à la rencontre d'enseignements universels

 

 

Krishna, Bouddha et Jésus

 

 

 

 

Avant-propos

 

Depuis que la conscience humaine est apparue parmi une minorité élitaire de primates, les facultés inhérentes à cette conscience permirent à l'homme nouveau un constat jusqu'alors inédit : je suis. Le je, qui engendre la distinction, était né. Alors que son ancêtre génétique disposait déjà d'une certaine perception de son individualité, l'être humain était investi d'une faculté d'intelligence et d'une liberté d'action telles, qu'il fut propulsé au sommet de la hiérarchie des êtres vivants. Voilà le résumé d'une évolution aussi complexe que subtile, qui a nécessité, dit-on, quelques millions d'années à se réaliser et qui n'a de cesse de se parfaire.

Par sa curiosité, son désir de comprendre et de démontrer ses talents, chaque je développa une personnalité propre. Tandis que l'instinct de compétition, si explicitement présent parmi ses prédécesseurs génétiques, harcelait toujours sa nature profonde, il ne tarda pas à s’apercevoir que son désir de bien-être était tributaire d'autres je, qui partageaient avec lui son habitat naturel. Aussi prit-il conscience d'un principe inédit, qu'engendrait sa liberté : la responsabilité. Afin de créer une collectivité viable et durable, chacun se devait de composer avec d'autres. L'évolution de la race humaine et sa disparité biologique ont finalement abouti à une multitude de cultures, qui chacune se distingue par une organisation sociale adaptée à ses propres conditions de vie.

Mais le constat originel je suis ne génère pas seulement une distinction horizontale par rapport aux autres, il invite également à une réflexion intérieure et donc verticale quant à la raison d'être de sa propre présence dans cette vie. Confronté au cycle immuable de naissance et de mort - ces limites imposées par le temps - l'être humain prend rapidement conscience de sa vulnérabilité face aux lois qui gouvernent sa propre vie comme celle de son environnement. Tandis que sa prime jeunesse baigne encore dans une joyeuse insouciance, la vie ne tarde pas à lui révéler des aspects nettement moins complaisants. De pénibles épreuves en cruelles déceptions elle s'avère même peu à peu une réalité redoutable. Cloîtré dans le rythme fluctuant des jours et des nuits, de saisons souvent capricieuses, et fragilisé par un environnement pas toujours complaisant, son désir de bonheur se heurte trop fréquemment à des situations contraignantes. En plus, la perspective d'une mort soudaine ou d'une vieillesse sournoisement dégénérative n'est pas de nature à l'inciter à un enthousiasme béat. Son appréciation du phénomène vie est mis à rude épreuve. Quel est donc cet obscur pouvoir qui lui inflige ce destin ?

Face aux limites de son intelligence l'être humain ne peut que reconnaitre que ce pouvoir dépasse largement toutes ses facultés de compréhension. Une fois de plus il lui faut composer, mais avec une réalité inconnue et inconnaissable cette fois. Lui, qui se sait le plus doué parmi les êtres vivant dans son biotope, est contraint à une humilité pas évidente à assumer. Son orgueil en prend un coup ! Comment apprécier sa propre présence face à une puissance aussi dominatrice qu'inaccessible ?

Si le constat d'une situation conflictuelle paraît logique, une réponse raisonnable s'avère nettement moins évidente à concevoir. D'où lui vient toutefois ce besoin d'aborder une puissance inconnue et ses lois incontournables ? Pourquoi vouloir à tout prix rechercher une relation sécurisante avec elle ? La réponse est simple : l'inconnu engendre l'angoisse…

Comme son psychisme ne maîtrise que modérément ses aptitudes émotives, une force inconnue est ressentie par l'homme comme menaçante. Une stratégie de sécurisation s'impose donc. Mais, lorsque l'intelligence fait défaut, l'émotionnel s'adjuge les commandes de son libre arbitre. Aussi fait-il appel à ses talents d'imagination afin d'envisager et d'apprivoiser l'inconnu. Ainsi, dans de nombreuses cultures, un monde supérieur fut imaginé. D'une déesse mère, procréatrice de toute forme de vie, à un walhalla de dieux et de déesses, ayant chacun des attributs spécifiques, pour aboutir à un unique Dieu créateur tel que la Bible hébraïque nous le propose, l'imagination humaine étala toute l'étendue de ses facultés créatives. Une fois un scénario mythique mis en place, l'homme tenta de s'assurer les bonnes grâces de forces supérieures par l'entremise de rituels, d'offrandes et de sacrifices.

Bien qu'une telle réaction soit compréhensible, voire respectable, sa crédibilité demeure néanmoins fortement suspecte. L'imaginaire est-il bien le moyen le plus indiqué pour compenser un manque d'intelligence ? En plus, le fait de tout ignorer de notre source existentielle et de notre propre finalité ne nous dérange finalement que fort peu dans la gestion quotidienne de notre vie. L'inconnu représente-t-il un tel défi à la fragilité humaine, qu'il doive fatalement générer des angoisses ? Et, si une logique interrogation persiste, n'existerait-il pas une manière différente et plus réaliste d'aborder l'inconnu et la condition humaine qu’il nous impose ?

Car, tout compte fait, l'inconnu n'est pas aussi inconnu que cela…! S'il est à l'origine de la conception de la nature et que son potentiel se manifeste continuellement à travers elle, celle-ci nous révèle une loi créatrice, dont l'harmonie s'avère le principe dirigeant. Pas à pas la science nous a en effet dévoilé que, de l'infiniment petit à l'astronomiquement grand, rien ne se manifeste par hasard et que toute évolution naturelle repose sur une relation coordonnée et donc harmonieuse de ses composantes.

En une profusion d'expressions, aussi mystérieuses que fascinantes, la nature nous dispense de merveilleuses richesses, qui émergent d'une interaction créative d’énergie et de matière. Ce constat devrait plutôt nous rassurer quant à sa cause inconcevable. En plus, son évolution a généré l'éclosion de la conscience humaine… Un tel potentiel créatif, fut-ce-t-il inconnu, ne devrait-il pas nous inspirer la confiance plutôt que l'angoisse…?

Néanmoins ne pouvons-nous méconnaître que la vie nous réserve souvent bien plus de soucis que de plaisirs, plus de peines que de joies, plus de souffrances que du bonheur. Que pourrait être la cause de ces pénibles expériences, qui paraissent inévitables ? Sont-elles imputables à une mystérieuse volonté divine ou un obscur pouvoir satanique en serait-il responsable…? Nos épreuves représentent-elles des obstacles nécessaires à surmonter, afin de découvrir un potentiel plus réel de nos facultés ? À moins que nous ne causions nous-mêmes nos propres détresses et celles des autres… Assumons-nous correctement le libre arbitre que la loi vitale nous consent ? Ce que l’homme perçoit comme un dysfonctionnement existentiel ne nécessiterait-il pas une introspection plus poussée, afin d'en discerner la cause ou la raison d'être ? Une telle interrogation fut jadis à l'origine de la démarche du Bouddha.

Les trois croyances monothéistes : le judaïsme, le christianisme et l'islam, chacune enracinée dans la Bible hébraïque, nous proposent l'image d'un Dieu omnipotent d'une part et miséricordieux de l'autre. Cette image singulièrement anthropomorphique, qui pourtant fait référence à une réalité raisonnablement insondable, est le fruit de révélations dont auraient bénéficié des êtres privilégiés, appelés prophètes. Alors que leur Dieu est unique, son image et l'interprétation de sa loi demeurent tributaires de valeurs ancestrales présentes dans les différentes cultures. La prédominance masculine dans le domaine religieux, qui caractérise chacune de ces croyances, atteste de cette dépendance. Nonobstant le fait que les êtres humains sont tous égaux face à la source absolue de leur existence - ce qui constitue un principe religieux fondamental - les croyances ont largement contribué à créer divisions et discriminations parmi les êtres et les peuples.

Comment une telle confrontation entre conceptions religieuses, si explicitement présente aujourd'hui encore, a-t-elle pu voir le jour ? Quel sinistre instinct a poussé des hommes à concevoir que leur foi en une croyance les rendait, aux yeux d'un même Dieu, différents voire supérieurs à d'autres, au point de se considérer comme les élus exclusifs de ce Dieu ? L'instinct de compétition interférerait-il toujours ce principe fondamental de la responsabilité ? Car un des choix, auquel nous invite notre liberté, est : suis-je maître ou serviteur…? L'antagonisme entre humilité et ambition aurait-il conduit l'être humain à une perception douteuse de sa responsabilité ?

