit du mariage

 

 

Au logion 74 Jésus utilise l’image d’un point d’eau, d’un puits, qui dans des régions arides représente une source de vie. Au logion 75 il nous propose l’endroit du mariage, le lieu où est célébrée l’union de l’homme et de la femme, l’unité qui est source de vie nouvelle. Le symbolisme que peut représenter une source fut déjà évoqué au logion 29. L’image du mariage rappelle celle de l’unité de la semence et de la bonne terre. Tant pour le puits que pour le mariage, l’invitation est d’entrer à l’intérieur.

Au départ de toute vie biologique humaine se trouve l’union d’un spermatozoïde et d’un ovule, l’unité du masculin et du féminin. La transposition de l’image biologique vers une réalité spirituelle est une démarche qui, dans les évangiles canoniques, est restée muette… Culturellement il était alors plus que délicat d’accorder à la femme une valeur égale à celle de l’homme (voir le logion 114 !). Dans son élévation de Jésus en tant que fils de Dieu, le psychisme paulinien ne pouvait concevoir un Christ de chair et de sang, qui aurait été «souillé» par quelque acte sexuel ! Dans les évangiles Jésus  figure donc comme un époux sans épouse…  En s’accordant à elle-même le statut d’épouse du Christ, l’Église romaine illustra son incompétence à assumer une prétentieuse ingérence dans l’Inconcevable.

Se tenir autour du puit ou près de la porte du mariage n’est pas la démarche appropriée. Que peut faire la différence entre une présence à l’extérieur et celle à l’intérieur ? Au logion 75 la réponse est limpide : le monachos. Ceux ou celles qui flânent autour du puit, qui poussés par quelque curiosité, se tiennent près de la porte de l’endroit du mariage, préfèrent pourtant la terre ferme qui porte leurs pas ou la douce insouciance à l’abri des murs sécurisants de leur foi. Une simple curiosité ne suffit pas pour s’engager vraiment sur une voie de recherche spirituelle !

Le monachos est un être libéré, qui a discerné la valeur relative du «moi» toujours tributaire de normes inférieures et a reconnu sa tâche véritable dans le lien qui l’unit à l’Être absolu. Cette démarche lui a révélé sa finalité de serviteur dans l’autorité du Père. Par une prise de conscience de ce lien vertical - à l’image du puits - il s’est débarrassé d’attaches horizontales. Détaché, le monachos est devenu un dans la source et participe à la fête du mariage.

Le monachos n’est pourtant reconnaissable à aucun signe extérieur. C’est son état de conscience qui détermine sa qualité. La tâche du monachos est ni de fuir la disharmonie, ni de la combattre, mais de faire rayonner la lumière intérieure. Toute démarche spirituelle suppose un cheminement intérieur. Cette démarche est essentielle pour parvenir, suite à une métanoia, à un équilibre mental plus naturel et originel et à une plus juste évolution personnelle.

Il s’avère que la metanoia, à laquelle Jésus invitait ses disciples voici deux mille ans, était alors trop radicale pour être entendue. Son invitation est aujourd’hui plus que jamais actuelle. Reste à voir en quelle mesure vingt siècles d’histoire aient pu éclairer et inspirer la conscience humaine… L’homme est-il prêt aujourd’hui à une véritable et nécessaire introspection ? Son éveil pourrait-il être tel, qu’il puisse vivre sa liberté, sa responsabilité, son intelligence et son amour dans une communion spirituelle avec la source de toutes ses facultés… ?

 

 

76

a dit jésus

le royaume du père est comparable à un marchand

qui possédait un ballot et découvrit une perle

le marchand était un homme sage

il vendit le ballot et acheta pour lui cette perle

vous aussi cherchez le trésor qui ne périt pas

qui demeure dans l’endroit où la mite ne peut le manger

ni le ver ne peut le détruire

 

Mt 13. 45-46 et 6. 19-20 - Lc 12. 33

 

 

Le choix que fait le marchand est comparable à celui du pêcheur avisé au logion 8. Il opte pour la valeur inaltérable d’une perle plutôt que pour des biens périssables. Une fois de plus est mis en exergue l’importance de l’intelligence, de la faculté de discerner qui nous est confiée. Cette démarche est un aspect important qui distingue cet évangile des évangiles canoniques, où l’amour du prochain est bien davantage à l’honneur. Une intelligence au service d’une réflexion religieuse libre et personnelle - comme, entre autres, Teilhard de Chardin nous en donna l’exemple - ne fut hélas jamais appréciée par les autorités ecclésiastiques… Pourtant, toute expression de bonté n’a de valeur que si l’action se fonde sur une connaissance appropriée !

 

 

77

a dit jésus

je suis la lumière qui est sur eux tous

je suis le tout

le tout est venu de moi (*)

et le tout est venu à moi

fendez le bois là je suis

soulevez la pierre là vous me trouverez

 

Jn 8. 12

 

 

(*) Nous soupçonnons ici une inversion des lignes 4 et 5. L’expérience de la lumière intérieure est en effet antérieure à l’expression qui peut en être faite.

L’expérience d’un état de conscience d’unité, dont témoignent mystiques et yogis, ne peut s’exprimer en paroles. La parole appartient au monde relatif et s’exprime donc en termes dualistes. La lumière et sa source sont un… Celui ou celle qui en soi-même reconnaît cette lumière est un avec la lumière et donc uni à sa source, qui est aussi le vide… Le vide est lieu où réside l’Esprit qui pénètre le tout, qui permet l’expression de chaque vibration, de chaque particule élémentaire, de chaque atome. Dans l’inférieur Il s’exprime en énergie et matière, en images et couleurs. Au plus profond de l’être du monachos Il se manifeste comme une lumière qui embrase : je suis être, parce que le vide me pénètre de sa lumière et m’élève à sa source… Ceci n’est pas l’expression d’une exaltation de soi mais de l’expérience d’une intégration dans l’Être absolu.

Ceux qui voient dans l’inférieur distinguent des couleurs… Celle ou celui qui connaît la lumière, connaît toutes les couleurs ! Qui reconnaît la source de la lumière, qui est à la fois vide et tout, voit le tout en soi et soi-même dans le tout. La suspicion de panthéisme, dont ce logion fait l’objet, appartient à ceux qui voient avec deux yeux et ne distinguent que des couleurs. Pour la lumière dans les couleurs leurs yeux sont encore trop faibles, leur conscience trop aveugle…

 

 

78

a dit jésus

pourquoi êtes-vous sortis vers la campagne

pour voir un roseau agité par le vent

et pour voir un homme paré de vêtements délicats

là sont vos rois et vos supérieurs

ceux-ci portent des vêtements délicats

et ils ne pourront pas connaître la vérité

 

Mt 11. 7-10 - Lc 7. 24-27

 

 

D’où vient le roseau et d’où le vent qui l’agite ? Ils témoignent d’une vie pure, spontanée et naturelle. La connaissance de la nature et de ses lois est une opportunité pour évaluer tout prétentieux pouvoir humain. Chaque expression naturelle répond en effet à une loi absolue. Dans la reconnaissance du lien permanent, qui unit chaque expression relative à sa source absolue, réside le principe fondamental de la conscience religieuse universelle.

Notre attention se porte hélas bien plus aisément vers un spectacle artificiel présenté par de hauts dignitaires parés de vêtements délicats. Ce n’est pourtant pas auprès de ces gens là, détenteurs de savoir et de pouvoir, que nous découvrirons la sagesse véritable. L’enseignement que nous propose la nature est bien plus précieux qu’un cortège de professeurs ou de cardinaux…

 

 

79

une femme dans la foule lui dit

heureux le ventre qui t’a porté et les seins qui t’ont nourri

il lui dit

heureux sont ceux qui ont entendu la parole du père

et qui l’ont gardée en vérité

car il y aura des jours où vous direz

heureux le ventre qui n’a pas conçu

et les seins qui n’ont pas allaité

 

Lc 11. 27-28 et 23. 29

 

 

Ainsi que Paul en témoigna explicitement, l’attente d’un avènement divin libérateur était solidement ancrée dans les mentalités juives. L’histoire du peuple élu par Jahvé est marquée par de nombreuses dominations étrangères. Un jour viendrait pourtant où l’autorité divine serait définitivement rétablie. Mais, pour que cela puisse se réaliser, la venue d’un Messie était nécessaire. Ceux, qui jadis furent reconnus comme tel, n’ont pu mener leur tâche à bien. Peut-être cette femme a-t-elle reconnu en Jésus le libérateur tant attendu. Hélas, il ne peut que la désabuser. Ils ne se trouvent pas sur la même longueur d’onde…

