JESUS ET LA BIBLE

 

 

 

 

Introduction

 

La culture religieuse occidentale fut incontestablement dominée par la croyance chrétienne. Malgré que cette croyance se soit dispersée en de multiples communautés, Jésus, appelé le Christ, y représente toujours le personnage central. Comme le bouddhiste en Bouddha ou le musulman en Mohammed, chaque chrétien peut trouver en Jésus une opportunité à se laisser inspirer par un exemple idéal. L’importance consentie à sa personne est donc immense. Mais, qui était-il ? Comment a-t-il, malgré la courte durée de sa présence terrestre, pu accéder à une telle renommée ? Sa présence correspondait-elle à la réalisation d’un dessein divin ou a-t-il simplement voulu témoigner d’une conscience religieuse différente de celle présente dans la tradition biblique ?

Que serait-il en outre advenu de sa prédication s’il n’eut pas été reconnu comme un descendant du roi David, ou s’il n’eut pas été récupéré par un phénomène hors du commun, dénommé Saul, qui fit de lui le personnage décisif aussi bien de la Bible hébraïque que de la croyance chrétienne ? L’association de Jésus et de la Bible nous paraît aujourd’hui tellement évidente, que l’idée même d’une remise en question de son intégration biblique est de nature à choquer bien de sensibilités. Ce questionnement pourrait pourtant s’avérer plus réaliste qu’il ne paraît aux yeux de nombreux croyants. De multiples témoignages évangéliques nous le présentent en effet comme un homme simple et affranchi, qui jamais n’a témoigné d’une ambition à se profiler dans une hiérarchie biblique. Aussi prit-il délibérément ses distances tant envers les responsables religieux de l’époque qu’envers les rites et coutumes propres à la croyance juive.

Précisons avant toute chose que lorsque nous parlons de la Bible, nous faisons référence à l’œuvre littéraire qui fait partie intégrante du patrimoine culturel juif et qui, par les chrétiens, est appelé Ancien Testament. Cette Bible représente une impressionnante saga, qui nous dévoile les racines historiques du peuple hébreu et son alliance avec un Dieu unique, dénommé YHWH. Pour les chrétiens cette Bible est toutefois incomplète, car elle ne se valorise que par l’addition des témoignages rassemblés dans le Nouveau Testament et qui concernent surtout la vie et la bonne parole de Jésus.  

L’élaboration des textes bibliques en une épopée fantastique semble avoir débuté au VII° siècle av.J.C., lors du gouvernement du roi judéen Josias. Le but en était à la fois politique et religieux : donner au peuple hébreu une assise historique, qui puisse lui permettre une prise de conscience de son identité et de sa destinée, dictée par une alliance exceptionnelle avec son Dieu unique. Ainsi se rétablirait une confiance nouvelle, qui permettrait à Josias la réalisation de son rêve messianique : le rétablissement de la hiérarchie davidique par la réunification d’Israël et de Juda sous la haute protection de YHWH.

Dans la période antérieure au gouvernement de Josias on distinguait dans la Palestine d’antan, deux régions distinctes : Israël au nord et Juda au sud. Comme Israël bénéficiait d’un terroir fertile et se situait sur la voie commerciale reliant deux civilisations importantes, celle d’Egypte et celle de Mésopotamie, il jouissait d’une prospérité certaine. Quelques cités importantes y témoignaient d’une organisation sociale développée. La région de Juda par contre nous propose l’image d’une nature inhospitalière et difficilement accessible. La vie y était rude et les habitants plutôt clairsemés, ce qui ne favorisait guère une organisation centralisée. De ce fait son territoire était resté relativement isolé. De véritables cités n’y existaient pas. Jérusalem, la localité la plus importante dans le nord de Juda, était à l’époque à peine plus vaste qu’un village traditionnel.

Un bouleversement complet eut lieu lorsque, en l’an 738 av.J.C., le roi Teglat-Phalasar III d’Assyrie jeta son dévolu sur la région prospère d’Israël. Il conquit le territoire et détruisit la majorité des cités. Un nombre important d’israéliens fut déporté vers l’Assyrie et remplacé par de nouveaux habitants venus de l’est. La Samarie, qui en un premier temps fut épargnée, connut un sort identique en l’an 720. Ceci signifiait ni plus ni moins la fin d’Israël. De nombreux israéliens prirent toutefois la fuite vers Juda, ce qui provoqua une transformation substantielle de cette région. Sa population, estimée à quelques dizaines de milliers, augmenta soudainement jusqu’à 120.000. Le temps d’une génération la superficie de Jérusalem augmenta de 6 à 75 hectares. Une fortification impressionnante protégea la cité nouvelle.

Tout ceci se passa sous le règne du roi judéen Achaz (743-723 av.J.C.), considéré par la Bible comme un roi impie. Son fils Ezéchias par contre nous est présenté comme un souverain exemplaire. Mais, étant donné qu’il n’accepta pas la domination assyrienne et rêva déjà d’une récupération d’Israël, il causa la fureur de l’occupant assyrien, qui s’en prit au territoire de Juda. La cité de Jérusalem fut toutefois préservée. Son fils Manassé, qui lui succéda, fut tel que son grand-père, répudié par la Bible. Car il accepta la domination assyrienne et, surtout, fut bien plus tolérant quant aux déviations religieuses. Il rétablit pourtant une certaine prospérité en Juda grâce au commerce de l’huile d’olives. Son règne prit fin en l’an 642 av.J.C.  