S'il ne s'agit pas d'un véritable dilemme - ambition et humilité ne sont pas nécessairement incompatibles - ce défi fait surtout appel au sens de la mesure. Comment gérer des facultés aussi différentes ? Comme l'équilibre, la mesure est inhérente au principe d'harmonie. Mais lorsqu’une ambition personnelle s'affirme démesurément, l'humilité décline et la perception de l'harmonie se trouble. Un équilibre élémentaire est sur le point de se rompre et de provoquer une disharmonie génératrice de perturbations. Quand une autorité, qui se doit d'être au service de l'homme ignorant, renie la liberté de celui-ci en s'imposant à lui, elle se dégrade à pratiquer un pouvoir, qui dicte ses propres lois. Ceux qui ne les reconnaissent pas sont désavoués, voire diabolisés. Les principes naturels d'égalité et de respect dégénèrent alors en discriminations, d'où fatalement émerge la confrontation.

L'histoire des deux millénaires révolus illustre combien ce conflit a profondément marqué l'évolution de notre civilisation. Force est de constater toute l'ampleur de la déficience humaine dans la gestion d'une responsabilité collective. Les croyances n'ont pu résister à la tentation de convertir leur autorité en pouvoir. Le serviteur s'est promu au rang de maître…

Et pourtant persiste l'espoir… Car plus se développent les facultés de la conscience humaine, plus celle-ci paraît évoluer vers une appréciation plus réaliste du principe de la solidarité. Nous constatons en effet que la prise de conscience d’une urgente solidarité globale, si fragile soit-elle, est bien plus présente aujourd'hui que l’attention accordée il y a quelques décennies encore à la mémoire du valeureux guerrier. Aussi est-il permis de concevoir que cette évolution soit inspirée par une harmonie naturelle et qu'elle puisse mener à une appréciation plus correcte de l'absurdité de toute compétition entre conceptions religieuses, issues d'un passé lointain imprégné d'angoisses existentielles et de réponses imaginaires devenues dogmatiques.

D'autre part convient-il de reconnaître que les vérités enseignées par les croyances ont eu et ont toujours le mérite de sécuriser mentalement un grand nombre de personnes, confrontées à leurs incertitudes existentielles. En plus ont-elles largement contribué à établir, au nom de Dieu, des principes moraux devenus quasiment culturels. Persiste toutefois cette question incontournable : à quelle réelle valeur correspond la voie de connaissance et de réalisation que ces croyances proposent ? Comment apprécier le contrat de vie éternelle qu'elles assurent ?

Délaissant la voie d'un savoir autoritairement imposé par des dignitaires religieux, des voix innocentes, porteuses d'idées rénovatrices, se sont jadis manifestées. Elles émanent surtout de la partie orientale du globe et témoignent d'une approche libre et introspective de la relation entre l'homme et la loi dirigeante de sa vie. La démarche qu'elles proposent ne se fonde pas sur une perception angoissante d'une réalité inconnue, mais sur une appréciation de l'être humain et des facultés qui lui sont propres. Elles honorent le principe que toute connaissance existentielle est conditionnée par une démarche intérieure personnelle de recherche et d'expérience. Cette démarche constitue pour chaque être sa voie, le tao qui lui permet une plus juste connaissance de soi et du dharma, la loi vitale universelle.

Il ne convient plus de suivre ceux qui prétendent connaître les secrets d'une loi divine mais de réaliser en soi-même un cheminement de connaissance. La voie n'est pas une route toute tracée par d'autres, mais elle se crée dans l'expérience d'un engagement personnel. Ce principe empirique implique toutefois que la valeur de la voie choisie est intimement liée à l’état de la conscience individuelle.

Comme l’appréciation d’une telle expérience est strictement personnelle, et donc forcément subjective, sa communication pose inévitablement problème. Un guide, soit-il exceptionnel, ne peut tout au plus que nous en indiquer la direction. La raison majeure de ce manque de communicabilité est que la réalité, que la voie dévoile, déborde le domaine de la dualité et donc de la parole. Le monde phénoménal, dans lequel nous évoluons et communiquons, s'exprime en effet par une manifestation duelle, cautionnée par une constante interaction entre énergie et matière. À chaque aspect de la vie correspond son contraire, ce qui résulte en une observation d’oppositions et de confrontations. La voie intérieure proposée conduirait par contre à la perception au plus profond de soi d’un état de paix et de sérénité, qui contraste étrangement avec la turbulence présente dans le monde extérieure. Cette expérience révèle la présence d’une réalité non différenciée, sous-jacente à la dualité, où règnent paix et harmonie. De l'Un immuable est issu le deux continuellement changeant…

Si le Un immuable est à l’origine de la diversité de l’expression de la vie, une réalisation conséquente de celle-ci ne pourrait se concevoir que dans la reconnaissance de cette réalité. Est-il toutefois concevable que nous puissions, par quelque voie que ce soit, avoir accès à cette réalité originelle non différenciée ou, pour le moins, à une prise de conscience du lien qui nous unit à elle ?

Comme la question est d'importance, une sage prudence est de mise. Car, si certains témoignages titillent notre curiosité, ils se heurtent aussi à la raison, ce garde-fou de notre intelligence. Voilà le rempart naturel qui nous sépare d'enseignements pour le moins insolites. Mais, connaissons-nous vraiment le potentiel réel de notre conscience ? La raison a-t-elle toujours raison ? L'imperceptible l'est-il vraiment ? Ces connaissances lointaines témoigneraient-elles d'un possible accès à un domaine insoupçonné et inexploré de notre conscience ?

Nombreux sont les contes et légendes, évoquant des expériences de personnes dites illuminées, qui auraient perçu des connaissances appelées mystiques ou ésotériques. Ces personnes sont-elles toutefois toutes fiables ? Comment apprécier la sérénité de leurs états d'âme, la pureté de leur état de conscience, leur sincérité ? Comment distinguer une réaction produite par un état psychique émotionnellement fragilisé, de celle faisant suite à une expérience spirituelle induite par une énergie indéfinissable ? Et, en admettant qu’une telle expérience puisse se réaliser, comment fut-elle perçue et interprétée par d'autres ?

Nous touchons ici la limite où notre intelligence a tendance à se rebiffer face à l'hypothèse d'une possible réceptivité à un fluide spirituel, émanant d'une réalité complètement différente de la nôtre. L'observation de la vie des plantes et de l'instinct qui guide les animaux nous confronte pourtant tout autant à l'expression d'une forme d’énergie inspiratrice et créatrice, dont la subtilité échappe encore à notre faculté d'analyse scientifique. Comment la cigogne retrouve-t-elle son nid ? Quel guide permet-il au saumon ou à la baleine de rejoindre son lieu de naissance ? Confrontés à d’innombrables phénomènes naturels mystérieux, nous ne pouvons que faire le constat de notre ignorance…

Puisque l'être humain est intégré à la nature, il paraît logique d’en déduire qu'il dispose lui aussi d'une telle inspiration. Mais notre conscience peut-elle atteindre un stade d'éveil tel, qu'elle soit en mesure d'en apprécier pleinement la présence ? Alors que nous sommes bien conscients de l'existence dans notre subconscient d'instincts primaires, est-il imaginable que nous puissions devenir consciemment réceptifs à une induction spirituelle, révélatrice de notre intégration à une source de vie absolue ?

Voilà posée toute la portée du questionnement religieux, qui paraît endémique à la génétique humaine, même si de nombreuses personnes ne ressentent pas le besoin de s'engager sur la voie d'une recherche de connaissance, perçue d'avance comme illusoire et donc non productive. Chaque conscience individuelle dispose de la liberté d'apprécier à sa manière et selon ses besoins la réalité dans laquelle elle évolue. Aussi faut-il reconnaître que la valeur de ces enseignements ne peut être appréciée que par ceux qui se sont consciemment et librement investis dans ce questionnement existentiel : qui suis-je ?

Car une telle démarche ne concerne pas la connaissance d'une réalité insondable, mais une appréciation plus correcte de notre présence dans cette vie. Suis-je tributaire d'un destin ? Le hasard conditionne-t-il ma vie ? Ne suis-je qu'un maillon dérisoire, temporel et limité d'une expression universelle incommensurable ? Ou ce maillon a-t-il une tâche bien précise dans l'évolution d'un processus créateur en y assumant pleinement sa responsabilité ? Par ailleurs faut-il reconnaître que nous nous félicitons trop aisément de disposer de qualités, que nous considérons comme nôtres, mais qui ne nous sont confiées que le temps d'une vie. Elles concernent donc davantage un emprunt temporaire qu'une possession personnelle. Ce sont elles pourtant qui alimentent notre fierté… Mais alors, à qui ou quoi reviennent-elles vraiment…? Et, surtout, quel lien nous unit-il à la source de cet emprunt ? De telles questions illustrent qu'une juste connaissance de soi constitue le noyau central de toute démarche religieuse.