L’avènement libérateur qu’espèrent les juifs n’est qu’un rêve. Comme n’est qu’illusion l’alliance qu’ils croient avoir avec leur Dieu. Il n’est pas évident de remettre en question des convictions aussi profondément enracinées dans les mentalités religieuses et qui représentent en plus une réponse à des angoisses existentielles. Ce constat est valable tant pour l’homme moderne, que pour les contemporains de Jésus. La réalité représentée par l’image d’un royaume est bien réelle, mais elle ne correspond pas à l’attente juive. L’avènement du royaume n’est pas ce happening, tel qu’il fut conçu dans la Bible hébraïque et reconnu par Paul, mais une réalité intérieure, qui ne peut se révéler qu’au terme d’un cheminement intérieur. Cette réalité nouvelle ne peut se révéler que par une réceptivité à la parole du père. Une telle écoute n’est hélas pas présente. Jésus ne peut que constater la confusion et tenter de préserver ses auditeurs d’une attente illusoire et d’alléluias présomptueux…

Car toujours la loi de karma accomplira sa tâche et fustigera les erreurs humaines, faisant des victimes parmi coupables et innocents. Ceci peut paraître contraire à notre sentiment de justice, contraire aussi à l’image d’une l’infinie bonté divine. Pour ses images l’homme seul est responsable. La loi est ce qu’elle est : imperturbable et impitoyable…

 

 

80 voir le logion 56

 

81

a dit jésus

celui qui s’est fait important qu’il se fasse roi

et celui qui exerce un pouvoir qu’il renonce

 

110

a dit jésus

celui qui a trouvé le monde et s’est fait important

qu’il renonce au monde

 

 

Autorité et pouvoir sont deux notions bien distinctes, qui dans notre société et probablement depuis que l’homme est apparu sur Terre, furent trop aisément confondues. Une autorité découle naturellement d’une juste connaissance. C’est elle qui dans la Bible fut symbolisée par le fruit de l’arbre de la connaissance, dont Adam s’est accaparé. Une autorité qui met une juste connaissance au service d’autrui est libératrice. Quiconque utilise sa connaissance afin de se servir soi-même et se faire important, exerce un pouvoir. Tout exercice de pouvoir restreint la liberté d’autrui.

Cette confusion qui fut fatale à ceux qui se sont considérés comme les héritiers des disciples de Jésus. Depuis qu’au IV° siècle l’empereur romain Constantin adhéra à la croyance chrétienne, autorité religieuse et pouvoir politique, Dieu et César, se sont épousés. Jamais une telle alliance contre nature n’eût pu être conçue ! Surtout pas au nom de Jésus, le serviteur, qui jamais ne s’est rallié aux puissants mais a toujours pris le parti des plus faibles. En Jésus est en effet personnifié le principe, que jamais une connaissance religieuse ne pourrait engendrer quelque exercice de pouvoir que ce soit…

Chaque croyance se fonde sur une prétendue connaissance du Divin, concrétisée dans des commandements et des interdits. Ceux-ci sont considérés comme étant d’origine divine et donc irrévocables. Cette connaissance n’a pas été mise au service de l’homme. Pour lui elle n’était pas libératrice mais contraignante : autorité est devenue pouvoir…

Renoncer à toute implication dans l’exercice d’un quelconque pouvoir est le message évident qui nous est présenté dans ces deux logia. Car quiconque participe à un pouvoir subit la loi du lion. L’histoire de l’Église de Rome illustre bien toutes les conséquences que peut engendrer aussi bien la confusion entre autorité et pouvoir, que le désir de s’octroyer un pouvoir.

Du logion 81 est à déduire que le titre de roi n’est pas à confondre avec un exercice de pouvoir ! L’autorité royale engendre elle aussi une responsabilité au service des autres. La confusion entre autorité et pouvoir trouve son origine dans la conscience individuelle et appartient donc à la responsabilité de chaque être. Lorsque, victime de perturbations, la conscience se trouble, le moi se fait important et s’accorde un pouvoir, il s’engage sur une voie fatale illustrée par l’histoire du péché originel. Adam - l’homme - s’est accaparé du fruit de l’arbre de la connaissance afin de s’octroyer un pouvoir dirigeant dans la création. Il a confondu être et avoir, donner et prendre. Le geste d’Adam n’était pas donnant mais prenant. Inexorablement il fut sanctionné par la loi de karma.

Toujours son orgueil  est nôtre. Toujours, et nonobstant la croix, une lucidité rédemptrice nous fait défaut… La prise de conscience des conséquences dévastatrices de l’orgueil humain, qui a abusé tant d’un savoir douteux que d’un pouvoir illicite, est déterminante dans le choix de notre réponse à l’invitation de Jésus dans cet évangile.

 

 

82

a dit jésus

celui qui est près de moi est près de la flamme

et celui qui est éloigné de moi est éloigné du royaume

 

Origines - homilia in Jeremiam 20.3 : j’ai lu quelque part que le Sauveur a dit - je me demande si on a mis ces mots dans la bouche du Sauveur ou si on l’a cité de mémoire ou bien encore si ce qu’on dit est vrai - en tout cas voici ce que le Sauveur dit en ce passage : celui qui est près de moi est près du feu, celui qui est loin de moi est loin du royaume.

 

 

Hormis le soleil et la lune, une flamme représentait alors l’unique source de lumière. Jésus a reconnu la source de la lumière véritable à l’intérieur de lui-même. Qui est près de lui est près de la source. Il est évident que cette proximité n’est pas physique mais spirituelle ! L’expérience d’un lien spirituel ne repose ni dans  le temps ni dans l’espace. Celle ou celui qui s’est éveillé et élevé au niveau de la conscience de Jésus, transcende temps et espace et est unifié à lui dans son intégration à la royauté du Père.

 

 

83

a dit jésus

des images apparaissent à l’homme

et la lumière qui est en elles est cachée

dans l’image de la lumière du père elle se dévoilera

et son image sera cachée par sa lumière

 

 

Cette parole nous invite à une réflexion peu commune ! Le symbolisme de la lumière était déjà présent au logion 50. La lumière est source de visibilité, bien qu’elle-même soit invisible… En effet, la nuit nous voyons la lune au milieu des ténèbres. Nous savons pourtant que la lune n’est pas une étoile, qu’elle n’est pas une source de lumière. Elle réfléchit la lumière du soleil, qui est donc bien présente là où nous ne voyons que des ténèbres. De même une projection cinématographique ne peut se passer d’un écran, dont la matière rend visible les images portées par la lumière. Dans une union harmonieuse avec la matière la lumière sert, afin de nous révéler les images qu’elle porte en elle.

La lumière du Père est d’une nature différente. Elle est la lumière intérieure, qui invite à une connaissance ou une vision nouvelle, à un engagement plus conforme à notre finalité. Reçue par l’écran de notre conscience elle est appelée pneuma, Esprit, le souffle ou la parole du Père. Par elle, et uniquement par elle, la réalité proposée par l’entremise de l’image d’un père peut se révéler en nous. L’expérience de la présence au plus profond de nous-mêmes de l’expression d’une réalité absolue ne peut toutefois être confondue avec l’impossible connaissance de cette réalité…

Imaginez un instant un bel après-midi d’été, inondé de lumière. Par l’image de la lumière nous est révélée sa source : le soleil. Mais le soleil lui-même nous est caché… par sa lumière ! Ainsi toujours l’image du Père nous sera cachée par sa lumière. Aucun être ne peut se prévaloir d’une connaissance du Père. Il ne peut être qu’ébloui et donc aveuglé… Théologien, où est ton deuil…?

 

 

84

a dit jésus

les jours où vous voyez votre ressemblance vous êtes réjouis

mais lorsque vous verrez vos images

qui étaient avant vous au début

qui ne meurent ni se manifestent

combien supporterez-vous

 

 

Les images, que nous percevons de nous-mêmes par l’entremise du miroir que d’autres nous proposent, déterminent l’importance que nous accordons à notre moi. Ces images peuvent nous flatter ou nous décevoir. Quelle que puisse être la valeur de « l’image de soi », toujours cette image sera-t-elle fondée sur des valeurs relatives et éphémères, car continuellement changeantes. Si nous voulons voir notre image véritable, qui se cache derrière l’image du moi, il est nécessaire de transcender les valeurs relatives. Car le « soi véritable », dont le moi n’est que l’expression visible et temporelle, réside dans la lumière intérieure qui est invisible et intemporelle. C’est la raison pour laquelle le « soi véritable » est invulnérable… (voir le logion 67) En lui chaque être est de manière égale unifié à l’Être absolu.