Durant le règne de Josias (639-609 av.J.C.) l’emprise Assyrienne sur le territoire d’Israël déclina fortement. Des problèmes aux frontières nord et est de l’Assyrie en étaient la cause. Josias y vit une opportunité pour réaliser son rêve messianique, en rétablissant l’unité du peuple élu par YHWH. Mais, avant de pouvoir mettre son plan à exécution, il importait de faire prendre conscience à son peuple de son passé historique et de sa responsabilité dans l’alliance que YHWH avait conclue avec Abraham et ses descendants et qui fut confirmée par Moïse. Il prit donc l’initiative de rédiger l’histoire de son peuple en une épopée inégalée, dans laquelle furent inclues bon nombre de légendes faisant partie de la mémoire collective. Cette saga fantastique pose pourtant aujourd’hui bien de questions aux archéologues, qui mettent en doute tant la véracité de certains évènements que leur positionnement dans le temps.

Ainsi est-il difficilement concevable que l’exode de l’Egypte, sous la conduite de Moïse, de 600.000 hommes avec leur famille et leurs biens, n’ait laissé aucune trace archéologique. Les rois David et Salomon auraient bien été des personnages historiques, mais tant les conquêtes et les exploits héroïques de David que le lustre et les constructions fabuleuses de Salomon semblent appartenir à l’imagination romanesque des auteurs de la Bible. Ainsi les archéologues n’ont-ils trouvé aucune trace d’un temple que Salomon aurait construit à Jérusalem. D’autres légendes, telles que le combat opposant le jeune David au géant Goliath ou encore l’effondrement des murs de Jéricho sous le seul effet des trompettes guerrières de Josué, ont davantage leur place dans un roman de jeunesse que dans une reconstruction historique. Mais, avec le soutien de YHWH rien n’est impossible, ainsi résonne le cantique biblique…

Au temps de Josias bien d’autres divinités, hormis YHWH, firent l’objet d’un culte. Le roi considérait toutefois que la condition absolue pour que son plan messianique puisse avoir quelque chance de réussite, était de s’assurer du soutien de YHWH en Lui prouvant la fidélité de son peuple. Ce peuple devait donc être convaincu que son salut dépendait entièrement de son Dieu. Cette dépendance inconditionnelle fut et serait toujours le facteur déterminant dans le devenir du peuple hébreu. Voilà l’essentiel du message de la Bible, dicté par un souci très concret du roi Josias : rétablir à tout prix une foi unique en YHWH par sa vénération exclusive au temple de Jérusalem.

Afin de mettre en exergue le lien permanent unissant le peuple à son Dieu, les auteurs de la Bible eurent une intuition géniale en présentant dans leur récit des envoyés divins, appelés prophètes, capables de révéler aux hommes le jugement de YHWH et Ses intentions dans la conduite de son peuple. Ainsi une prophétie, à la fois extraordinaire et révélatrice des intentions bibliques, concerne un prophète non spécifié qui, au X° siècle av.J.C., au temps du règne de Jeroboam, prédit la venue salvatrice de Josias trois siècles plus tard… Dans leur livre La Bible dévoilée les auteurs Finkelstein et Silberman comparent cette prophétie à une prédiction hypothétique, qu’aurait été faite par un membre de la communauté afro-américaine au XVII° siècle, annonçant la venue de Martin Luther King trois siècles plus tard…

Les découvertes archéologiques des dernières décennies, souvent réalisées par des scientifiques juifs, mettent indubitablement en doute la véracité historique de nombreux récits bibliques. Il semble aujourd’hui que bien de légendes attribuées aux patriarches, à Moïse ou à des rois, soient le fruit d’une projection de la situation problématique en Juda à la fin du VII° siècle. Nous ne pouvons que témoigner un profond respect pour le travail responsable de chercheurs, qui tentent d’établir une vérité historique concernant les racines de leur propre identité culturelle.

Ce n’est pas notre propos de nous investir dans une analyse critique de la valeur historique de la Bible. Il nous semble toutefois opportun de rappeler le rôle perturbateur, que peut jouer la foi dans l’appréciation de découvertes archéologiques, surtout lorsqu’il s’agit de la véracité d’un ouvrage littéraire ô combien sacré pour les religions monothéistes. En outre, l’infaillibilité n’est l’apanage de personne ! S’il est exact, comme nous le démontre l’histoire, que religion et pouvoir ont trop souvent fait bon ménage, il en va bien différemment quand il s’agit de la relation entre la religion et la science. Tout en respectant chaque opinion ou chaque conviction, il convient de percevoir le phénomène religieux en tant que démarche foncièrement humaine. Ce respect ne pourrait toutefois empêcher de s’investir dans une recherche réaliste de ce qui constitue avec l’antiquité grecque, le fondement le plus important de notre culture judéo-chrétienne.

 

 

Jésus est-il le Messie ?

 

 

Il est remarquable de constater que, pour désigner Jésus, le mot Christ est bien plus couramment utilisé que son véritable prénom. Rappelons que Christos est la traduction grecque du mot hébreu Mashiah, qui en notre langue se dit Messie. Ce titre, accordé à des rois bibliques tels que David et Salomon et consacré par une onction royale, faisait référence à leur responsabilité envers l’alliance que YHWH avait conclu avec le peuple hébreu. Il incombait en effet à un Messie de préparer l’avènement du Royaume divin parmi son peuple. Le titre de Messie était en plus accompagné d’une autre qualification, celle de « Fils de Dieu », qui précisait une élection divine et non pas, comme les chrétiens l’entendent aujourd’hui, une descendance divine. Cette logique biblique est également de rigueur dans les évangiles. La dénomination « Fils de Dieu » n’y confirme donc pas la nature divine de Jésus.