 

 

Les enseignements et leurs origines

 

Parmi les enseignements que nous présentons deux ont leur source en Inde et datent du premier millénaire avant notre ère. On s'accorde à penser que la Baghavad Gita, cet upanishad original et romanesque qui nous révèle l'enseignement de Krishna, fut mis en écrit entre le 5° et le 2° siècle. Sa transmission orale est toutefois bien plus antérieure à cette datation. La naissance du Bouddha ne peut non plus faire l'objet d'une estimation précise. Son avènement se situe vers le 6° siècle avant notre ère dans le nord de l'Inde. Alors que le Bouddha est un personnage réel, Krishna nous est présenté comme un avatar du dieu Vishnu, ce qui fait de lui un porte-parole mythique d'une connaissance humaine.

Il est remarquable de constater que l'éveil spirituel, dont témoignent ces deux guides, et qui en Chine fut complété par Lao Tseu et Confucius, coïncida avec l'apparition de Zarathoustra en Perse et, dans la partie orientale du bassin méditerranéen, des prophètes bibliques et de personnages impressionnants tels que Socrate, Platon et Aristote. Cette période, qui s'étend des années 800 à 200 avant notre ère et qui fut déterminante pour la constitution des religions mondiales et d’importants courants philosophiques, fut définie par le philosophe allemand Karl Jaspers comme l'ère axiale.   

Le dénominateur commun à ces courants rénovateurs semble avoir été un appel à une prise de conscience et une introspection personnelle face aux concepts religieux régnants, dont la pratique était dominée par des forces magiques. Leurs messages s'adressaient directement au peuple sans tenir compte des structures religieuses en place. En Inde le vécu religieux était géré par des prêtres appelés brahmanes, seuls détenteurs des connaissances védiques. Les origines des Védas, mot qui signifie connaissance, se perdent dans la nuit des temps du subcontinent indien. Le monde relatif ou inférieur y est considéré comme la projection d'un monde supérieur, empli de dieux et de déesses. Le lien unissant ces deux réalités apparemment séparées aurait fait suite à une offrande originelle réalisée par un Dieu créateur dénommé Brahma. Aussi la magie du feu et de l'offrande tenait-elle une place importante dans la pratique religieuse hindoue. Mais peu à peu cette pratique s'était figée, pétrifiée presque. Le contenu du savoir védique ressemblait davantage à un sarcophage précieusement gardé par des prêtres, à la fois conscients et soucieux de leur emprise sur le peuple.

Comme la vie n'est pas une réalité figée mais évolutive, une prise de conscience de cet immobilisme était devenue inéluctable. Catalysées par une évolution sociale et économique, qui favorisaient à la fois l'agriculture et le commerce, des idées rénovatrices se sont propagées, perturbant un système de castes solidement implanté et maintenu par ceux qui en tiraient profit. La liberté de la conscience individuelle, cette qualité essentielle à la réalisation d'une responsabilité personnelle, était de fait prise en otage par des dignitaires religieux. Nous verrons plus tard que Jésus fit en son temps une constatation identique. En plus certains ne manqueront pas de faire le rapprochement avec la situation dogmatiquement imposée en occident par l'Église de Rome durant les deux millénaires révolus, une situation qui elle aussi a suscité d’importantes réactions. Aussi nous paraît-t-il sage de situer ces enseignements dans un contexte plus global, qui ne se limite pas au passé du subcontinent indien. Car l'histoire est universelle et se répète…

L'enseignement de Krishna nous est donc connu par la Bhagavad Gita, l'upanishad le plus sacré en Inde et le plus apprécié en occident. Maintes traditions de pratique du yoga et de la méditation lui font référence. Les upanishads sont des récits romanesques conçus pour mettre à jour et intérioriser un savoir issu de la tradition védique. Ils sont à la base de la croyance hindouiste. L'idée qu'ils préconisent est que chaque être représente une expression individuelle d'une source de vie indifférenciée, appelée Brahma. La nature profonde de chaque soi individuel correspond donc à celle du principe brahmanique, car intégrée à lui. Ceci représente un concept religieux fondamentalement unitaire. Alors que, dans cette vie relative, l'expression du Brahma se manifeste de manière dualiste, cette apparence ne correspond que partiellement à la nature de l'être humain, dont l'âme - l'atman ou le soi véritable - est uni à sa source intemporelle. Comme, par ses attaches corporelles, l'atman est condamné à des réincarnations perpétuelles, la connaissance de la nature profonde du soi se profile comme la voie pouvant permettre une délivrance de ce cycle fatal appelé samsara.

La Bhagavad Gita nous propose une situation guerrière fratricide dans laquelle s'opposent deux armées prêtes au combat : celle des Pandavas et celle des Kauravas. Comme la médiation proposée par le dieu Krishna avait échoué, Arjuna, l'archer infaillible au cœur sensible et à la moralité élevée, a proposé à Krishna d'officier comme le meneur de son char de combat. Ensemble ils se tiennent sur une hauteur qui surplombe le champ de bataille. Confondu à la présence dans le camp adverse d'honorables membres défunts de sa propre famille des Pandavas, Arjuna ne peut se résoudre à engager la bataille. Aussi se développe-t-il durant 18 chapitres un dialogue particulier entre Arjuna et Krishna, permettant à Krishna d'exprimer sa connaissance des valeurs existentielles et de leur mise en pratique honorable.

La vie du Bouddha a fait l'objet de nombreuses légendes dont la fiabilité demeure souvent discutable. Si celles-ci ne doivent pas toujours être prises à la lettre, il convient surtout d'en saisir le sens symbolique. Ainsi la tradition nous apprend que la jeunesse de Siddharta Gautama bénéficia d'un environnement hyper-sécurisé, quasiment princier. Après s'être marié et devenu père de famille, il fit un jour la découverte à l'extérieur de son cocon familial d'une condition de vie totalement différente de la sienne. Cette expérience lui révéla une misère et des souffrances humaines à peine soutenables et provoqua en lui une totale confusion. Que représente encore cette vie quand elle est subie dans des conditions aussi pénibles, auxquelles ni lui-même, ni les siens ne pourraient réchapper ?

Intérieurement convaincu que l'expression de la vie ne pouvait se conformer à de telles apparences douloureuses, il prit la décision de quitter définitivement sa famille et de se joindre au mouvement de moines errants, dans le but de découvrir une voie de connaissance libératrice. Il avait alors vingt-neuf ans. Ce fut le début d'un long cheminement qui, d'expérience en expérience, d'échecs en révélations, le conduisit à un stade d'éveil exceptionnel de sa conscience - le nom Bouddha signifie éveillé - et à une perception existentielle fondamentalement pragmatique. Son enseignement fit l'objet de multiples écrits appartenant à différentes traditions. Le plus connu d'entre eux étant le canon Pali issu de la tradition Theravada. La transmission de son enseignement donna lieu à différents courants bouddhistes, tels que le mahayana, le hinayana, le bouddhisme zen et autres.

Comme de nombreuses suspicions quant à l'authenticité de certains récits et paroles existent toujours et qu'un esprit critique doit raisonnablement présider à notre écoute, il nous a paru opportun de limiter le risque d'une crédibilité défaillante. Aussi avons-nous surtout tenté de mettre en évidence le laborieux parcours de recherche du Bouddha, qui l'a finalement conduit à la formulation des quatre nobles vérités concernant la souffrance humaine, et des huit recommandations qui constituent la voie du juste milieu.

Un problème similaire se pose lorsque nous abordons le parcours de Jésus. Alors que sa vie fut nettement plus courte que celle du Bouddha - en ce domaine aussi nous sommes tributaires d'hypothèses peu fiables - elle fit néanmoins l'objet de multiples et merveilleuses fabulations. Quelle crédibilité faut-il accorder à ces légendes ? Et, surtout, comment distinguer l'essentiel de son enseignement d'interprétations et de commentaires que des disciples contemporains ou plus tardifs ont cru devoir y ajouter ? Les seuls témoignages officiellement reconnus comme crédibles sont consignés dans les quatre évangiles, attestés par l'autorité ecclésiastique. Leurs rédactions finales ont toutefois nécessité de nombreuses décennies, voire plus d’un siècle, à se constituer. En plus savons-nous aujourd'hui qu'existe un nombre impressionnant d'écrits évangéliques, qui ne furent pas considérés par les responsables religieux de l'époque comme des témoignages correspondant aux concepts qui étaient les leurs. Aussi le choix des textes, qui constituent aujourd'hui le Nouveau Testament, ne fut-il reconnu officiellement que vers la fin du quatrième siècle.

Si, par rapport aux concepts religieux existants, une importante liberté d'expression fut consentie à la transmission de l'enseignement du Bouddha, Jésus ne bénéficia pas d'un tel privilège. Son message évangélique fut bel et bien récupéré par la croyance biblique, éminemment présente à l'époque. Pourtant s'est-il, comme le Bouddha, clairement distancié de ceux qui se présentaient alors comme des éminences religieuses. Par rapport à leur emprise sur le peuple il insista lui aussi sur la nécessité d'une démarche de recherche libre et personnelle, dépouillée de prérogatives et de rites abusivement imposés. Ce respect de la liberté individuelle et de la responsabilité qu'elle engendre est commun aux deux maîtres. On pourrait paraphraser leurs recommandations en ces termes :

ne vous fiez pas aux scribes et pharisiens, à ceux qui prétendent savoir et se proposent comme vos prêtres, mais soyez votre propre torche et votre propre guide.