 

 

85

a dit jésus

adam est issu d’une grande puissance et d’une grande richesse

et il n’a pas été digne de vous

car  eût-il été digne il n’aurait pas goûté la mort

 

 

L’histoire du péché originel fait partie de la culture juive. Reste pourtant la question de savoir comment ce récit biblique fut perçu… Le geste d’Adam doit-il être considéré comme le péché singulier d’un seul homme, pour lequel Dieu a puni l’humanité entière, ou s’agit-il d’un conte symbolique où est fustigé l’orgueil de l’être humain qui, reniant l’autorité de son Créateur, s’est accordé à lui-même un pouvoir illicite ?  

La loi d’harmonie, qui préside à toute expression de la vie dans son infinie diversité, appartient au supérieur. De cette loi aucun homme ne peut s’octroyer l’autorité. Toute usurpation est geste d’orgueil. Poussé par son savoir prétentieux l’homme s’est séparé d’une autorité absolue - une grande puissance et une grande richesse – et a engendré sa propre mort...

Toujours nous sommes l’Adam, car toujours nous nous accordons un savoir et un pouvoir illicite. Depuis Abraham et jusqu’à aujourd’hui des hommes se sont imaginés être les interprètes d’une «volonté divine». En plus ont-ils abusé d’une prétendue connaissance du Divin afin d’imposer leur pouvoir à d’autres. Ne serait-il pas trop naïf de croire que la croix ait pu libérer l’humanité entière de ce «péché originel»… ? Une prise de conscience de l’orgueil, qui toujours nous isole de la source unique dont est issu Adam, est la condition première pour qu’un engagement sur la voie d’une connaissance libératrice puisse se réaliser.

L’expression : il n’a pas été digne de vous peut susciter la présomption que Jésus considère ses disciples comme des exemples quasiment parfaits. Cet évangile nous enseigne pourtant bien souvent le contraire… Il est probable qu’il fait ici allusion à l’image, dont il était question au logion précédent : le potentiel absolu présent dans chaque être.

 

 

86

a dit jésus

les renards ont leur tanière et les oiseaux ont leur nid

mais le fils de l’homme n’a pas d’endroit

où incliner sa tête et se reposer

 

Mt 8. 19-20 - Lc 9. 17-18

 

 

La nature est la matrice biologique d’où sont issus l’animal et l’homme. Elle est aussi la terre nourricière qui nous permet un développement libre et harmonieux. Elle est en plus une mère pleine de sagesse, tantôt généreuse tantôt péniblement sévère, qui nous enseigne les valeurs de l’harmonie. Car la loi, qui préside à son expression, est aussi celle qui dirige toutes les cellules de notre corps. Seulement, l’expression de cette loi engendre un tel raffinement dans le cerveau de l’homme, qu’il se considère supérieur à la nature. Car sur elle il peut établir son pouvoir, domestiquer des animaux, sévir à sa guise... Mais en ce domaine aussi la loi réclame son dû !

L’homme ne peut impunément manipuler la nature, la maltraiter pour en tirer un profit. Car elle aussi n’est qu’un prêt, dont rien ne lui appartient, ni tanière, ni nid, ni quelqu’endroit que ce soit. Toujours la loi de karma restera de rigueur, et pour chaque abus nous sera présentée l’addition… Trop souvent hélas nous préférons ignorer les nombreux avertissements que la nature nous adresse. La nécessité de vivre en harmonie avec la nature est pourtant un souci tellement plus concret que les nombreuses investigations, qui ont pour but de tirer profit des richesses naturelles. Seulement voilà, aussi longtemps que notre harmonie intérieure sera défectueuse, un vécu harmonieux avec notre environnement naturel restera problématique !

 

 

87

a dit jésus

misérable est le corps qui dépend d’un corps

et misérable est le soi intérieur [psychè] qui dépend de ces deux

 

 

Au logion précédent nous étions confrontés à la relation qui nous unit à notre environnement naturel. Ce logion-ci nous confronte à notre dépendance par rapport au corporel. Comme la nature est un prêt mis à notre disposition, afin de nous permettre un développement harmonieux, notre corps est lui aussi un prêt qui nous est confié individuellement. Il est l’outil par lequel notre moi peut se manifester en une expression personnelle. Comme la nature, notre corps sert lui aussi, afin de nous révéler la loi d’harmonie, par laquelle s’exprime l’Être absolu.

Mais, depuis que l’homme a substitué son propre savoir à la loi d’harmonie, la société humaine porte la marque non pas d’une harmonie mais d’une dépendance. Des liens horizontaux et donc superficiels sont devenus tellement plus importants que cet unique lien intérieur, en lequel réside la racine véritable de toute vie relative. Dépendance signifie manque de liberté et engendre rapport de forces et confrontations. En se séparant de sa source, en reniant sa loi, le soi serviteur a cédé la place au moi dominateur. L’équilibre à l’intérieur de l’homme en a subi les conséquences. L’unité du corporel et du psychique est devenue disharmonieuse, l’intelligence s’est troublée. Un savoir imaginaire a remplacé une juste connaissance. Ainsi le moi est devenu dépendant du corps comme le corps est devenu dépendant du moi. Des corps sont devenus dépendants d’autres corps et de cette dépendance des moi sont devenus les victimes. L’inspiration, qui à l’origine était le guide d’un équilibre harmonieux, ne pouvait plus se manifester…

Toute dépendance corporelle engendre des désirs égocentriques. Tant que ces désirs-là déterminent le choix de nos actes, nous demeurons dans une vulnérabilité qui rend fragile toute tentative de relation harmonieuse. Nos attentes ne sont plus réalistes, parce que nos désirs ne répondent plus aux normes d’harmonie. Aussi bien le savoir que l’amour n’ont de valeur que lorsqu’ils sont donnés. La faculté de donner harmonieusement est mise à notre disposition par une source inspiratrice. La condition essentielle pour vivre en harmonie toute relation humaine consiste donc à fixer solidement nos racines dans cette source absolue. «Les hommes manquent de racines, ça les gène beaucoup…» (Le petit Prince XVIII)

Dans la loi d’harmonie règnent solidarité et serviabilité. Ces qualités concernent l’expression du psychisme à travers le corps. Si nous voulons évoluer vers un idéal d’harmonie, nous devons donc renoncer à toute forme de dépendance. Ceci ne signifie pas que nous devons, selon la parole de Paul, renoncer à toute implication dans un monde «de chair et de sang» ! Comme la lumière ne peut exprimer sa visibilité que dans une union harmonieuse avec la matière, «la chair» demeurera toujours le substrat par lequel s’exprime l’Esprit. L’harmonie physique, appelée sexualité, dans laquelle amoureusement s’unissent deux corps, appartient elle aussi à l’expression de Sa loi…  En cette loi point de place toutefois pour une dépendance, seulement pour une union harmonieuse...

 

 

88

a dit jésus

des anges viennent vers vous et des prophètes

et ce qui est à vous ils vous le donneront

et vous-mêmes donnez leur ce qui est dans votre main

dites-vous quel jour viendront-ils

et recevront-ils ce qui est leur

 

 

Voici sans doute le logion le plus cryptique de cet évangile. Sincèrement, le sens de cette projection futuriste nous échappe ! Le rôle dévolu aux anges et aux prophètes nous semble pour le moins suspect, surtout lorsqu’on connaît l’opinion de Jésus concernant les prophètes. (voir le logion 52) En plus s’agit-il ici de l’unique mention d’anges faite par Jésus dans cet évangile. Les verbes donner et recevoir nous font soupçonner un négoce suspect, dans lequel seraient compromis anges et prophètes… Ne s’agirait-il pas d’une émanation de l’ancien ou d’une gnose mal comprise… ?

L’impression dominante à la lecture de ce logion est la suspicion d’une manipulation, d’une variante fantaisiste du logion 41, mise dans la bouche de Jésus. Dans les évangiles canoniques de telles manipulations sont hélas trop souvent présentes. Certains vont même jusqu’à prétendre qu’elles y sont plus nombreuses que des authentiques paroles de Jésus… Dans cet évangile un problème analogue est de mise au logion 114. «Être passant» nous semble ici l’attitude la plus indiquée…

 

 

89

a dit jésus

pourquoi lavez-vous l’extérieur de la coupe

ne comprenez-vous pas que celui qui a créé l’intérieur

est aussi celui qui a créé l’extérieur

 

Mt 23. 25 - Lc 11. 37-40

 

 

La formulation présentée dans l’évangile de Luc au verset 11,40 nous semble plus logique : celui qui a fait l’extérieur n’a-t-il pas fait aussi l’intérieur ? Cette possible inversion n’a pourtant pas de conséquences interprétatives.