En lui reconnaissant la qualité de Messie, Jésus fut placé dans la lignée des rois bibliques. Deux évangélistes témoignent d’un zèle tout particulier à préciser sa descendance du roi David. La généalogie proposée par Mathieu ne concorde toutefois pas avec celle de Luc. Serait-ce aussi un hasard que Bethlehem, le lieu de naissance attribué à Jésus, fut également l’endroit où David aurait vu le jour ? Sa descendance royale est en outre attestée par l’inscription sur la croix : « roi des juifs ». Quant à Jésus lui-même, jamais il ne s’est accordé le titre de Messie, ni celui de Fils de Dieu. De ses faits et gestes est à déduire qu’il n’ambitionnait aucun pouvoir royal. Lorsque, dans l’évangile de Marc, certaines personnes crurent reconnaître en lui un « Fils de Dieu », il réagit fermement en leur disant : « ne m’appelez pas ainsi » ! (Mc 3,12). Parlant de lui-même il utilisait bien plus fréquemment l’expression « fils de l’homme ». Et pourtant, une grande majorité des chrétiens l’appellent toujours le Christ, le Messie…

Le livre Genesis de la Bible nous présente l’histoire d’Adam et Ève et de leur péché originel. Cet acte aurait été à l’origine de la séparation de l’homme et de son Créateur. Un récit mythique devint ainsi la base historique d’une désunion entre l’homme et son Créateur. De nombreux siècles plus tard une fraction très limitée de la communauté juive conçut l’idée que Jésus, par son sacrifice à la croix, avait commis l’acte rédempteur nécessaire à la réconciliation de l’homme et de son Dieu. Jésus devint ainsi le Christ, l’ultime Messie biblique.  

De ce concept le juif Saul de Tarse fut le protagoniste le plus fervent. Selon lui rien ne pouvait plus s’opposer à l’avènement du Royaume divin sur Terre. Sa réalisation, liée aux évènements apocalyptiques et au jugement dernier prédits par la Bible, se profila pour lui comme une réalité toute proche. Et, puisque le Christ lui était apparu, il avait triomphé de la mort ! Dorénavant personne ne pouvait plus douter de sa nature divine. Voilà la quintessence de la foi chrétienne, dont Saul fut le principal inspirateur.

La signification biblique de Fils de Dieu, accordée au Messie, ne correspond donc pas à celle qui lui est consentie aujourd’hui. L’image actuelle de Jésus, en tant que Christ et Fils de Dieu, nous la devons surtout à Saul. Il était en effet intimement convaincu avoir été choisi par Dieu Lui-même afin d’exprimer Sa parole. Et pour ce faire il ne s’est embarrassé, ni des convictions religieuses de ses congénères juifs, ni de l’enseignement de Jésus lui-même.

 

 

La parole de Dieu

 

 

La Bible est sacrée car elle nous révèle la parole de Dieu. Dans la Bible Dieu s’est manifesté à l’homme. Ainsi nous est enseigné. Cette croyance concerne tant les juifs que les chrétiens. Six cents ans après Jésus, Mohammed reçut lui aussi, par l’intermédiaire de l’ange Gabriël, la parole divine, qui fut transcrite dans le Coran. De toute évidence certaines personnes privilégiées auraient donc été investies de cette qualité extraordinaire d’entendre la parole de Dieu et de la transmettre à d’autres. Dans la Bible ils furent appelés prophètes.

Mais que signifie l’expression « parole de Dieu » ? S’il convient d’associer le Divin au Saint inconcevable, car totalement différent de la nature humaine, l’homme peut-il s’enorgueillir de la faculté d’exprimer Sa parole...? Il fut un temps biblique où le fait même de consentir un nom au Saint était considéré comme sacrilège. YHWH n’est pas un nom mais un tétragramme, qui ne pouvait s’énoncer verbalement. Produire des paroles est une faculté humaine, mise à notre disposition par une source créatrice et qui nous permet de communiquer entre nous. Depuis toujours l’homme a fait usage de la parole, afin d’établir une communication avec des forces supérieures, considérées comme la cause de phénomènes naturels. Pour ce faire ces forces furent symbolisées dans des images humaines, animales ou un mélange des deux. Ainsi est apparue une multitude de dieux et de déesses, avec qui l’homme s’imaginait pouvoir communiquer.

Au XIV° siècle avant notre ère, alors qu’Amenhotep IV, devenu Akhénaton, était pharaon en Egypte, celui-ci mit un terme à la vénération d’une panoplie de divinités. Durant une période, limitée il est vrai, on y vénéra un Dieu unique appelé Aton, le Dieu Soleil source de toute forme de vie. Aux auteurs de la Bible revient toutefois le mérite d’avoir en premier concrétisé la reconnaissance d’un Dieu unique en une grandiose épopée littéraire. Les circonstances à l’origine de la genèse de la saga biblique étaient toutefois telles, que cette reconnaissance s’est exprimée par une alliance entre un peuple et son Dieu. La Bible témoigne donc non seulement de la perception d’un Dieu unique, mais également du fait que le peuple, auquel appartenaient les auteurs de la Bible, était l’élu de ce Dieu. Cette pensée, non dépourvue d’une prétention certaine, fut récupérée plus tard par la communauté catholique.