Tous deux s'opposaient spontanément à ceux qui, reniant une liberté personnelle élémentaire, tentaient d'imposer leurs propres convictions.

Aussi, par souci d'une écoute franche et libre des paroles de Jésus et par respect pour sa personne, avons-nous eu recours à un évangile découvert en 1945 près de Nag Hammadi en Égypte. Parmi une cinquantaine de manuscrits coptes, que contenait une jarre ensevelie, se trouvait un évangile attribué à un disciple dénommé Didyme Judas Thomas. Alors que, dans une large majorité, les paroles que cet évangile nous propose nous étaient déjà connues par les évangiles canoniques, le contexte dans lequel elles nous sont présentées est singulièrement dépourvu de toute influence de la croyance biblique. Dépourvu également d'éléments essentiels à la croyance chrétienne, tels que la cène, la crucifixion ou la résurrection. Quoique dénoncé comme gnostique - un qualificatif pour le moins équivoque - ce document représente un exceptionnel recueil de paroles, telles que celles-ci furent perçues et transmises par un disciple, identifié à tort ou à raison à l'apôtre Thomas.

Ce choix, à la fois délibéré et contestable, est inspiré par l'indéniable sérénité qui émane des logia de cet évangile. En plus est-il soutenu par cette déclaration remarquable des auteurs de la Synopse des quatre Évangiles de la très catholique mais en cette circonstance scientifiquement très conséquente École Biblique de Jérusalem.

 "Il semble qu'il [l'évangile] nous permette d'atteindre une forme de la tradition évangélique antérieure à la rédaction des évangiles canoniques. Son témoignage serait alors très important pour reconstituer l'histoire de la transmission des paroles du Christ.(Tome 1, Préface page XI)

Quoique chaque nouvelle découverte pose un problème d'authenticité, nous ne pouvions laisser dépendre notre choix d'une opinion préconçue des autorités romaines. En outre cet évangile nous révèle une dimension inédite dans le discours de Jésus. Alors que la vision biblique précise que, depuis la défection d'Adam au paradis terrestre, l'homme est toujours séparé de son Dieu créateur, Jésus prône l'idée que, comme lui, chaque être humain est uni à un Père commun. Jésus n'est donc pas différent de chacune ou de chacun de nous. Raison pour laquelle il nous invite à une démarche personnelle de recherche, afin que nous réalisions en nous-mêmes une prise de conscience pareille à la sienne.

Il va de soi que le chrétien avisé soit troublé par ce concept unitaire, dont Jésus ne serait pas l'unique bénéficiaire. Précisons que, dans l'approche chrétienne du principe religieux, l'unification de l'homme et de son Dieu ne peut s'opérer qu'après la mort biologique, à moins que le rêve judaïque et paulinien de l'avènement du Royaume ne se réalise encore…

Comme le Bouddha ne rejoint pas l'idée védique d'un Être absolu dénommé Brahma, sa démarche pourrait se justifier par une sincérité et une humilité naturelles. " Qui suis-je pour que je me permette de m'énoncer par rapport à une réalité inconcevable…" Si l'inconcevable ne porte pas de nom, il est pourtant bien présent à travers le dharma, la loi vitale universelle, à laquelle chaque être est forcément intégré. Pour le Bouddha il importe avant tout d'explorer et d'expérimenter toutes les facultés que la vie met à notre disposition afin d'en assumer la totale responsabilité.

Voilà posée en toute transparence l'opposition fondamentale entre la vision biblique et celle des sources de connaissance que nous vous proposons.

Sommes-nous en cette vie unis, par quelque lien que se soit, à une source de vie absolue et pouvons-nous réaliser en nous-mêmes, ici et maintenant, une prise de conscience de cette unité autrement que par l'imaginaire, ou sommes-nous jusqu'à notre mort fatalement séparés d'elle ?

 

 

Celui qui a des oreilles, qu'il entende…

 

Être à l'écoute d'enseignements séculaires, émanant de cultures étranges et lointaines, souvent peu compatibles avec notre mental occidental, représente une entreprise pour le moins hasardeuse. Sommes-nous capables de nous immerger correctement dans des sensibilités culturelles aussi différentes des nôtres ? Cela nous semble problématique… Cet inconvénient constitue une première et redoutable barrière à une écoute sereine et à une interprétation correcte du contenu de leur message.

La pureté originelle d'un enseignement est, en outre et dans chaque tradition, sujette à des altérations inhérentes à sa transmission. Jadis celle-ci s'opérait uniquement par la voie orale. Dans la tradition hindouiste la fiabilité de ce moyen de communication était pourtant relativement garantie par de strictes règles qu'imposait l'utilisation de versets. Les mots demeurent toutefois d’incontournables transmetteurs de connaissance. La subtilité de leur signification peut aisément nous échapper. Traduire leur contenu en des notions correspondant aux nôtres aujourd'hui n'est pas une transcription évidente. En plus sommes-nous nous-mêmes confrontés à la nécessité d'un discernement plus correct de nos propres concepts intellectuels. Qu'entendons-nous par religion, la conscience, le mental, l'esprit, l'intelligence, pour ne citer que ces quelques exemples ?

Lorsque nous traduisons un proverbe latin bien connu : mens sana in corpore sano par : un esprit sain dans un corps sain, ne conviendrait-il pas plutôt de parler du mental que de l'esprit…? En son sens original l'esprit fait en effet référence à une forme d'énergie émanant d'une source qui transcende la réalité naturelle. La notion d'esprit comme celle de spiritualité réfère donc à un réalité totalement différente de la nôtre. Une réflexion analogue s'impose quant au sens à accorder au mot conscience. Si les propriétés de notre conscience permettent de nous différencier par rapport au monde animal, son fonctionnement demeure tributaire de structures physiologiques, qui constituent la base de notre système nerveux central. L'état d'harmonie présent dans ces structures déterminera toujours la qualité du fonctionnement de notre conscience.

L'activité de la conscience concerne les facultés d'observer sensoriellement, de pratiquer une réflexion rationnelle, de percevoir des émotions et de décider librement du choix de nos actes. Sa fragilité réside dans sa sensibilité aux influences extérieures. La génétique, ce transporteur d'expériences ancestrales, constitue un facteur non négligeable dans la constitution des valeurs qui conditionnent son fonctionnement. Lorsque nous parlons du mental, nous faisons référence aux facultés rationnelles et émotionnelles de notre conscience, appelées également son psychisme. C'est finalement notre intelligence qui décide de l'usage que nous en faisons, par un discernement qui préside au choix de nos actes.

Comme ces enseignements concernent tous une démarche de connaissance de soi et des facultés qui lui sont propres, il incombe finalement à chaque auditeur ou auditrice de préciser pour soi-même la signification de notions, qui sont essentielles à une compréhension aussi correcte que possible de concepts millénaires.

Alors que les circonstances à l'origine de chaque enseignement sont sensiblement différentes, la réflexion qui en découle répond à un même questionnement existentiel : comment réaliser la vie qui nous incombe de la manière la plus conforme à sa finalité ? Mais, pouvons-nous saisir vraiment cette finalité ? Est-il nécessaire de concevoir une source de vie absolue ou suffit-il d'en discerner la loi aussi correctement que possible ? Source et loi sont-elles dissociables ? Ce pourrait-il que la voie d'une juste appréciation de la loi, des facultés et des limites qu’elle nous confie, puisse nous mener à une meilleure réalisation de notre présence dans cette vie ? Même si nous pouvons aisément concevoir que toutes et tous nous sommes tributaires d'une même loi vitale, le concept d'une source nous divise bien profondément…

Quoique l’origine de cette loi s'avère inaccessible à notre intelligence, elle correspond néanmoins à une réalité, soit-elle totalement différente de la nôtre. Car la raison nous dicte qu'il n'y a pas de conséquence sans cause… L'association de la réalité, telle qu'elle se manifeste dans sa pluralité naturelle, à une cause transcendante à celle-ci suppose toutefois une approche réaliste et vérifiable du lien qui nous unit à elle. Est-il concevable que des sages, à l'origine des connaissances védiques ou même antérieures à celles-ci, aient élaboré des techniques mentales permettant à leur conscience l'expérience d'une telle unité ? Et, si cela était, pouvons-nous définir ce lien en des termes rationnels ? La réponse demeure fragile…

Si l'hypothèse d'une telle expérience est envisageable, elle se heurte néanmoins à la difficulté de sa communication. L'expression verbale du lien qui unit l'être humain, dans sa réalité relative et duelle, à une cause non différenciée, constitue forcément une gageure intellectuelle. Ne nous reste finalement que la démarche de l'expérience personnelle pour nous en confirmer la véracité. La valeur d'une telle expérience ne peut toutefois se vérifier qu'à la lumière de témoignages de ceux qui nous ont précédés sur cette voie.