Une fois de plus ce logion concerne la relation entre l’intérieur et l’extérieur, le supérieur et l’inférieur. Le serviteur se doit de servir comme sert une coupe. L’importance de la coupe est déterminée par son contenu, par l’intérieur. Mais l’intérieur ne peut servir qu’à la condition qu’il soit propre et donc vide. En plus : il n’y a pas d’intérieur sans extérieur… Une attention portée vers l’extérieur n’est pas réprimandable, mais n’a de sens qu’en fonction d’un service commun : l’extérieur sert l’intérieur comme l’intérieur sert l’eau de la source… à moins que ce soit le vin du seigneur… !

 

 

90

a dit jésus

venez vers moi car mon joug est efficace

et douce mon autorité

et vous trouverez un repos pour vous-mêmes

 

Mt 11. 28-30

 

 

Un joug est un objet servant à unir l’homme et sa charge de telle sorte que celle-ci devienne plus facilement transportable. Dans cette image aussi est donc symbolisée une unité. Dans la conscience d’unité aucune tâche n’est lourde à porter, aucune autorité n’y est contraignante. Là est également l’endroit où se révèle le repos véritable, qui est paix intérieure.

La réflexion que la racine du mot joug est le sanskrit yug, qui est également la racine de yoga, nous révèle une dimension universelle dans la pensée religieuse. Car la signification de yoga concerne également le concept d’unité, du lien qui relie, d’une réalité religieuse… (voir la Bhagavad Gita). L’image du joug nous dévoile une approche commune dans la réalisation d’une conscience religieuse, qui transcende temps et cultures…

 

 

91

ils lui dirent

dis nous qui tu es afin que nous croyions en toi

il leur dit

vous scrutez le visage du ciel et de la terre

et celui qui est devant vous vous ne le reconnaissez pas

et en cet instant vous ne pouvez le sonder

 

Lc 11. 56 - Mt 16. 1-3 - Jn 14. 8-9

 

 

Qui sont ces hommes qui s’adressent ici à Jésus ? De toute évidence ce sont des personnages importants, car ils scrutent le visage du ciel et de la terre. Il s’agit donc de nos scientifiques, de nos savants, ceux qui ont fait preuve d’un savoir fiable ? Face à lui ils se sentent quelque peu déroutés : ils veulent bien croire en lui, mais désirent savoir qui il est, quelle preuve d’autorité il peut leur soumettre. Ils ont en effet leurs propres critères afin de juger de l’importance d’une personne, de la valeur de sa connaissance. Celui qui a l’audace de prétendre à un savoir religieux se doit d’être pour le moins théologien…

Mais la gnose n’a que faire d’un savant savoir. Par rapport à elle, même un théologien est un profane… Car la gnose est une connaissance qui ne peut être transmise par une autorité religieuse, qui ne peut être enseignée à une université. Avoir accès à la gnose pose d’autres exigences au disciple. Et la première de celles-ci est une disponibilité mentale à relativiser un savoir personnel, qui peut pourtant nous valoir une reconnaissance certaine au regard des autres. Toute conviction de détenir une vérité s’oppose à la première invitation de Jésus : que celui qui cherche ne cesse de chercher…

Ces savants sont bien des chercheurs, mais pas dans la bonne direction… Ils ne se posent pas encore les bonnes questions. Leur conscience n’est pas encore réceptive à la gnose que leur propose Jésus.

 

 

92

a dit jésus

cherchez et vous trouverez

mais ces choses sur lesquelles vous m’avez interrogé jadis

et que je ne vous ai pas dites alors

maintenant je veux les dire

et elles ne vous intéressent pas

 

 

Dans la tradition hindouiste un guru ne répond à la question de son disciple que lorsqu’il considère que celui-ci est apte à recevoir la réponse. Souvent sa réponse prend la forme d’une nouvelle question, qui doit mener le disciple à la solution de la question initiale. Ainsi chaque vision nouvelle est comme un fruit que le disciple peut cueillir sur sa voie de recherche spirituelle. (voir le logion 21)

Jésus sait que son temps est limité. Ce que jadis il a omis de dire à ses disciples, parce qu’ils n’étaient pas encore aptes à recevoir sa gnose, il désire le dire maintenant. Mais leur intérêt fait défaut. La voie de recherche, à laquelle il les a invité, n’a toujours pas abouti. Il n’est donc pas étonnant que son enseignement, tel qu’il nous est proposé dans cet évangile, n’ait pu être transmis par des évangélistes dans sa pureté originelle. L’invitation à un engagement personnel par une recherche de la juste compréhension de ses paroles, fut remplacée par le devoir de croire ce que d’autres avaient cru comprendre et ce qui pieusement fut présenté comme une vérité absolue…

 

 

93

ne donnez pas aux chiens ce qui est pur

pour qu’ils ne le jettent pas sur le fumier

ne jetez pas de perles aux pourceaux

pour qu’ils n’en fassent pas de saletés

 

Mt 7. 6

 

 

Ce qui possède une valeur impérissable se doit d’être traité avec respect et circonspection. La connaissance que Jésus met à notre disposition est d’une valeur supérieure à celle qui peut, aux yeux des autres, faire de nous un personnage important. La science est un savoir qui peut être appris, peut être transmis à d’autres par le jeu de questions et de réponses. Comme un guru Jésus propose ses réponses sous une forme cachée. Il présente des images que le disciple doit dévoiler lui-même. C’est la voie par laquelle la gnose peut se révéler au disciple comme une connaissance engendrée par une recherche et une expérience personnelles. La valeur de cette connaissance est telle qu’elle ne convient pas à une consommation de masse. La gnose n’est pas du «fast food» !

 

 

94

a dit jésus

celui qui cherche trouvera

et à celui qui frappe vers l’intérieur sera ouvert

 

 

La source est à notre disposition, la table de la fête est dressée. Seulement nous en ignorons l’endroit. Celui ou celle qui se donne de la peine et ne cesse de chercher trouvera… à la condition toutefois de chercher dans la bonne direction : vers l’intérieur ! Mais la recherche intérieure connaît elle aussi des graduations. Qui flâne dans son petit jardin secret n’est pas nécessairement parvenu à fermer la porte de sa chambre intérieure ! À l’intérieur du vide de cette chambre demeure le Père dans le secret… (voir le commentaire au logion 53) À tous ceux ou celles, qui dirigent leur attention vers le silence du vide à l’intérieur de soi, sera ouvert. Jésus rejoint ici l’expérience du Bouddha. L’accès au nouveau ne se présente toutefois pas comme un évènement spectaculaire ! Car la voie qui mène à la source est longue et solitaire, son cheminement s’opère dans la discrétion. Sa richesse ne se dévoile que pas à pas. Pourtant, plus nous nous approchons de la source, plus l’eau devient limpide…

 

 

95

a dit jésus

si vous avez de l’argent ne le prêtez pas

mais donnez le à celui qui ne vous le rendra pas

 

Lc 6. 34

 

 

Il y a être, il y a avoir… Les conditions de vie, desquelles l’homme lui-même est responsable, sont devenues telles que posséder de l’argent est nécessaire pour vivre décemment. L’argent n’est pourtant qu’un moyen, pas un but en soi ! Le but est de vivre en harmonie, aussi bien avec soi-même qu’avec tous les êtres et la nature. Le mot «solidarité» est présent dans bien de jolis discours. Dans la pratique sa réalisation est entravée par tant d’intérêts personnels, économiques ou politiques.

Ce qui était moyen est devenu but… Les valeurs se sont inversées ! Non plus un savoir économique au service de l’épanouissement de l’homme, mais l’homme au service de lois économiques. L’émanation la plus récente de ce disfonctionnement est l’introduction des biocarburants. L’addition de la maltraitance de la nature est renvoyée à la nature elle-même. La loi qui sert l’harmonie naturelle est détournée de sa finalité afin de servir des lois économiques. L’homme manipule la loi au lieu de l’écouter... Son savoir a déboussolé une échelle de valeurs fondamentales.

Quelle est, en plus, la valeur de ce qui m’appartient, de mes mérites, des aumônes que je donne…? En quelle mesure sommes-nous, croyants ou non-croyants, sincères et conséquents dans la mise en pratique de jolis principes, contenus dans un message évangélique ou dans quelqu’autre idéologie… ?