Afin de combler un vide séparant deux mondes bien distincts, celui du naturel et du surnaturel, l’homme fit donc usage de la parole. Mais les rôles peuvent-ils être inversés ? Peut-on raisonnablement attribuer à Dieu l’usage d’une faculté humaine ? Ne réduit-on pas ainsi une réalité sainte et mystique à une dimension naturelle ? La prise de conscience d’une unité, dans laquelle l’homme et son Dieu sont associés, est une chose. S’approprier une connaissance du divin en exprimant Sa parole est un propos bien différent ! Car cela supposerait que certaines personnes aient eu accès à une « conscience divine »… Est-ce bien crédible ? Est-ce bien raisonnable d’attribuer à des hommes, tels que Paul ou les prophètes de la Bible, l’autorité de se présenter comme des interprètes de la parole de Dieu ? Dans l’évangile selon Thomas jamais Jésus ne s’est accordé cette faculté exceptionnelle.

Dans son aspect sublimé, représenté par le mot grec logos, « la parole » peut toutefois faire office de symbole, afin d’exprimer la manifestation de l’Esprit créateur. C’est en ce sens, nous semble-t-il, qu’il faille interpréter le logos dans le prologue de l’évangile de Jean. Mais, la parole énoncée par l’homme est une expression de la conscience humaine, de pensées et de sentiments humains. Si nous pouvions consentir à cette conscience la pureté d’un lys, sa parole pourrait, à l’image de la nature toute entière, servir l’expression d’une réalité mystique. Une supposition utopique, hélas ! Car la conscience humaine est tributaire de nombreuses faiblesses…

S’il existe pour l’être humain une voie, qui puisse lui permettre de discerner la parole de Dieu, celle-ci ne peut que le mener vers une réalité qui n’est pas œuvre humaine : la création et sa manifestation naturelle. La conscience religieuse, qui apprécie toutes les formes de vie comme l’expression d’une réalité sainte et mystique, n’a aucun besoin de recourir à une parole divine perçue par l’homme. Celle ou celui, qui est à l’écoute de la nature, qui y discerne Sa loi d’harmonie, est à l’écoute de Sa parole. Ceci ne ressort plus de l’imaginaire mais du réel : la conscience religieuse ressourcée en sa pureté naturelle… Reconnaître la loi d’harmonie, la respecter, se laisser inspirer par elle, rendent superflus tant les dix commandements bibliques que les mille et une recommandations issues de la Thora ou du Coran. À Jésus lui-même fut adressé le reproche de ne pas s’encombrer de prescriptions concernant le jeûne ou le sabbat. Serait-ce un hasard que, dans la première de ses paraboles, Jésus eut recours à l’image de l’éclosion de la vie telle qu’elle se manifeste par l’unité harmonieuse de la semence et de la bonne terre ? Cette parabole n’est en outre pas son unique référence à la vie naturelle.

 

 

Jésus et son enseignement

 

 

L’immense importance accordée à Jésus a plusieurs raisons. La première est que, à un âge adulte, il a témoigné de sa conscience religieuse. Sa prédication est appelée « la bonne parole ». Celle-ci ne fut toutefois pas accueillie sans quelques réticences, car elle ne se conformait pas toujours au vécu religieux proposé dans les temples. Les remous qu’elle provoqua prirent même une envergure telle, que les dignitaires religieux estimaient devoir mettre un terme à des turbulences devenues trop gênantes. Ils convainquirent donc Pilate et les siens d’intervenir fermement, afin de prévenir des troubles plus conséquents. Suite à cela Jésus fut arrêté et subit les affres d’une crucifixion. À ce pénible évènement fut toutefois consentie une valeur salvatrice exceptionnelle. Voilà la deuxième raison de son importance. La troisième est que, peu de temps après sa mort, la nouvelle s’était répandue qu’à plusieurs reprises il se serait manifesté à des disciples. Il en fut déduit qu’il avait triomphé de la mort, ce qui engendra son statut d’être divin.

Le récit de sa prédication, de ses actes et des évènements dramatiques qui ont stigmatisé la fin de sa vie, est consigné dans des écrits appelés évangiles. Parmi les nombreux comptes-rendus et commentaires qui circulaient à l’époque, quatre furent finalement retenus comme véridiques par l’Église primitive. Ils font aujourd’hui partie du Nouveau Testament et sont de ce fait appelés évangiles canoniques. Ce choix fut en premier proposé en l’an 367 par Athanasius, alors patriarche d’Alexandrie. Depuis tout autre écrit est considéré comme suspect et désigné sous de nom d’apocryphe.

Une étude autorisée de la catholique École biblique de Jérusalem, la « Synopse des quatre Évangiles », précise que les évangiles sont des témoignages issus de différentes communautés, dont l’autorité fut attribuée au personnage le plus important au sein de chacune d’elles. Ils nous dévoilent divers récits et interprétations qui, au fil du temps, ont connu une évolution complexe, durant laquelle certains furent harmonisés entre eux. Ce fut surtout le cas pour les évangiles appelés synoptiques, c’est à dire ceux de Marc, de Luc et de Matthieu. Entre la genèse des textes et les rédactions dont nous disposons aujourd’hui un chemin rédactionnel important a de toute évidence été parcouru. Citons pour exemple que, selon cette étude, l’évangile de Jean aurait connu quatre stades rédactionnels successifs, correspondant à trois auteurs différents.(*) Durant cette période le volume du document original aurait quasiment décuplé.

(*) Synopse des quatre Évangiles Tome III  par M-E Boismard et A. Lamouille

Nous savons que, parmi les évangélistes reconnus, Marc et Luc n’étaient pas des apôtres. Les témoignages de Matthieu et Jean, qui eux sont considérés comme les apôtres de Jésus, devraient donc être les plus précieux car les plus proches de la source. Leurs comptes-rendus sont toutefois fort différents. Aussi s’accorde-t-on aujourd’hui à considérer que l’évangile de Marc, du moins un précurseur de sa rédaction finale, représenterait la référence la plus originale. Selon Papias, un père de l’Église vivant au II° siècle et rapporté par Eusébius, Marc aurait mis en écrit ce que lui fut enseigné par l’apôtre Simon Pierre. La description que Papias nous propose tant de l’écrit de Marc que de celui de Matthieu, ne correspond toutefois pas aux évangiles que nous connaissons aujourd’hui.