Afin de ne pas troubler l'unité interne des enseignements proposés, nous en présenterons des extraits dans un ordre chronologique. Le premier enseignement est celui de Krishna, tel qu'il est énoncé dans la Bhagavad Gita. Une des spécificités stylistiques, qui caractérise l'exposé de Krishna, est une reprise constante d'idées déjà exprimées, souvent complétées de subtiles nuances. Aussi nous a-t-il paru indiqué de limiter le choix des extraits aux chapitres 2 à 6, considérant que ceux-ci représentent le noyau central de son enseignement.

Précisons préalablement que la racine sanscrite du mot yoga est yug, qui se retrouve dans le mot joug. Un joug est un outil dont l’effet recherché est d'alléger un fardeau à porter. Il constitue ainsi un élément d'union entre le porteur et le fardeau. Yoga symbolise donc une notion d'unité et rejoint ainsi le sens original de religion. Le mot yoga peut concerner aussi bien la voie que son aboutissement final. Un yogi étant une personne qui s'est engagée sur cette voie.

 

 

 

L'enseignement de Krishna

 

 

 

La situation conflictuelle, qui constitue le décor de ce poème lyrique appelé Baghavad Gita, fut déjà précisée. Sa description et les lamentations d'Arjuna, qui ne peut se résoudre à engager la bataille, constituent l'essentiel du chapitre 1. Au chapitre 2 Krishna, qui officie comme le meneur du char de combat d'Arjuna - le maître s'est fait serviteur - lui reproche sa faiblesse causée par ses attaches émotionnelles et par une évidente ignorance des valeurs existentielles. Précisons qu'à la fin de l'exposé de Krishna, et donc à la fin des 18 chapitres, la situation sur le terrain n'a guère changé.

 

 

 

 

Chapitre 2 :    Le Yoga par le Sankhya, le savoir qui discerne.

 

L'illusoire du soi temporel face au Soi impérissable.

 

 

Krishna lui dit :

 

La rencontre de nos sens avec la matière, ô fils de Kunti, procure les sensations du chaud et du froid, de la joie et de la peine. Ephémères, elles vont et viennent. Supporte les patiemment, ô Bharata. (14)

 

Celui qui n'en est pas affecté, qui demeure serein et résolu dans la joie comme dans l'épreuve, ô meilleur des hommes, il est apte à ne plus connaître la mort. (15)

ne plus connaître la mort réfère à la fin du cycle des  réincarnations.

 

L'irréel n'existe pas, le réel ne cesse d'être. Cette vérité fut perçue par ceux qui ont contemplé la réalité ultime. Sache que Cela, qui pénètre toutes choses, ne peut être détruit. Nul ne peut anéantir l'Être indestructible. (16-17)

 

Nous savons que les corps ont une fin. Ce qui les habite est éternel, impérissable, illimité. Fort de ce savoir, ô Bharata, engage le combat. (18)

 

Certaine est la mort pour qui naît, et certaine la (re)naissance pour qui meurt. Ne sois donc pas affecté par l'inévitable. (27)

 

Toutes créatures sont non manifestes à leur origine, se manifestent dans leur état transitoire et sont à nouveau non manifestes à leur fin. Pourquoi t'en affliger, ô Bharata ? (28)

 

La voie de yoga représente l'aspect pratique du Sankhya

 

Les propos qui te furent tenus s'entendent selon le Sankhya. Entends les maintenant selon le Yoga. Établi en lui, ô Partha, ton intelligence sera libéré des liens contraignants de l'action. (39)

 

En cette voie aucun effort n'est vain et nul obstacle existe. La moindre connaissance de sa loi [dharma] te délivre d'une grande crainte. (40)

 

Les Védas concernent les trois gunas. Sois en dehors des trois gunas, ô Arjuna, libéré de la dualité, établi dans la pureté, détaché de tout désir de possession, comblé par le Soi. (45)

Les trois gunas représentent les trois principes qui conditionnent l'expression de la vie relative : rajas, l'action, tamas, l'inertie et sattva, l'équilibre. En d'autres mots : mouvement, repos et harmonie.

Au brahmane illuminé les védas ne sont de plus d'utilité qu'un point d'eau au milieu d’un terrain inondé. (46)

 

Toi, ne sois concerné que par l'action elle-même, jamais par ses fruits. N'agis pas dans l'attente des fruits de l'action, ni ne te fixe dans l'inaction. (47)

 

Confirmé dans l'unité, ô Dhananjaya, accomplis tes actes sans contraintes, d'une égale constance dans le succès comme dans l'échec. Cet état d'équilibre mental est appelé Yoga. (48)

 

Quand ton mental aura surmonté la confusion de l'illusoire, tu deviendras indifférent à ce qui te fut dit et à ce que tu entendras. Quand ton mental, troublée par des paroles védiques, restera imperturbable, établie dans le Soi, alors tu atteindras l'unité. (52-53)

 

Celui qui s'est détaché de tout, qui ne jubile ni ne déplore ce qui est bien ou ce qui est mal, celui qui, tel une tortue rétracte ses membres de tous côtés, se détache de l'objet de ses sens, son mental est stable et équilibré. (57-58)

 

Car, ô fils de Kunti, la turbulence des sens entraîne les pensées, même celles du sage qui s'évertue à les contenir. (60)

 

 

Chapitre 3    Karma Yoga ou Yoga par l'action

 

La tâche de l'homme consiste à accomplir le devoir que lui dicte son intégration dans le Soi illimité. Ceci implique un détachement par rapport au soi relatif, l'ego.

 

Arjuna dit :

 

Si vous considérez que la connaissance est supérieure à l'action, pourquoi alors m'inviter à un acte aussi terrifiant ? (1)

 

Krishna lui dit :

 

Comme je l'ai déjà dit, dans ce monde deux voies se présentent : celle du Yoga par la connaissance, pour ceux qui préconisent la réflexion, et celle du Yoga par l'action, pour les hommes d'action. (3)

 

Celui qui maîtrise ses sens par la réflexion et qui s'engage sans attachements dans le Yoga par l'action, voilà, ô Arjuna, une éminente personne. (7)

 

Accomplis donc, sans attachement, l'action que ton devoir te dicte. Celui qui accomplit des actes dans un réel détachement, atteint le Suprême. (19)

 

Alors que les ignorants agissent par attachement à l'action, ô Bharata, le sage qui désire le bien-être du monde, accomplit des actes sans quelque attachement que ce soit. (25)

 

La connaissance de la nature des choses (praktri) et des principes qui conditionnent l'action (gunas) permet leur détachement par celui qui agit.

 

Tous les actes sont de fait accomplis par les gunas de la nature. Celui dont le mental est trompé par une appréciation du moi, estime : je suis l'acteur. (27)

 

Mais celui qui sait vraiment et distingue les gunas et leurs agissements, conscient que ce sont eux qui agissent par eux-mêmes, demeure détaché. (28)

 

Celui qui sait n'a pas à imposer son savoir à l'ignorant.

 

Que celui dont le savoir est complet ne perturbe l'ignorant dont le savoir n'est que partiel. (29)

 

Tous les êtres se comportent selon leur propre nature. Ainsi agit également le sage. À quoi bon imposer ? (33)

 

Attrait et aversion se situent dans l'objet des sens. Que personne ne soit sous leur emprise. Ce sont eux les obstacles sur la voie. (34)

 

Arjuna dit :

 

Qu'est-ce, ô Varshneya, qui pousse l'homme à commettre la faute, comme s'il y est contraint par la force ? (36)

 

Le seigneur béni dit :

 

C'est le désir, c'est la colère, issus tous deux du raja-guna, insatiables et destructifs. Voilà nos ennemis sur cette Terre. (37)

 

La sagesse est voilée par ce feu insatiable appelé désir. C'est lui, ô fils de Kunti, le constant ennemi du sage. (39)

 

Les sens, le mental et l'intelligence sont ses assises, dit on. Ombrageant ainsi la sagesse, il induit en erreur le soi corporel. (40)

 

Pour cela, ayant maîtrisé les sens, ô meilleur des Bharatas, débarrasse-toi de ce mal, destructeur de connaissance et de réalisation. (41)

 

Les sens dit-on sont subtils. Plus subtil qu'eux est le mental. Plus subtile encore l'intelligence. Ce qui est au-delà est Lui. (42)

 

Sachant ce qui est au-delà de l'intelligence, ayant apaisé le soi dans le Soi, défais cet ennemi appelé désir, si dur à vaincre. (43)

 

 

Chapitre 4 : Yoga par la connaissance du renoncement à l'action

 

Étant unifié au Soi immuable l'homme peut parfaire ses actes. Car, comme la musique repose dans le silence, les actes se créent dans l'inaction.