 

 

96

a dit jésus

le royaume du père est comparable à une femme

elle prit un peu de levure et le cacha dans de la pâte

et elle en fit de grands pains

celui qui a des oreilles qu’il entende

 

Mt 11. 33 - Lc 13. 20-21

 

 

C’est à l’intérieur de la pâte que la levure est active et qu’elle produit, en harmonie avec la pâte, des grands pains. Dans la réalité l’unité de la levure et de la pâte fait suite à celle de la semence et de la bonne terre. L’expérience intérieure de l’unité nous révèle spontanément la force créatrice qui émane de l’autorité du Père. Mais pour y parvenir il est nécessaire de mettre soi-même la main à la pâte… Comme le geste du semeur, celui de la femme est nécessaire pour révéler une évolution naturelle et spontanée. Unir semence et bonne terre, levure et pâte nous semble chose simple. En réalité cette démarche nécessite un nouvel état mental, car le savoir de l’homme a déboussolé les valeurs… L’intégration de la levure dans la pâte ne fait plus partie de notre préoccupation ! Nous consommons des pains que d’autres ont préparés pour nous avec des pâtes religieusement manipulées. Ces pains nous sont ensuite présentés comme la manne de Jahvé ou le pain que nous offre le Père…

L’image de la levure est devenue le symbole d’une foi capable de déplacer des montagnes, de l’enthousiasme aussi avec lequel la parole évangélique inspirerait le monde. Hélas, trop d’hommes «inspirés» se sont présentés comme boulangers, tandis que la femme, qui elle possède le savoir-faire, fut maintenue à l’écart…

 

 

97

a dit jésus

le royaume du père est comparable à une femme

qui portait une cruche pleine de farine

alors qu’elle allait un long chemin l’oreille de la cruche se brisa

la farine s’écoula derrière elle sur le chemin

comme elle ne le savait pas elle ne pouvait en être peinée

lorsqu’elle eut atteint l’intérieur de sa maison

elle déposa la cruche et vit qu’elle était vide

 

 

Dévoiler une connaissance dissimulée dans une image est un processus mental, qui nécessite intelligence et perspicacité. Il arrive pourtant que l’image transcende toute logique rationnelle. Elle se distingue alors par une beauté troublante, par une poésie volatile…

C’est un long chemin que parcourt la femme, un chemin qui dure ce que dure une vie. Un chemin que tous et toutes nous avons à parcourir dans la solitude de notre unicité… Ce qui se passe durant le cheminement de la femme lui échappe : elle n’est pas consciente de perdre quelque chose. Le vide est la valeur qui, spontanément et sans causer de peine, prend la place de ce qui ne représente qu’une valeur relative. Mais le vide ne fait pas partie de notre échelle de valeurs mentales. Plus nous possédons, plus nous sommes importants. Ainsi le veut la règle conçue par l’homme !

Diriger l’attention de notre mental vers le domaine de la réflexion, afin d’y concevoir des idées nouvelles, une vision différente, est certes utile et nécessaire, mais signifie : labourer le terroir de notre jardin mental…  Celui ou celle qui parvient à se circoncire en esprit, qui est capable de laisser son mental s’inonder par le silence du vide dans lequel il a sa source, reçoit le privilège d’apprécier la valeur unique qui émane du vide. Ce qui, dans cet état de conscience d’unité dans la source , peut être reçu se manifeste, comme la levure dans la pâte, spontanément et sans peine.

Tel que l’eau émane du vide de la source, une juste appréciation des valeurs émane elle aussi du vide, du silence au plus profond de notre conscience. Cette expérience est le fruit que le monachos reçoit tout au long de son cheminement solitaire et libérateur.

Une coupe ne peut servir que si elle est vide… Par quel mélange bizarre la coupe de notre conscience fut-elle embourbée ? Quoi que ce soit, une purification s’impose. Ceci nous rappelle les paroles du logion 28 ou celles du logion 61. À chaque fois nous fut enseigné le besoin de redevenir vides. Ceci nous rappelle aussi en toute subtilité la valeur de la circoncision en esprit… (logion 53)

L’image de l’unité de la graine et de la bonne terre est fascinante par sa simplicité englobant une universalité. Par la subtilité de son contenu à peine perceptible, cette image de la femme portant une cruche respire le sublime ! Nous touchons ici à la limite où la parole n’est tout juste pas superflue…

 

 

 98

a dit jésus

le royaume du père est comparable à un homme

qui voulait tuer un grand personnage

dans sa maison il dégaina une épée et transperça le mur

afin de tester la solidité de sa main

alors il tua le grand personnage

 

 

Ce serait faire preuve de naïveté que de voir dans cette parole une incitation à la violence. Une méprise de sa signification pourrait bien être à l’origine de la parole ahurissante que Luc nous propose au verset 22,36 de son évangile.

L’image n’est qu’un moyen pour aborder une réalité. Elle doit donc être reconnaissable par ceux auxquels elle s’adresse. Ni la réalité de conflits humains, ni l’usage de la violence ne sont étrangers aux disciples. Mais, qui autre que notre moi dominateur pourrait-on reconnaître dans l’image du personnage important, à qui il est nécessaire de régler son compte ? Un moi qui, imbu des règles du lion, demeure dans l’illusion de son propre pouvoir, qui, enivré par des valeurs trompeuses, s’est élevé soi-même sur un trône. De ce moi là il est impératif de se débarrasser. De son ivresse le vin doit être rejeté… de la poutre son œil doit être libéré… L’unique combat véritable que nous devons mener est celui avec nous-mêmes. (voir le logion 16)

 

 

99

les disciples lui dirent

tes frères et ta mère se tiennent à l’extérieur

il leur dit

ceux qui en ces lieux font la volonté de mon père

ceux-là sont mes frères et ma mère

ce sont eux qui entreront dans le royaume de mon père

 

Mt 12. 45-50  - Mc 3. 31-35 - Lc 8. 19-21

 

 

Tous et toutes nous avons une mère biologique et peut-être aussi des frères et des sœurs. Mais nous avons également une Mère ou un Père spirituel. De ce Père là Jésus n’est pas le fils unique… !

Un lien spirituel dépasse les limites d’une expérience physique ou mentale. C’est la raison pour laquelle il ne peut être approché que par le biais d’une image. Tant l’image de la mère que celle du père sont des références humaines. Le propre de l’être humain est d’avoir une volonté afin d’exécuter le libre choix de ses actes. La volonté du père est une faculté relative, qui appartient à l’image. Parce que nous commettons l’erreur de confondre image et réalité, nous projetons cette faculté sur une réalité absolue. Aussi sommes-nous perplexes devant tant d’atrocités que la volonté de Dieu puisse permettre…

La sincérité nous oblige à reconnaître que l’image de Dieu, qui nous fut imposée par notre culture judéo-chrétienne, est impuissante face au «vouloir» de l’homme… Car par le Père fut délégué à l’homme l’accomplissement de Sa volonté ! Dans son intégration à l’autorité du Père c’est l’homme qui prend les décisions, pas le Père… En cela réside toute la valeur de notre liberté et donc de notre responsabilité !

L’image du père a conduit à une perception humaine de la réalité divine, à la personnification de Dieu. «Inch Allah»… «que Votre volonté soit faite»… Ce sont là de pieuses déférences envers un pouvoir imaginaire… ! La responsabilité de ce qui se passe sur Terre ne revient pas à une insondable volonté divine, ni à quelque pouvoir satanique, ni au hasard, ni à la fatalité. Par la liberté, qui lui fut confiée, l’Adam porte lui-même l’entière responsabilité de ses actes. Lui seul est la cause de leurs conséquences, qui peuvent trop souvent hélas prendre des proportions désastreuses. Dans cette réalité régit la loi qui fustige tout, le bien comme le mal.

Le monachos, celui ou celle qui demeure dans l’unité avec le Père, se laisse guider par son inspiration et accomplit ainsi «Sa volonté». Dans cette réalité nous sommes tous et toutes des frères et des sœurs, car unis dans une même filiation.

 

 

100

ils montraient à jésus une pièce d’or en disant

les agents de césar exigent de nous des tributs

il leur dit

donnez à césar ce qui est à césar

donnez à dieu ce qui est à dieu

et ce qui est mien donnez-le moi

 

Mt 22. 15-22 - Mc 12. 13-17 - Lc 20. 20-26

 

 

Comme au logion 30, Jésus ne parle pas ici du Père mais de Dieu. Ceux qui s’adressent à lui vénèrent un Dieu. Jahvé est son nom. Il s’agit donc de Jahvé et non du Père… En plus, par rapport à ce Dieu, Jésus prend délibérément ses distances, car : et ce qui est mien donnez-le moi… Pas étonnant que cette phrase se soit égarée dans les évangiles canoniques !