Une observation attentive révèle que la désignation par Jésus de Simon Pierre comme le « roc » sur lequel se fondera l’Église, parole rapportée que par Matthieu (16,18), est ignorée par Marc qui fut pourtant disciple de Pierre. Ce verset est en plus considéré par l’École biblique comme un ajout de l’ultime rédacteur Matthéen, ce qui le situerait vers la fin du II° siècle. Un autre constat étonnant est que le miracle le plus impressionnant que Jésus aurait accompli - la résurrection de Lazare, le frère de Marthe et de Marie Madeleine - n’est accrédité que par Jean. Cet évènement aurait-il représenté pour Jean l’ultime preuve de la divinité de Jésus, une appréciation qui ne fut pas partagée par ses confrères évangélistes ? Ce miracle est en plus considéré par Jean comme l’acte décisif, qui fut la cause directe de l’arrestation de Jésus.

Par ces quelques considérations nous voulons surtout souligner qu’il convient d’aborder les récits évangéliques, si précieux soient-ils, comme des témoignages humains. Une certaine prudence dans leur appréciation s’impose donc. Nier les nombreuses divergences et contradictions internes présentes dans ces écrits, pour ne retenir que cette unique vérité dogmatique qu’ils furent réalisés sous l’inspiration directe du Saint Esprit, nous semble une trop naïve méconnaissance de la dimension humaine tant dans leur rédaction et que dans leur transmission. N’oublions surtout pas que les disciples de Jésus avaient leurs racines religieuses dans la tradition biblique, qui leur proposait de réelles espérances. Car un jour viendra où YHWH établira son Royaume parmi Son peuple et lui proposera un devenir éternel. Aussi leur était-il bien difficile d’envisager que l’homme exceptionnel, appelé Jeshua, puisse ne pas partager

 

toutes leurs convictions. Cette circonstance constituait un obstacle majeur à une écoute sereine d’un message religieux rénovateur. De quelle manière se sont conjugués l’ancien et le nouveau se lit dans les écrits évangéliques.

Aussi convient-il de prendre en considération le profond désarroi qui s’était emparé des disciples lorsqu’ils furent confrontés aux évènements dont leur maître avait été la victime. Car il leur était bien difficile d’accepter que l’homme, qu’ils considéraient comme un prophète, voire un Messie, ait pu subir une telle humiliation. Était-il en plus imaginable qu’il ait accepté de son plein gré un sort aussi dénigrant ? Comment a-t-on par la suite réussi à transformer un épilogue aussi désastreux en un évènement triomphal ?

Il est quasiment impossible aujourd’hui de nous immerger dans les sensibilités religieuses de l’époque et d’évaluer correctement l’évolution qui a conduit à la signification consentie à la crucifixion. La coïncidence de la mort de Jésus et de la fête juive de Pessah, qui remémorait l’exode de l’Egypte, a sans doute influé considérablement sur la perception des deux évènements. Car la coutume juive prescrivait qu’à cette occasion un agneau serait sacrifié. Exode et crucifixion constitueraient-ils des voies tragiquement semblables afin de permettre la réalisation d’un dessein divin ? Il ne pourrait s’agir d’une coïncidence fortuite ! Que le Messie ait été conscient de sa participation à ce dessein est confirmé par la réunion appelée la Cène et par le rituel dans lequel sont associés l’acte rédempteur de Jésus et le sacrifice d’un agneau. En plus cette vision coïncida avec le concept conçu quelques années plus tard par un certain Saul de Tarse. Quelle influence cet homme a-t-il eu sur l’interprétation finale et définitive de la crucifixion de Jésus ?

Ceci nous conduit directement au personnage aussi surprenant que fascinant, qui de toute évidence eut un impact décisif sur l’appréciation des évènements qui ont stigmatisé la fin de la vie de Jésus. Aussi reçut-il de la communauté catholique une reconnaissance exceptionnelle en tant que l’apôtre Paul. En outre ses épitres constituent en volume l’apport personnel le plus important dans le Nouveau Testament. Pourtant ne faisait-il pas partie des disciples de Jésus, car il adhérait alors à la plus stricte obédience pharisienne. Selon ses propres écrits, il était le plus ardent parmi les opposants à la prédication hérétique de Jésus. Jusqu’au jour où, on suppose vers l’année 36, se produisit un étrange incident. Sur la route de Damas, à l’heure la plus torride de la journée, il fut victime d’un malaise et tomba de son cheval. Dans cette situation précaire Jésus se serait manifesté à lui en une vision. Le récit de cet évènement extraordinaire se lit en trois endroits différents des « Actes des apôtres ». Trois récits divergents, ce qui ne conforte guère leur crédibilité. Sûrement s’est-il passé quelque chose, mais quoi donc… ?