 

Qu'est-ce l'action, qu'est-ce l'inaction ? Même le sage est ici troublé. Insondable est la voie de l'action. (16-17)

 

Celui qui voit l'inaction dans l'action et l'action dans l'inaction est un sage parmi les hommes. Il est unifié et a accompli tous les actes. (18)

 

L'action étant le moyen naturel pour satisfaire aux désirs, celui qui a accompli "tous les actes" s'est libéré de ceux-ci. La condition étant toutefois d'avoir accompli les actes sans attaches ni à l'action elle-même ni à ses fruits.

 

Celui dont chaque engagement est libéré du feu du désir, mais dont les actes se sont consommés dans le feu de la connaissance, est appelé sage par ceux qui ont perçu la Réalité. (19)

 

Ayant renoncé à tout attachement aux fruits de l'action, comblé, dépendant de rien, quoique pleinement engagé dans ce qu'il réalise, il n'accomplit plus d'actes du tout. (20)

 

Sans attente aucune, ayant stabilisé ses émotions et sa raison, ayant renoncé à la cupidité, n'agissant que par le corps, il ne commet pas de fautes. (21)

 

Satisfait de ce qu'il reçoit sans demander, ayant transcendé la dualité, libéré de toute envie, égal dans le succès comme dans l'échec, même dans l'action il demeure libre. (22)

"sans demander" : la prière est le refuge de celui qui ignore les dons qui résultent de l'unité. Le soi unifié spirituellement au Soi, est libéré de toute contrainte émanant des agissements des gunas. Chacun de ses actes rend alors hommage au Soi, ce qui représente offrande véritable.

Celui qui est libéré de toute attache, dont le mental est établi dans la connaissance de soi, chacun de ses actes se dissout dans une offrande. (23)

 

L'expérience comme base de la connaissance

 

Mieux que toute offrande de biens matériels est l'offrande de cette connaissance, ô Parantapa. Tous les actes, sans exception, se transforment en connaissance. (33)

 

Sache ceci : habité d'humilité, d'un esprit de recherche continue et de service, tu seras instruit dans la connaissance par ceux qui ont perçu la Réalité. (34)

 

Instruit en cette connaissance, ô fils de Pandu, plus jamais ne seras-tu bouleversé. Car par elle tu verras tous les êtres en toi-même, comme en moi. (35)

 

Même étant le plus grand des pécheurs, sur le radeau de la connaissance tu surmonteras tous les péchés. (36)

 

En ce monde rien ne purifie davantage que cette connaissance de soi. Celui qui s'élève dans le Yoga réalisera cela en soi. (38)

 

À qui possède la confiance, qui est déterminé, et qui a refréné ses sens, à lui revient la connaissance. Ayant acquis la connaissance, rapidement il atteint la paix suprême. (39)

 

 

 

Chapitre 5 :   Le Yoga par l'action et le renoncement à l'action

 

Pour le soi corporel et temporel l'action est inévitable. Par une juste connaissance de soi le mental peut s'élever à la conscience d'une intégration du soi au Soi immuable. Cet état de conscience cautionne ses actes et ne peut donc être altéré par ceux-ci.

 

Arjuna dit :

                              

Vous faites l'éloge, ô Krishna, à la fois du renoncement à l'action et du Yoga par l'action. Dites-moi clairement lequel est le meilleur. (1)

 

Le seigneur béni lui dit :

 

Les deux, le renoncement et le Yoga par l'action, peuvent mener au bien suprême. Mais des deux le Yoga par l'action est supérieur au renoncement. (2)

 

L'ascète qui choisit le renoncement, qui ne hait ni ne désire, qui est libéré des contraintes duelles, il peut facilement se libérer de toute attache. (3)

 

Mais sans Yoga il est difficile de réaliser le renoncement. Le sage, qui s’est investi dans le Yoga, atteint rapidement le Brahma. (6)

 

Celui qui, par le Yoga, a purifié son mental, se maîtrise soi-même et les sens et s'est identifié au Soi de tous les êtres, n'est pas concerné par ses actes. (7)

 

Unifié au divin, conscient de la Réalité véritable, il dira : ce n'est pas moi qui agit. En observant ses sens il constate simplement que ce sont eux qui agissent envers leurs objets. (8-9)

 

Celui qui agit en se remettant à l'Être universel, abandonnant toute attache, ne peut être souillé par le péché, comme le lotus ne peut l'être par l'eau. (10)

 

Ce n'est pas au Seigneur que revient l’autorité d'une action, ni des actes des êtres. Non plus a-t-il créé le lien entre l'action et ses fruits. C'est la nature qui s'en charge. (14)

 

Mais, comme l'ignorance est détruite par la connaissance, tel que le soleil cette connaissance illumine Cela qui est transcendant. (16)

 

Leur intelligence étant enracinée en Cela, leur être établi en Cela, dévoués à Cela, purifiés de toute souillure par la sagesse, ils atteignent un état (de conscience) irréversible. (17)

 

Celui dont le soi n'est pas altéré par ce qui est à l'extérieur, sait que la joie est dans le Soi. Son soi étant unifié au Brahma, dans cette unité il savoure une joie illimitée. (21)

 

 

 

 

Chapitre 6    Dhyâna Yoga ou le Yoga par le détachement

 

Il est important de distinguer renoncement à l'action et détachement. Celui-ci concerne les attaches du mental au monde extérieur, qui conditionnent l'illusion du moi.

 

Le seigneur béni dit :

 

Celui qui accomplit les actes que lui dicte son devoir, sans attaches aux fruits de ceux-ci, est appelé sannyasi [détaché, monachos] et il est un yogi. Car personne ne devient yogi sans avoir renoncé au sankalpa.(1-2)

 

La mot sankalpa comporte la notion de "germe du désir". Un yogi n'est pas de facto celui qui est établi dans l'unité, mais celui qui est en chemin sur la voie de l'unité. Cette voie est évolutive. Elle commence par l'expérience de la recherche et conduit à une prise de conscience de la valeur du repos.

 

Il est dit que pour le muni [l'homme de réflexion] la voie pour atteindre le Yoga est celle de la pratique. Pour celui qui désire se maintenir dans le Yoga, et pour lui seulement, le repos est la voie. (3)

 

Seulement quand un homme n'est plus attaché à l'objet de ses sens et de ses actes, quand il a renoncé au feu du désir, il est établi dans le Yoga. (4)

 

L'illusion de l'ego ne peut se dissoudre que dans une connaissance du soi véritable. Ce cheminement chacun doit l'accomplir en soi-même, par soi-même. Ce qui fut notre pire ennemi - l'ego - devient alors notre plus grand trésor.

 

Que l'homme élève son soi par soi-même, qu'il ne l'abaisse pas. De celui qui a conquis son soi par soi-même, son soi est le meilleur ami. De celui qui ne l'a pas conquis, le soi est le pire ennemi. (5-6)

 

Celui qui a conquis son soi apprécie la paix profonde du Soi transcendant, qui est inébranlable dans le chaud comme dans le froid, dans la joie comme dans la peine, dans l'honneur comme dans le déshonneur. (7)

 

Le yogi, comblé par l'expérience et la connaissance, imperturbable, maître de ses sens, qui estime la terre, une pierre ou de l'or de valeur égale, celui-là a atteint l'unité. (8)

 

Assis sur son siège, ne laissant pas son mental se disperser, maîtrisant ses sens et ses pensées, il se purifie dans le Yoga. (12)

 

Ayant ainsi son mental sous contrôle, le yogi atteint la liberté suprême de la paix qui est en moi. (15)

 

Dans cet état (de la conscience), dans lequel par la pratique du Yoga les pensées sont absentes, le soi contemplant sa nature transcendantale par soi-même, il trouve le bien-être dans le Soi. (20)

 

Absence de pensées ne sous-entend pas absence de conscience. Le bien-être, qui se situe au-delà du domaine des sens, peut être perçu par l'intelligence qui est source de discernement.

 

Cette expérience de bien-être total, qui dépasse les limites des sens, est toutefois perçue par l'intelligence. Une fois établie en elle, son possesseur ne sera plus ébranlé. (21)

 

Ayant atteint ce qui est supérieur à tout acquit imaginable, il ne peut plus être perturbé, pas même par une épreuve douloureuse. Ce détachement par rapport à la souffrance est appelé Yoga. (22-23)

La pratique qui mène à ce détachement mental est appelé méditation. Ce repos méditatif, qui évolue progressivement vers une absence de pensées ainsi que du moi qui les produit, peut dès lors être perçu comme une immersion du moi dans un Soi intemporel.