Jésus nous présente ici trois exemples d’une autorité. Il y a César, qui symbolise l’autorité politique et militaire. Une autorité avide de pouvoir ! Les juifs vivaient alors sous une occupation romaine. De cette situation déplaisante et inacceptable pour un homme libre ils doivent donc assumer les conséquences. Par leur question ils veulent de toute évidence mettre à l’épreuve l’engagement politique de Jésus. Mais sa tâche est élevée au-dessus de la réalité politique. Son engagement libérateur surpasse le monde phénoménal. Il n’est pas un combattant contre le mal ou l’injustice. Il ne lui incombe donc pas de créer quelque agitation contre l’occupant. La loi du plus fort appartient au lion. Ceux qui s’engagent dans un combat avec le lion ont à en subir les conséquences. La situation étant ce qu’elle est, il convient donc de donner à César ce qui lui revient, selon la loi du plus fort.

La deuxième autorité est Dieu, le Dieu des juifs, le fruit de leur imagination. De ce Dieu tout-puissant, dont ils s’imaginent être complètement séparés, l’autorité est bien plus contraignante encore que celle de César. Car leur croyance leur impose une implication permanente dans la volonté et les commandements de leur Dieu. Les juifs doivent donc s’astreindre à des nombreuses prescriptions : faire l’offrande, prier, donner l’aumône, jeûner, respecter le sabbat, se laisser circoncire, des rituels pour lesquels dans cet évangile Jésus témoigne de peu de complaisance. Mais l’accès au royaume de leur Dieu se mérite ! Envers  leur conception religieuse Jésus fait pourtant preuve d’indulgence : donnez à votre Dieu ce qui est à votre Dieu, si cela est votre conviction !

Jésus lui-même est la troisième autorité. Une autorité qui n’ambitionne ni contrainte, ni pouvoir, mais qui est servante. Une autorité qui ne témoigne pas de soi-même mais d’une source intérieure à laquelle il est uni. Pour préciser ce lien intérieur et donc spirituel Jésus nous propose l’image du lien intime unissant un fils à son père. Il invite les hommes à modifier leur état mental, à s’engager dans une voie de recherche intérieure, à découvrir leur unité avec l’Être absolu et, comme d’un père, d’en recevoir l’inspiration. Son souci n’est pas de s’octroyer un pouvoir, ni de rétablir un pouvoir divin sur Terre. Car la royauté du Père est établie ! Elle est à la disposition de chaque être qui est réceptif à Son Esprit. Ce qui revient à Jésus est notre attention, notre écoute. Son enseignement est une invitation personnelle : changez votre mentalité, prenez conscience de qui vous êtes vraiment, de votre responsabilité dans l’autorité du Père et servez comme moi-même je sers.

Le Dieu de l’ancien et le Père du nouveau n’ont en effet rien en commun… Le vêtement neuf, dont témoigne Jésus, n’a pas besoin de retouche à l’aide d’un vieux tissu, le vin nouveau n’a que faire de vielles outres…

 

 

101 voir le logion 55

 

102 voir le logion 37

 

103

a dit jésus

heureux est l’homme qui connaît l’endroit par où entrent les pillards

en sorte qu’il se dressera et rassemblera ses forces

et ceinturera ses reins avant qu’ils ne rentrent

 

 

Ce logion est à associer à la seconde partie du logion 21, au logion 98 aussi. Les pillards, les acolytes du lion, qui tout compte fait pourraient bien représenter nos propres désirs égocentriques, constituent toujours un réel danger. La connaissance de nos faiblesses, des endroits où notre moi est vulnérable, est importante car elle peut nous protéger contre nous-mêmes et préserver ainsi une relation harmonieuse avec autrui. Lutter contre n’est jamais le bon choix ! Se fortifier soi-même, afin de résister à des tentations malveillantes, est par contre une attitude recommandable. Car, finalement, nous sommes nous-mêmes responsables de ce que nous pouvons acquérir, mais qui peut aussi nous être repris.

 

 

104

ils lui dirent

viens prions aujourd’hui et jeûnons

a dit jésus

quelle est donc la faute que j’ai commise

ou en quoi ai-je failli

mais quand le marié aura quitté la chambre nuptiale

alors qu’on jeûne et qu’on prie

 

Mt 9. 14-15 - Mc 2. 18-20 - Lc 5. 33-35

 

 

Après l’image de l’enfant de sept jours et celle de la graine, l’image aussi de la levure et du joug, l’image surtout de l’union du fils et de son père, voici la dernière métaphore par laquelle l’idée centrale de cet évangile - l’unité - est visualisée.

La spécificité de la chambre nuptiale ne dure qu’une nuit… la nuit où se réalise entre l’homme et la femme l’unité qui engendre la vie nouvelle. C’est également le lieu où demeure l’enfant de sept jours, où la graine retrouve la bonne terre, où est la source elle-même… L’ovule fécondé, le fruit de l’unité du masculin et du féminin, de l’époux et de l’épouse, est le germe de la vie nouvelle, qui s’est défait de l’ancien. L’ancien est séparation, isolement, mort… Combien est vaine l’ovule qui ne fut pas fécondé… vaine la semence qui ne féconda point…

Le nouveau ne peut être jugé par les valeurs de l’ancien ! La vérité nouvelle est absence de vérités, la voie nouvelle absence de voie tracée. Seul importe le cheminement personnel. Dans le nouveau point de voile pour cacher notre nudité, point de mérites personnels pour nous enorgueillir. La vie nouvelle ne peut révéler sa richesse que si elle est fondée non dans la séparation mais dans l’unité en sa source, qui est Être absolu. Celle ou celui dont la conscience est établie dans cette unité n’a que faire du jeûne, de la prière ou même de la méditation… Seulement, quand l’unité est rompue, quand le marié a quitté la chambre nuptiale et que séparation est devenue réalité, alors peut être recouru au jeûne et à la prière, afin de rétablir le un là où est venu le deux, la séparation…

 

 

105

a dit jésus

celui qui connaîtra le père et la mère

sera-t-il appelé fils de pute

 

 

Comme aux logia 24 et 71 nous sommes à nouveau quelque peu gênés par un manque d’information. Dans quelle circonstance cette parole fut-elle dite ? Pourquoi Jésus utilise-t-il un gros mot ? Ses disciples ou lui-même furent-ils injuriés de cette façon… ?

Un fils de pute ne peut faire partie de la société, car il ne connaît pas son père. La conséquence de son ignorance est conflit social, répudiation. Nombreux pourtant sont ceux qui connaissent leur père, mais pas leur véritable Père ou Mère… Celui qui sera parvenu à une juste connaissance, qui aura reconnu son Père ou sa Mère véritable, ne pourrait être appelé fils de pute ! Car dans cette connaissance est dissoute toute ignorance !

Comme au logion 101, la mention de la mère est remarquable. Dans la culture religieuse judaïque la femme était en effet totalement subordonnée à l’homme. Cette discrimination ne fait pas partie de la gnose de Jésus ! La différence avec l’état d’esprit de Paul est cuisante… Pourquoi l’Église a-t-elle suivi davantage l’exemple de Paul que celui de Jésus… ? La vénération particulière, dont la mère biologique de Jésus est devenu l’objet quelques siècles plus tard, témoigne d’une compensation exaltante pour le manque de féminité toujours présent dans une Église, qui s’est appelée catholique, c’est-à-dire universelle... Une universalité qui concernait surtout, et à l’encontre de l’état d’esprit de Jésus, la gent masculine de l’univers… (voir le logion 114 !)

 

 

106

a dit jésus

quand vous aurez fait le deux un

vous serez fils de l’homme

et si vous dites montagne éloigne-toi

elle s’éloignera

 

 

Ce logion est une variante plus explicite du logion 48. Dans sa simplicité la limpidité en est étonnante ! Celui ou celle qui a parcouru le cheminement du monachos, qui en sa conscience a réalisé l’unité, a reconnu sa véritable nature : celle du fils ou de la fille du Père ou de la Mère. Cette démarche religieuse est le défi du nouveau que personnifie Jésus. À son invitation il joint en plus la promesse de possibilités insoupçonnées : aucun obstacle ne vous gênera plus…

Une fois de plus apparaît ici que le dénominatif fils de l’homme ne concerne pas que Jésus… Car, potentiellement, chaque être est fils ou fille de l’homme, car enfant du Père le vivant. Cet état ne peut toutefois se révéler qu’en réalisant le un !