Le désarroi mental, qui fit suite à cette expérience insolite, fut impressionnant et provoqua un changement radical dans la vie de Saul. Car l’homme, qui par l’entremise de ses compagnons de foi fut crucifié, lui était apparu. Il ne pouvait donc s’agir que d’un divin Messie. Son attachement à la croyance biblique était toutefois tel, que rien ne pouvait perturber son attente de l’avènement du Royaume divin sur Terre. Comme celui-ci  nécessitait la venue d’un Messie et que l’homme qui lui était apparu ne pouvait être autre que ce Messie, l’avènement du Royaume se profila pour lui comme une réalité toute proche. Nous savons aujourd’hui combien fut vaine son attente…

Saul, qui était convaincu avoir été investi d’une mission divine, mit une énergie inimaginable dans l’accomplissement de sa tâche. Répudié par l’orthodoxie juive, suspect parmi ceux qu’il avait préalablement persécutés, il proposa son évangile aux « gentils », aux non-circoncis, à ceux qui n’adhéraient pas à la croyance juive. Ainsi devint-il, et cela malgré une connaissance apparemment fort limitée de l’enseignement de Jésus - ce dont attestent ses épitres - le missionnaire le plus enthousiaste de la croyance qu’il avait lui-même imaginée. Les responsables catholiques se sont toutefois évertués à diluer le sens des paroles de Jésus concernant l’attente du Royaume et rapportées par Luc dans son évangile (17,21), en proposant une interprétation suffisamment équivoque, pour qu’elle puisse permettre la pérennité du concept biblique d’un Royaume divin à venir. Celui-ci fut toutefois pragmatiquement transféré vers une réalité faisant suite à la mort biologique.

Nous faisions déjà mention de l’existence de nombreux écrits évangéliques, qui ne furent pas considérés par l’église primitive comme crédibles mais fustigés comme apocryphes. Une découverte en 1945 près de Nag Hammadi en Égypte en augmenta considérablement le nombre. Le manuscrit le plus remarquable que nous révéla cette découverte est sans doute un évangile attribué à un certain Didyme Judas Thomas. Celui-ci nous propose 114 logia ou paroles de Jésus, qui en majorité se retrouvent dans les évangiles canoniques. Mais il nous dévoile surtout une perception différente de sa prédication. La quintessence de son enseignement serait que, comme Jésus lui-même, chaque être humain est uni à sa Source de vie. L’inférieur et le supérieur, le monde créé et l’Esprit créateur sont un, comme dans une source sont un l’eau et le vide. De sa Source créatrice chaque être peut recevoir une inspiration lui permettant de prendre conscience de cette unité, d’accéder à une plus juste connaissance de soi et ainsi de réaliser plus correctement la finalité de sa vie. La prise de conscience d’une présence spirituelle au plus profond de chacun de nous, représente pour Jésus le réel accès à la Royauté divine. De cette réalité, à la fois existentielle et originelle, nous ne sommes séparés que par un état de conscience déficient.

Mais, qui est cet homme à qui nous devons la transmission de ce surprenant évangile ? Car les auteurs de l’École biblique de Jérusalem précisent dans leur étude que sa rédaction serait antérieure à celle des évangiles canoniques. Le nom qui lui est accordé dans l’évangile est Didyme Judas Thomas. Comme aussi bien Didyme que Thomas sont des surnoms, qui réfèrent à la notion de jumeau, ne reste que le nom de Judas. Ce nom est cité à maintes reprises dans les évangiles. Ainsi est-il accordé à un des quatre « frères » de Jésus. Pourrait-il s’agir d’un fils de Josef, issu d’un premier mariage, que Jésus aurait apprécié comme son frère spirituel, son Thomas…?

Une telle supposition peut sans doute surprendre… Mais, n’oublions surtout pas que notre connaissance quant aux nombreuses années qui ont précédé la vie publique de Jésus, est particulièrement restreinte. Quel cheminement intérieur a-t-il parcouru avant d’atteindre l’état de conscience dont il fit témoignage ? L’imaginaire naquit un jour de l’ignorance et engendra des contes merveilleux, voire surréalistes… Est-ce toutefois irréaliste de supposer que Jésus, durant la période ignorée de sa vie, aurait eu accès à des traditions religieuses orientales telles que l’hindouisme et le bouddhisme ? Vu l’état exceptionnel de sa conscience et surtout la voie qu’il propose pour y accéder, une telle hypothèse ne nous semble pas exclue. La présence des années plus tard de Thomas en Inde, où il décéda, et qui est accréditée par de multiples témoignages, nous rendrait-elle plus réceptifs à une telle hypothèse...?

Un autre constat étonnant est que seul l’évangile de Jean consent une attention particulière au personnage dénommé Thomas. Est-il toutefois concevable que la communauté, qui s’était constitué dans le sillage de Jean et qui ne semble pas avoir eu une appréciation très positive de cet incrédule Thomas, aurait pu le considérer comme un usurpateur de la bonne parole de Jésus ? Lors d’une étude comparative approfondie, confondant les évangiles de Thomas et de Jean, la théologue américaine Elaine Pagels et ses confrères ont abouti à la conclusion que l’évangile de Jean aurait été rédigé en réaction à celui de Thomas… Comme quoi des investigations scientifiques peuvent parfois conduire à une appréciation étonnante. Serait-il, suite à cela, complètement insensé d’imaginer qu’il puisse exister quelque rapport entre Judas Thomas et Judas l’Iscariote…? L’invraisemblable mise en scène d’un dénonciateur dénommé Judas l’Iscariote pourrait-elle être associée au discours dérangeant d’un disciple incrédule, voire égaré…? La récente découverte d’un évangile de Judas confirmerait que celui-ci était un fidèle compagnon de Jésus.