 

À chaque fois que le mental instable s'égare, qu'il soit remis sous la seule influence du Soi. Stabilisé dans l'harmonie de l'unité, il me verra en tout et le tout en moi. Jamais je le perdrai ni ne me perdra-t-il. (26-29-30)

 

Arjuna dit:

 

Par mon trouble constant je ne puis observer, ô Madudhusudana, cette stabilité propre au Yoga, que vous décrivez comme équilibrée et harmonieuse. Car mes pensées sont agitées, ô Krishna, elles sont fougueuses, impétueuses, inflexibles. Telles que le vent elles sont immaîtrisables. (33-34)

 

Le seigneur béni dit :

 

Il est vrai que les pensées sont dures à contrôler, ô fils de Kunti, car elles vont et viennent. Mais par l'exercice et le détachement elles peuvent être maîtrisées. J'estime que, pour un être indiscipliné, l'unité est difficilement accessible. Mais l'homme persévérant et discipliné peut l'atteindre par ses propres moyens. (35-36)

 

Arjuna dit :

 

Que peut-il attendre, ô Krishna, celui qui plein de confiance n'a pas accédé à l'unité, qui a relâché ses efforts et dont les pensées se sont éloignées du Yoga ? Celui qui, sans soutien, s'est égaré sur la voie du Brahma, périra-t-il tel un nuage déchiqueté ? Libérez-moi de mes doutes, ô Krishna. Car il n'y a que vous qui puissiez les dissiper. (37-38-39)

 

Le seigneur béni dit :

 

Ni dans ce monde, ni dans celui au-delà ne l'attendra sa perte. Car personne, mon fils, qui agit sincèrement, ne se dirige vers sa perte. (40)

 

Les versets qui suivent exposent l'idée que, de réincarnation en réincarnation, aucun effort pour parvenir à l'unité du Yoga, ne se perdra.

 

De tous les yogis celui qui m'honore fidèlement, dont le soi intérieur est investi en moi, je le considère comme le plus intégré à moi. (47 et dernier verset de ce chapitre)

 

 

 

Tentons de résumer           

 

Le but de la voie qu'enseigne Krishna est d'établir un état de conscience dans lequel le moi temporel et relatif retrouve sa véritable nature de soi intemporel uni au Soi éternel.

L'attachement du soi temporel au sens et aux principes dirigeant le monde relatif - les trois gunas - produit l'illusion de l'importance du moi et engendre la séparation.

Si la voie de l'unité implique un détachement par rapport à ces attaches, elle ne conçoit pas de renoncement aux actes. Toutefois faut-il que ceux-ci soient libérés, à la fois de toute contrainte à l'action et de toute attache à ses fruits.

Libéré de ses tendances égocentriques, le soi peut prendre conscience de sa nature véritable, qui transcende celle du moi temporel. Établi dans l'Être indifférencié, il recueille les fruits que lui offre cet état d'unité.

 

 

 

 

 

L'enseignement du Bouddha

 

 

Avant de tenter d'apprécier le cheminement et l'enseignement de l'homme appelé Bouddha, il importe de se faire une idée de la situation sociale et religieuse dans le nord de l'Inde à l'époque de sa vie. La région délimitée par le delta du Gange à l'est et par les premiers contreforts de l'Himalaya à l'ouest était en proie à de fortes turbulences culturelles. Catalysée par une évolution économique assez radicale d'une part, et par la vulgarisation des upanishads de l'autre, une prise de conscience religieuse nouvelle était bel et bien engagée. L'immobilisme du pouvoir brahmanique et la pratique ancestrale de sacrifices étaient publiquement mis en cause. Dans le sillage des upanishads, des nombreux gurus incitaient le peuple à un réflexe d'introspection et à une prise en charge plus responsable de leur karma individuel.

Cette prise de conscience nouvelle avait quasiment pris l'allure d'une révolution culturelle, qui se concentrait surtout autour des centres citadins situés plus à l'est. Si l'enjeu était une introspection personnelle, considérée comme nécessaire et inévitable, les débats sur les places publiques allaient bon train. Des sanghas - groupements de moines errants sous la tutelle de gurus réputés - s'étaient multipliés et s'affrontaient en discussions animées. Ils avaient même pris une place importante dans le système défaillant des castes.

Car le peuple se devait de participer à l'engagement des moines, appelés bikkhus, en pourvoyant à leurs besoins quotidiens de nourriture. Une telle action ne pouvait qu'être profitable à un meilleur karma personnel. Mais elle ne suffisait évidemment pas à rétablir une balance karmique problématique. Les choix proposés quant aux méthodes pouvant permettre de réaliser un mode de vie plus conforme au dharma universel et de garantir ainsi une réincarnation plus favorable, étaient nombreux. Entre les diverses théories métaphysiques, écoles de yoga, voire de l'ascétisme, la compétition semble avoir été ardue. Ce qui importait toutefois en premier était une perspective de vie plus positive, un bien-être plus concret. Comment maîtriser les impulsions trompeuses propres à la nature humaine - le praktri – afin de mieux se conformer au dharma

La famille de Gautama était originaire de Sakka ou Sakkya, une région relativement délaissée dans le nord-ouest de l'Inde. Même le système des castes et les rituels brahmaniques n'y étaient, semble-t-il, pas formellement introduits. Aussi est-il difficile d'imaginer à quel point, vers l'age de vingt-neuf ans, Gautama avait quelque connaissance des turbulences qui secouaient les territoires situés plus à l'est. Fait est que le mouvement des moines errants s'était propagé jusque dans sa région. On peut raisonnablement supposer qu'il se soit renseigné sur leur raison d'être. Aussi ne faut-il pas prendre trop à la lettre son ignorance des conditions de vie en dehors de sa propre situation familiale privilégiée. Plus acceptable est de considérer que, avant d'avoir pris la décision de quitter définitivement sa famille, il avait bel et bien réfléchi à la réalité du dukkha - la souffrance humaine - et à la nécessité de rechercher une réponse positive à ce phénomène. Car, dès son départ, il semble avoir été convaincu de l'existence d'une telle réponse. Encore fallait-il la trouver.

Fort de cette conviction et conscient de sa propre responsabilité, il prit donc le bâton de pèlerin et se joignit au mouvement des moines errants. Il fut rapidement renseigné quant à l'ampleur de l'ébullition populaire, qui se propageait surtout dans les cités plus orientales. Chemin faisant il rencontra de nombreux confrères, qui de jour mendiaient leur nourriture dans les villages et passaient la nuit dans des campements de fortune dans les forêts environnantes.

Il convient de préciser que le futur Bouddha n'ambitionna pas une vie solitaire d'ascète mais qu'il se dirigea au cœur même de la turbulence populaire, dans l'espoir d'y découvrir un guide capable de l'instruire sur la voie d'une délivrance véritable. Aussi a-t-il dû prendre connaissance des multiples théories et pratiques qui divisaient les nombreux sanghas. Près de la ville de Vesali il se joignit finalement au sangha du guru Kalama. Celui-ci y enseigna un concept connu sous le nom de sankhya - le discernement - selon lequel non pas le désir mais l'ignorance était considéré comme la raison majeure des errements humains. Les souffrances trouvaient leur cause dans une méconnaissance du soi véritable. Ce soi, qui se situe au-delà du mental gouverné par le moi, serait de fait intégré au purusa, l'Esprit universel, présent dans chaque particule naturelle. Discerner le purusa de son enveloppe naturelle, le praktri, est donc la base du sankhya. Trop conditionné et fragilisé par ses propres émotions, le mental doit nécessairement se détacher des causes de celles-ci afin de permettre à l'intelligence de refléter, tel un miroir, l'Esprit éternel. Le praktri ne représente qu'une apparence éphémère, qui ne peut être identifiée à la réalité ultime.

Gautama apprécia cette vision théoriquement séduisante, car la nature y accomplit une fonction de révélateur. Observer la souffrance, reconnaître sa cause dans une dépendance mentale au monde extérieur, devrait permettre de discerner une réalité indéfinissable et absolue sous-jacente à celle du praktri. Mais Gautama était avant tout un pragmatique. Une théorie métaphysique ne se valorisait que par l'expérience. La théorie stipulait en outre que le mental n'était pas uniquement conscient. Bien avant Freud et sa psychanalyse, des sages s'étaient rendus compte d'un composant subconscient du mental, dont se rapprochent les notions de samskara et de vasana. Ce subconscient représentait en quelque sorte un conditionnement génétique, dont il fallait laisser écouler le contenu chaotique.