 

 

107

a dit jésus

le royaume est comparable à un berger

qui possédait cent moutons

l’un d’entre eux le plus grand s’égara

il laissa les quatre-vingt-dix-neuf

et chercha après lui seul jusqu’à ce qu’il l’eût retrouvé

comme il s’était donné de la peine il dit au mouton

je te veux plus que les quatre-vingt-dix-neuf

 

Mt 18. 12-14 - Lc 15. 1-7

 

 

Le sens de l’image que nous présente ce logion est à rapprocher de celui du pêcheur avisé au logion 8 ou du marchand sage au logion 76. La femme portant une cruche - logion 97 - ne pouvait être peinée, car elle n’était pas consciente de ce qu’elle perdait. En plus la valeur en était banale. Le manque de quelque chose d’important - il s’agit ici du mouton le plus grand - en révèle la valeur. La joie d’une retrouvaille se mesure à la peine qu’on s’est donné pour retrouver l’égaré ! Il n’est pourtant pas évident de se séparer de ce qui, au regard des autres, nous certifie une importance certaine - et parfois il peut s’agir d’un troupeau entier - dans l’espoir de découvrir l’unique, le plus précieux…

En un certain sens les trois logia se complètent. Ce qui fut pris à l’enfant de sept jours, il pourra le retrouver grâce au discernement du pêcheur avisé, à la sagesse du marchand et à l’engagement du berger responsable.

 

 

108

a dit jésus

celui qui boit de ma bouche sera comme moi

moi-même je serai lui

et ce qui est caché lui sera révélé

 

 

La réalité biologique nous apprend que chaque être est unique, que tous et toutes nous sommes différents les uns des autres. Comment Jésus peut-il reconnaître en quelque autre son égal… ? Parce que sa connaissance transcende la réalité biologique. Sa perception du réel englobe l’Être absolu, qui est source de toute vie relative. Dans l’expérience du lien qui l’unit à cette source, réside la connaissance qu’il désire partager avec nous.

« Celui qui boira l’eau que je lui donnerai deviendra source lui-même… » dit Jésus dans l’évangile de Jean. C’est l’instant où, en conscience, le disciple est unifié à lui. La réceptivité du disciple est la condition essentielle pour accéder à l’état de conscience de Jésus. Cette réceptivité concerne directement une pureté intérieure, telle qu’elle est présente dans la source. À l’image de l’eau de la source, la gnose s’écoule du vide, qui est aussi le substrat de la conscience. Dans ce vide réside l’Esprit. Si Jésus se donne tant de peine à partager sa connaissance avec d’autres, c’est parce qu’il a pleine conscience que personne n’est différent de lui dans son unité avec le Père.

Le piège dont nous, en tant que chrétiens, avons été les victimes est précisément la reconnaissance de Jésus comme l’unique fils du Père. Tous et toutes nous sommes fils et filles de l’homme… Être comme lui, accéder à son état de conscience, voilà le défi du nouveau ! Dans Jn 6.56 Jésus exprime cela par une parole déroutante : celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. Ces paroles résonnent comme un cri du cœur, comme une image extrême par laquelle il tente de nous dire que chaque être peut être comme lui, peut devenir sa chair et son sang… Hélas, par cette image ne fut pas reconnu Jésus le vivant, l’homme de chair et de sang, celui qui est serviteur parce qu’il est vivant… Car c’est précisément cette présence-là que Paul refusa de reconnaître… (2 Cor 5.16) Cette image devint en plus pour l’Église catholique la raison d’être d’un rituel par lequel est remémoré le sang rédempteur versé par le Christ crucifié. Car ce Christ là - crucifié et ressuscité - représentait l’unique image de Jésus digne de l’attention de Paul… Le serviteur vivant devint donc cadavre d’agneau… (voir commentaire au logion 60)

 

 

109

a dit jésus

le royaume est comparable à un homme

qui avait dans son champ un trésor caché

dont il ignorait la présence

à sa mort il le laissa à son fils

le fils ignorant vendit le champ

et celui qui l’avait acheté vint

et en le labourant découvrit le trésor

et il prêta de l’argent à ceux qu’il voulut

 

Mt 13. 44

 

 

Ce logion illustre l’importance de la différence qui distingue connaissance et ignorance, ainsi que le cheminement nécessaire pour parvenir à une juste connaissance. Nous devons labourer nous-mêmes le champ de notre conscience ! La recherche qui s’impose à nous suppose une mise en question sincère et tenace de vérités que d’autres nous ont imposées. Ceci est le propre d’un cheminement qui, à contre courant, conduit à la source. Celle ou celui qui a découvert le trésor à l’intérieur de soi, peut donner sans compter !

 

 

110 voir le logion 80

 

111

a dit jésus

les cieux et la terre s’enrouleront devant vous

et le vivant issu du vivant ne verra ni mort ni crainte

parce que jésus dit

celui qui se trouve lui-même

le monde n’est pas digne de lui

 

 

Tout ce qui s’exprime dans ce monde relatif, ce qui fait partie de notre vie quotidienne, notre présence corporelle aussi, tout cela constitue une réalité qui constamment est sujette à des changements. À l’origine de cette manifestation est la Vie absolue, intemporelle et inconcevable, dont la source est vide, silence, repos… Ce qui est inconcevable est inconnaissable. Mais l’inconnaissable représente toujours une source d’angoisses. Seule une connaissance peut dissoudre l’ignorance et les angoisses qu’elle engendre.

Lors d’une projection cinématographique nous observons des images, qui nous apparaissent comme une réalité, mais que nous pouvons relativiser grâce à une connaissance du phénomène de la projection visuelle. Ainsi pouvons-nous aussi reconnaître en tout phénomène temporel et donc éphémère une manifestation relative de l’Être absolu et inaltérable. À tout phénomène il y a une fin, à une projection comme à la vie biologique. Naissance et mort vont et viennent… les feuilles de l’arbre meurent…  Ceci ne signifie nullement la fin de la Vie…

Celle ou celui, qui dans cette vie a pris conscience de son unité dans une source absolue, dans cette source est devenu vivant. Car de cette vie les racines ont leurs assises dans le Père le vivant. Dans cette expérience se révèle la véritable nature du «soi». Notre réalité biologique est alors reconnue comme l’expression individuelle et temporelle de l’Être universel et intemporel. En cet état de conscience nous sommes libérés de toute attache à des valeurs temporelles et transcendons de ce fait les valeurs du monde. En lui réside également la certitude d’un retour à un port d’attache sécurisant car absolu. Quiconque n’a pas réalisé ce cheminement demeure dans l’angoisse de l’inconnu…

 

 

112

a dit jésus

malheur à la chair [sarks] celle qui dépend du soi intérieur [psychè]

malheur au soi intérieur celui qui dépend de la chair

 

 

Une fois de plus sont fustigées dans ce logion les conséquences d’une dépendance. Dans l’introduction (voir traduire est trahir) nous avons tenté de distinguer les notions de soma (corps), sarks (l’être de chair et de sang) et psychè (le soi intérieur). Ces notions étaient déjà présentes dans les logia 29 et 87. L’homme de chair et de sang est une combinaison de soma et psychè. Dans cette relation un rôle prépondérant est dévolu au psychè, aussi bien dans son aspect conscient que subconscient. Car le mental détermine l’image de notre ego.

Dans la sensibilité du psychè face à tant d’influences extérieures, qui peuvent en perturber l’harmonie, réside aussi notre vulnérabilité. D’une part le psychè est tributaire des actions du sarks, qui peuvent troubler son harmonie. D’autre part la disharmonie, présente dans le psychè, aura toujours une influence perturbante sur le choix de nos actes. Voilà le cercle vicieux qui inlassablement tient en mouvement la roue de samsara : toute action est la conséquence d’une précédente et la cause d’une suivante. Ce cercle vicieux peut toutefois être rompu. Le moyen pour y parvenir est la circoncision en esprit. (voir le logion 53) L’attention de notre mental doit se détacher du domaine de l’action, afin de s’immerger dans la non-activité, dans le silence du vide intérieur. La porte de notre chambre intérieure doit, de temps en temps, se fermer…

Dans la pureté originelle, dans laquelle réside toujours l’enfant de sept jours, dans l’unité qui unit l’inférieur au supérieur, chaque cellule de notre corps est harmonieusement unie à toutes les autres. Où règne l’harmonie il ne peut exister de dépendance ! La dépendance appartient à l’inférieur. Dans la dualité, en laquelle nous percevons toute manifestation relative, nous discernons des valeurs différentes. Certaines choses sont plus importantes que d’autres. Dans l’unité originelle cette distinction n’est pas de mise… ! La bonne terre n’est pas plus importante que la semence, le spermatozoïde pas plus important que l’ovule, l’homme pas plus important que la femme… Seule leur union harmonieuse a une valeur réelle…

Avoir et dépendance appartiennent à l’ancien, être dans l’harmonie de l’unité au nouveau ! Pour la lumière du nouveau notre œil est encore trop faible, notre conscience trop aveugle… En cela réside la difficulté que nous éprouvons à accéder à la gnose de Jésus. Cette difficulté engendre la tentation de ne retenir que la dernière ligne de ce logion, qui, isolée de la première, pourrait illustrer un dualisme existant entre «l’esprit» et «le corps». Mais il s’agit de psychè et non de pneuma. En plus, il n’y a pas que la dernière ligne…

 

 

113

ses disciples lui dirent

quel jour le royaume viendra-t-il

sa venue ne s’observera pas

on ne dira pas il est par ici ou le voilà

mais le royaume du père s’étend sur la terre

et les hommes ne le voient pas

 

Lc 17. 20-21 : le royaume de Dieu ne se laisse pas épier, ni on ne dira le voici ou il est là car le royaume de Dieu est au-dedans de vous.