 

 

L’ancien et le nouveau

 

 

Dans l’évangile selon Thomas l’attention se porte uniquement sur l’enseignement de Jésus, pas sur les évènements qui ont marqué la fin de sa vie, ni sur leur interprétation. Cet évangile évoque incontestablement l’opposition entre l’ancien et le nouveau et pose la question de l’opportunité d’une alliance entre les deux. L’ancien concerne la Bible hébraïque, qui prône la séparation de l’homme et de son Dieu créateur, tout en assurant la promesse de l’avènement du Royaume divin et, en conséquence, d’un devenir éternel. Le nouveau, dont témoigne Jésus, est que non pas séparation mais unité constitue la réalité véritable. En s’attachant à des vérités imaginaires l’homme s’est enivré, a perturbé sa conscience et s’est paré d’un savoir illusoire. Sa tâche consiste dès lors à reprendre conscience de sa nature véritable, qui est enracinée dans sa Source créatrice. Comme le vin nouveau ne peut se conserver dans de vieilles outres et qu’un vêtement neuf ne nécessite aucune retouche à l’aide d’un tissu usagé, le nouveau ne peut s’accommoder de l’ancien.  

Le rêve millénaire d’accéder à une vie éternelle fut donc renié par Jésus. Car le Royaume se réalise à l’intérieur de chaque être et concerne donc chaque conscience individuelle. Jésus nous invite à nous conformer aux valeurs fondamentales, qui découlent de notre condition naturelle et qui sont générées par une loi que l’Esprit exprime. Lorsque nous nous rendons réceptifs à Son inspiration, nous pouvons prendre conscience de Sa présence endéans de nous-mêmes. Cette expérience nous confirme notre intégration ici et maintenant dans une réalité spirituelle et, ainsi, dans la royauté du Père. Car de ce Père nous sommes toutes et  tous, au même titre que Jésus, les enfants. La prise de conscience d’une unité spirituelle à l’origine de la vie rend en outre superflue toute spéculation concernant une vie éternelle. Car l’Esprit est la source intemporelle en laquelle nous sommes enracinés… Il en découle que la venue d’un Messie ne représenterait qu’une attente biblique illusoire…

Le vin nouveau fut pourtant récupéré dans de vielles outres… L’attachement de la conscience collective à la culture biblique était en effet tel, qu’il fit obstacle à une liberté mentale élémentaire, nécessaire à une écoute sereine et responsable du nouveau. Une qualité libératrice ne fut pas consentie à son enseignement mais à sa crucifixion. Grâce à l’apport de Saul et de disciples juifs, la culture biblique a finalement pris la mesure de l’enseignement de Jésus, appelé désormais le Christ, l’ultime et divin Messie. Pas étonnant dès lors que l’autorité chrétienne préfère ignorer l’enseignement présenté par Thomas.

Si peu orthodoxes soient-elles, ces considérations ne sont toutefois pas nouvelles. Elles nous rappellent la présence prédominante de chrétiens gnostiques sous la conduite de Valentin dès le II° siècle. Une conception religieuse qui des siècles plus tard deviendra une source d’inspiration pour les cathares. Elles nous remémorent également la délicate controverse concernant l’égalité du Père et du Fils, contestée au III° siècle par Arius et les siens et qui constitua le principal sujet de discorde à l’origine du premier concile catholique.

Car, afin de préciser que sa connaissance lui était inspirée, Jésus eut recours à l’image d’un père et de son rôle en tant que source d’inspiration de valeurs essentielles pour ses enfants. Ce devoir paternel était bien présent dans les mentalités juives. Il scellait en plus l’alliance entre un fils et son père.

Le but d’une image est de rendre plus accessible une réalité pas évidente à discerner. Nous ignorons comment cette image fut perçue par son auditoire. Toujours est-il que le père, en tant que symbole d’une source d’inspiration, fut confondu au Dieu biblique lui-même. Ce sont vraisemblablement les pharisiens qui en premiers ont tiré profit de cette confusion. Il semble qu’ils en aient déduit que Jésus se présentait comme un réel fils de Dieu. Ce qui de toute évidence représentait un sacrilège inacceptable. Une confusion qui plus tard fut confirmée par la perception de Saul et engendra une désapprobation irrévocable de la croyance nouvelle par l’ancienne.

L’alliance entre l’ancien et le nouveau s’est donc avérée un exercice éminemment délicat. Selon la tradition chrétienne elle aurait été consacrée à l’occasion de l’ultime rencontre entre Jésus et ses disciples, appelée la Cène. Une rencontre étonnante semble-t-il car, une fois l’alliance nouvelle annoncée, Jésus y aurait révélé la présence d’un traitre parmi ses disciples. Comme si l’accomplissement de sa tâche messianique nécessitait l’action d’un dénonciateur… Il ne fait en effet aucun doute qu’à ce moment-là le sort de Jésus était déjà scellé par le Sanhédrin. Il faut également préciser que les paroles de Jésus, par lesquelles il aurait instauré l’alliance nouvelle, sont quasiment les seules citées par Paul dans ses épitres. Ce constat peut susciter quelques doutes quant à leur authenticité… La Cène a-t-elle réellement eu lieu ou fut-elle imaginée… ? Car il ne fait aucun doute qu’elle est incompatible avec le Jésus que Thomas nous présente.

La diversité dans la perception de l’enseignement de Jésus fut durant de nombreux siècles la cause de multiples et dramatiques controverses, qui ont perturbé l’évolution de la chrétienté. Irénée, qui vers 180 était évêque à Lyon, a mobilisé toute son énergie dans une lutte assidue contre une interprétation gnostique de cet enseignement. La reconnaissance de la nouvelle croyance par l’empereur Constantin au début du IV° siècle perturba non seulement considérablement la société romaine, elle stimula également la vigueur et l’ambition des évêques. Car ceux-ci découvraient une tentation nouvelle : celle du pouvoir. Aussi énonçaient-ils des conceptions pas toujours consonantes. Arius, qui était originaire de Lybie et avaient de nombreux adhérents au Moyen-Orient et en Syrie, contesta ouvertement la divinité de Jésus. Cela le mit en conflit avec Alexandre, le patriarche d’Alexandrie, et son successeur Athanasius, qui lui-même fut à plusieurs reprises répudié par l’autorité religieuse.