 

 

La question des disciples nous rappelle une fois de plus combien sont tenaces leurs attaches à l’ancien. Se détacher de l’ancien est pourtant la condition première pour que le nouveau puisse s’épanouir. Au début de cet évangile, au logion 3, Jésus précisa sa conception du royaume : il est l’intérieur de vous et il est l’extérieur de vous… Au logion 51 il tint ce propos : ce que vous attendez est venu mais vous ne le reconnaissez pas. Dans ce logion il confirme que le royaume n’est pas le happening tant attendu par Paul et les juifs, mais une réalité qui s’étend sur la terre. Sur terre la royauté du Père est établie Cette réalité ne peut toutefois être perçue par les hommes qu’à la condition que leur aptitude à percevoir se transforme et que leur conception du royaume se modifie.

Il va de soi que le verbe voir ne réfère pas à une expérience visuelle mais qu’il symbolise un acquit de connaissance. Le manque, qui nous accable aujourd’hui, concerne aussi bien une juste connaissance de soi qu’une appréciation exacte de la loi, qui gère la création entière comme elle gère notre propre physiologie. La conception d’une unité, dans laquelle chaque être est intégré à cette loi, ne fait plus partie de notre conscience. Une juste connaissance de soi peut à nouveau nous la révéler.

Tout ce qui s’exprime sur Terre, chaque cellule végétale ou animale, chaque cellule de notre propre corps aussi, est spontanément à l’écoute d’une loi d’harmonie, la parole du Père dans la création. À l’homme est toutefois déléguée la liberté d’écouter ses propres désirs, de déterminer des choix personnels. Cette liberté l’élève bien sûr au-dessus de toute autre espèce dans la création, mais comporte également une responsabilité impressionnante. Comme la nature toute entière témoigne d’une intégration du supérieur dans l’inférieur, la tâche de l’homme consistera donc à réaliser cette intégration dans sa propre conscience. Par la prise de conscience de son intégration dans la royauté du Père, ici et maintenant, réside pour lui sa responsabilité au service de Son autorité.

Parce que l’homme ne voit, ni n’écoute, il est devenu aveugle et sourd… La lumière intérieure n’illumine plus sa conscience. Dans les ténèbres de son ignorance son intelligence ne lui est plus d’aucun secours. Il s’est enivré dans son propre savoir et pouvoir. Voilà le constat désolant que fait Jésus. De cette pénible réalité le dernier logion de cet évangile est illustration navrante.

 

 

114

simon pierre leur dit

que mariam sorte de chez nous

car les femmes ne sont pas dignes de la vie

a dit jésus

voici que je l’attirerai afin qu’elle devienne mâle

pour qu’elle aussi soit un esprit vivant

semblable à vous mâles

car toute femme qui se fera mâle

entrera dans le royaume des cieux

 

 

Le dernier logion de cet évangile remarquable témoigne d’un anti-climax dégrisant ! Il nous rejette dans une réalité ô combien humaine, qui de toute évidence est peu réceptive à la parole de Jésus.

Les évangiles canoniques nous proposent eux aussi une image du caractère impulsif de Simon Pierre. La grossièreté de sa remarque ne laisse planer aucun doute quant à la place de la femme dans la culture religieuse juive. De cet état mental Paul témoigna lui aussi sans aucune ambiguïté. Pour Paul, l’homme qui en paroles exaltantes chanta pourtant l’amour, Jésus fut en effet tellement plus important en tant que «Christ crucifié et ressuscité», qu’en tant que l’homme qui reconnut en chaque être, homme ou femme, son égal. L’état d’esprit judaïque, dont témoignèrent Pierre et Paul, fustigea hélas bien davantage le christianisme que ne le fit celui de Jésus.

Face à leur sentiment de supériorité, l’attitude de Jésus a du être ressentie comme une atteinte à leur honorabilité masculine. Ici Simon Pierre n’accepte pas qu’une femme demeure parmi eux. En se fondant sur l’ancien - toujours présent hélas ! - et malgré la qualification de «catholique», la religion était en effet longtemps considérée comme un domaine uniquement réservé à la gent masculine…

Afin de spécifier son union spirituelle, l’unité dans laquelle la vie peut nous révéler sa richesse totale, Jésus fait dans cet évangile appel à l’image de l’unité du masculin et du féminin. Le même symbolisme est à l’honneur dans l’image du mariage et dans celle de la chambre nuptiale. Il est donc concevable que parmi les disciples ces images furent la cause d’une certaine commotion. En plus, la relation particulière qui unissait Jésus et Mariam - Marie Madeleine, à qui Jean reconnut le privilège d’être la première à reconnaître le Jésus ressuscité - ne fut pas toujours acceptée de bon cœur par les disciples.

Dans ce logion la métaphore utilisée par Jésus a subi une transformation remarquable ! L’image de l’unité du masculin et du féminin dégénère en effet en une nécessaire mutation de la féminité, qui se ferait mâle…  Il est évident que les paroles, mises ici dans la bouche de Jésus, ne pourrait en aucun cas lui être attribuées ! La nécessité d’une telle mutation serait en outre un blâme au Créateur… Le fruit de l’unité du masculin et du féminin, symbolisé dans le mariage, est l’ovule fécondé, comme le germe est le fruit de l’unité de la graine et de la bonne terre…

Comment le symbolisme dans une image peut-il être reconnu si l’image elle-même n’est pas acceptée… ? La manipulation, qu’a subie l’image dans ce logion, ne pourrait se concevoir que dans la plume d’un transcripteur qui, imbu de son orgueil masculin, ne pouvait accepter - comme ne pouvait le faire Simon Pierre - l’égalité de l’homme et de la femme en tant que symbole de l’unité. Simon Pierre et ses conjoints peuvent pourtant appeler à quelque mansuétude… En effet, le décryptage du symbolisme dans la métaphore de l’unité du masculin et du féminin, de l’époux et de l’épouse, comme dans celle du mariage et de la chambre nuptiale, la nécessaire transposition d’une union biologique vers une union spirituelle, se sont avérés un défi insurmontable pour vingt siècles de théologie chrétienne… Ni la signification radicale de l’unité, ni les nombreuses images référant à elle, n’ont pu effleurer la conscience de ceux qui se sont présentés comme les héritiers des disciples. De même que ceux-ci croyaient devoir redevenir petits pour avoir accès au royaume, ainsi leurs héritiers semblent toujours croire que la vie nous est transmise par une cigogne ou par un chou-fleur et non pas par l’unité de papa et maman… L’épouvante paulinienne face à la sexualité – ce domaine de la chair et du sang - a, en outre, laissé des traces plus que pénibles dans l’éducation chrétienne…

L’aspiration de Jésus à une élévation de la conscience humaine à une conception d’unité - et non pas de séparation - de l’inférieur et du supérieur, du naturel et du surnaturel, fut sans doute alors trop perturbante pour être acceptable. Ce dernier logion nous confirme combien il était difficile pour les hommes de se défaire de leurs prérogatives et, par une juste perception des images, d’être réceptifs à une vision nouvelle. Jadis cette démarche représentait pour eux - comme elle représente aujourd’hui toujours pour un grand nombre d’entre nous - un engagement trop révolutionnaire. Peu nombreux furent ceux ou celles en qui s’est opérée une métanoia, ce retournement mental libérateur et nécessaire proposé par Jésus. Parmi eux : Marie Madeleine et Judas Thomas…