Aussi Constantin, las de tant de discussions, prit-il la décision de rassembler les responsables religieux en un premier concile à Nicée en l’an 325, afin de mettre un terme aux nombreuses divergences et de définir clairement le contenu de la nouvelle croyance. Cela résulta finalement en la proclamation du Credo catholique, mais n’empêcha nullement les divergences de se maintenir durant de nombreux siècles encore.

 

 

Considérations finales

 

Toutes ces considérations aboutissent finalement à ce questionnement essentiel : l’enseignement de Jésus fut-il servi par l’amalgame de l’ancien et du nouveau où en est-il devenu la victime ? Paul, qui resta fidèle à ses racines juives, tout en reconnaissant en Jésus un divin Christ, parvint à propager son évangile parmi les gentils, c’est à dire les non-juifs, d’Éphèse jusqu’à la Grèce et Rome. Son concept religieux, qui reçut surtout le soutien de la tradition johannique, offrait en effet à un grand nombre de désabusés un réel espoir d’une vie éternellement paradisiaque. Ce vieux rêve humain, confirmé par la Bible et rendu possible par le sacrifice du Christ, se présenta à eux comme une réalité inespérée. Ce fut en quelque sorte l’arme secrète de Paul et de la croyance nouvelle. La foi chrétienne et ses rituels étaient devenus, comme le précisa plus tard Athanasius, le « médicament pour l’éternité »…    

Cette arme secrète ne s’est forcément révélée qu’après la mort de Jésus. Mais, comme il fut déjà précisé, Paul ignora vraisemblablement la majeure partie de l’enseignement de l’homme qu’il divinisa. À un ignorant n’incombe pas de faute… N’aurait-il toutefois pas abusé de circonstances extraordinaires afin de réaliser un singulier rêve fantastique…? Son engagement eut pour conséquence de réduire l’enseignement de Jésus à un message, exceptionnel il est vrai, d’une exemplaire charité humaine.  

Il fut un temps où le concept d’un Royaume divin ne concernait qu’une communauté hébraïque fort restreinte. Celle-ci se considérait comme le peuple élu par son Dieu YHWH. Un jour viendrait où leur Dieu rétablirait Son royaume parmi Son peuple en une manifestation apocalyptique. C’est du moins la conclusion qui s’imposait en écoutant les multiples légendes dont faisaient l’objet Abraham, Moïse et de nombreux rois et prophètes. Tout ceci ne concernait finalement qu’un phénomène religieux local fort limité. Le rêve de d’accéder à une vie éternelle y est toutefois confirmé. Il est remarquable de constater que des religions plus tardives et devenues mondiales, tels que le christianisme et l’islam, ont récupéré ce rêve millénaire. Alors que leurs considérations à l’égard d’une réalité inconcevable à l’origine de la création peuvent ne pas toujours concorder, cette récupération leur permit néanmoins de répondre à une ancestrale et universelle aspiration humaine.

À chacun et chacune d’entre nous revient la liberté de discerner l’ancien et le nouveau, ainsi que le cocktail qui en fut fait. Toujours est-il qu’une grande majorité parmi les êtres humains sera toujours bien plus sensible à des rêves illusoires ou des contes merveilleux qu’à un réel enseignement existentiel, qui confronte chaque conscience personnelle à sa réalité intérieure. Car, selon Jésus, la prise de conscience d’une unité spirituelle représente pour chaque être la pierre d’angle de sa vie, une tâche essentielle à réaliser. La voie qu’il propose pour y parvenir est celle d’une recherche intérieure soutenue, qui fait appel à des qualités humaines fondamentales, telles que la sincérité, la modestie, le discernement et l’intelligence. Elle ne peut se réaliser qu’en une totale assertivité, exempte de tout attachement à des convictions imposées par d’autres.

Jésus remplaça donc l’expectation d’une manifestation apocalyptique décisive, limitée il est vrai à une communauté limitée, par l’invitation à une recherche intérieure personnelle nécessaire à un vécu harmonieux de cette vie. Son enseignement est tout aussi pratique et universel que celui du Bouddha. Mais les deux maîtres furent de manière similaire confrontés à des traditions religieuses existantes, qui ont généré des manipulations litigieuses.  

Comme l’invitation de Jésus s’adresse à chaque conscience individuelle, il revient à elle et à elle seule d’apprécier à sa juste valeur la démarche religieuse qu’il propose. Cette démarche est attestée par les paroles canoniques : je suis voie, vérité et vie. Mais, ni voie balisée, ni vérité imposée, ni vie conditionnée… Nonobstant toutes les vérités dogmatiques imposées par une autorité religieuse dominatrice et concernant l’être exceptionnel appelé Jésus, bien de chrétiens le considèrent surtout comme un idéal humain à suivre. Cette perception peut parfaitement s’accorder aux valeurs énoncées dans l’évangile selon Thomas, quoique l’image d’un sage y soit plus présente que celle d’un homme exceptionnellement charitable. Mais peut-être avons-nous justement besoin de cette lueur de sagesse afin de percevoir une réalité religieuse, qui se doit de ne pas être génétiquement transmissible mais, au contraire, libérée et universelle. L’expression de cette réalité ne peut que témoigner d’une harmonie originelle, unissant harmonieusement l’émotionnel et le rationnel, l’amour et l’intelligence. Voilà le défi que nous propose le nouveau.