Selon son maître Gautama se profila comme un élève plus que talentueux, qui parviendrait rapidement à discerner son soi intérieur. Mais pour Gautama lui-même l'écorce du praktri était encore trop épaisse que pour laisser percer ne fut-ce qu'une lueur du purusa. La contemplation et son analyse ne répondaient pas à ses attentes. Lorsqu'il fit part à son maître de ses doutes, celui-ci lui avoua que lui-même avait recours à la pratique du yoga afin de réaliser le sankhya. Il changea donc son fusil d'épaule et s'astreignit, avec la ferveur qui lui était propre, à la pratique du yoga. Voilà la voie indiquée pour libérer non seulement la partie consciente du mental, mais également le subconscient de ses empreintes perturbantes. Bientôt les divers assanas - positions corporelles - et pranayamas - exercices respiratoires - n'avaient plus de secrets pour lui. Aussi atteignit-il rapidement cet état de la conscience - ayatana - appelé vacuité. Quand toutes les connections au monde extérieur s'étaient éteintes, ne restait que le vide…

Tandis que son guru exultait, Gautama, dont la sincérité était le guide absolu, ne trouva pas dans ces expériences méditatives la satisfaction escomptée. Par sa maîtrise du yoga il avait finalement provoqué lui-même cette expérience du vide. Mais, une fois l'extase passée, il était tout autant confronté à ses désirs et à son moi égocentrique. Une paix intérieure se devait d'être stable, permanente et intemporelle, comme l'était le purusa

En fait Gautama reconnut les bienfaits de certains exercices de yoga, qu'il continua de pratiquer sa vie durant, mais ils ne suffisaient pas à maîtriser les causes de la souffrance. L'ayatana de la vacuité ne pouvait être considéré comme un état ultime de la conscience. Après avoir expérimenté auprès d'un autre guru un ayatana prétendu supérieur, il conclut finalement qu'aucune de ces méthodes ne lui avait apporté cette délivrance tant espérée et même que le sankhya et son soi intemporel pourraient bien être qu'une chimérique illusion…

L’expérience suivante fut celle de l'ascétisme. S'étant joint à cinq compagnons de fortune, il explora cette voie avec toute la détermination qui le caractérisait. Le jeûne, les exercices de pénitences les plus exigeants et toutes les formes de mortifications extrêmes furent expérimentés. Des écrits nous rapportent qu'à un certain moment sa vie ne tenait plus qu'à un fil dérisoire. Une fois de plus s'imposa la conclusion que l'ascétisme était tout aussi inutile qu'un entêtement dans le yoga. Toutes ces héroïques attaques contre son égocentrisme ne l'avaient conduit qu'aux limites de ses facultés corporelles. Aussi décida-t-il, au grand dam de ses compagnons de fortune, de reprendre une alimentation normale.

Bien que la voie parcourue ressemblait davantage à une exploration désastreuse, aucun découragement ne parut entamer la détermination de Gautama. Même si les différentes méthodes et théories préconisées par des grands maîtres n'avaient abouti qu'à un constat d'échec, il restait convaincu de l'existence d'une voie réellement libératrice. Si l'égocentrisme et les désirs qu'il provoquait étaient à l'origine de la souffrance humaine, aucune force mentale ne semblait en mesure de les combattre efficacement. Considérant ses échecs, une réflexion fondamentale se précisa dans son mental : le combat  "contre" représente-t-il le moyen le plus efficace pour vaincre l'adversaire ? La répression des désirs est-elle la voie la plus indiquée pour les éliminer ? Puisque tous les sages qu'il avait consultés l'avaient déçu, il ne compterait désormais plus que sur l'intelligence de sa propre expérience.

La légende ne nous précise pas combien de temps a nécessité sa convalescence. Fait est qu'un jour il se serait souvenu d'une expérience extatique vécue durant son enfance. Les jeunes filles, supposées prendre soin de lui, l'avaient laissé solitaire sous un pommier en fleurs. La journée était belle et la nature accueillante. Gautama se rappela qu'en observant cette paisible ambiance bucolique un intense et surprenant sentiment de bien-être l'avait spontanément envahi. Beaucoup d'entre nous se souviennent certainement avoir vécu un jour une semblable expérience, comme si notre mental s'était détaché de son support corporel. Une impression de courte durée, aussi étrange que soudaine, qui disparaît à l'instant même de se la réaliser mentalement. Se souvenant de ce moment exceptionnel Gautama se serait écrié : " il doit exister une voie différente pour atteindre l'illumination ! ".

Il se remémorait les conditions qui avaient préludé à cette expérience. Il était seul. En la présence des filles et de leurs bavardages elle ne se serait sûrement pas produite. Une telle expérience nécessite donc solitude et silence. En plus aucun désir concret n'avait taquiné son mental d'enfant, aucune angoisse ni préoccupation inutile ne l'avaient perturbé. Observant son cheminement il se rendit compte qu'il s'était opposé à chaque impulsion naturelle, qu'il s'était méfié de toute forme de jouissance. Pourquoi s'opposer à des manifestations naturelles de joie dépourvues de désirs concupiscents ou égocentriques ?

Ne valait-il pas mieux promouvoir des états d'âme salutaires plutôt que de refouler des impulsions négatives ? N'était-il pas plus opportun de cultiver la joie que de combattre la souffrance ?

S'il était souhaitable d'éviter des états d'âme néfastes à une évolution positive, n'était-il pas plus indiqué encore de stimuler leurs contraires ?

Chaque moine était au courant des cinq interdictions qu'il se devait de respecter : s'abstenir de violence, du vol, du mensonge, de l'usage de produits narcotiques et d'activités sexuelles. Si précieux que soit le principe d'ahimsa - la non-violence - il ne suffisait que partiellement. Il importait en plus de stimuler en soi des vertus qui favorisent une co-existence harmonieuse, telles que la courtoisie, la tolérance et la compassion. S'abstenir de voler devait se compléter d'une joie sincère de donner l'aumône ou, pour un moine, de la recevoir sans jugement aucun. À chaque aspect négatif de la vie correspond son contraire positif…

Cette illumination naturelle et soudaine causa un changement radical dans le parcours de Gautama. L'appréciation de la vie et de la souffrance, qu'inévitablement elle engendre, prit une direction nouvelle. Si les désirs égocentriques produits par le mental étaient la cause principale de la souffrance, il suffisait peut-être de discipliner ce mental par des actions positives. Une telle discipline, soutenue par une méditation purificatrice à l'aide d'exercices de yoga, disposerait de moins en moins le mental à produire des impulsions négatives.

Nous ignorons le temps nécessaire à Gautama afin de concrétiser ses réflexions. La légende nous rapporte que, chemin faisant, il découvrit un endroit qui ressemblait étrangement à celui ancré dans sa mémoire d'enfant. Il y avait une paisible rivière, une forêt luxuriante et, tout près, un village où il pourrait mendier sa nourriture. Sous un arbre bodhi il prit la position du yogi et s'abandonna à la béatitude environnante. Cette position est devenue l'archétype de l'image du Bouddha. L'illumination, qui fit suite à cette méditation, lui révéla la présence au plus profond de lui-même d'un état de conscience de détachement quasiment extatique. Cet état n'était pas dû à une quelconque intervention surnaturelle, voire divine, mais résultait d'une évolution naturelle. Il prit conscience que, par le repos méditatif, une paix intérieure s'était instaurée et que le mental et son conditionnement contraignant étaient réduits au silence. Ses désirs égocentriques s'étaient éteints. Enfin le Bouddha avait trouvé cette délivrance tant recherchée. Car, constata-t-il plus tard, cet état persista, devint partie intégrante de son être.

Son parcours, dont la durée est estimée à environ sept ans, lui avait permis de traverser toutes les turbulences inhérentes aux conséquences d'un karma à la fois personnel et collectif, de se soustraire à celui-ci et, par la pratique de la méditation, de purifier son mental et de le libérer du conditionnement qui l'entravait. Il avait atteint ce stade de discernement et d'intelligence, qui représentait pour lui l'ultime réalité naturelle. Non pas que lui-même se soit libéré de la souffrance, de la maladie ou de la mort. Sa conscience avait tout simplement acquis une stabilité durable, qui lui permettait d'accepter ce qui est inhérent à la vie sans que son équilibre intérieur en soit perturbé. Il appela cet état nirwana.

Nirwana signifie littéralement extinction. Le feu de ses désirs égocentriques s'étant éteint, une harmonie et une sérénité durables avaient pris possession de son mental. Cela n'est pas sans rappeler le mythe de la condition originelle au paradis terrestre avant la défection d'Adam ou de la mise en mouvement de la roue de samsara. Encore fallait-il maintenant tenter de préciser clairement et simplement la moisson de son cheminement et de faire profiter un maximum de personnes de son expérience.

Il serait naïf de supposer que, ce qui suit, fut le fruit d'une seule méditation, se fut-ce-t-elle prolongée durant plusieurs jours. Le propre d'une légende est d'idéaliser aussi bien le personnage principal que les circonstances qui ont présidé à son illumination. La concrétisation verbale de son expérience est consignée dans la formulation des quatre nobles vérités concernant la souffrance humaine, d'où découlent naturellement les huit prescriptions qui constituent la voie du juste milieu. Ces formulations constituent la quintessence de l'enseignement du Bouddha.

 

 

 

 

Les quatre nobles vérités

 

 

La noble vérité concernant la souffrance

Naissance est souffrance, décrépitude est souffrance, la mort est souffrance. Chagrin, douleur et désespoir sont souffrance. Ne pas obtenir ce que l'on désire est souffrance. La souffrance fait partie intégrante de la vie.

 

La noble vérité concernant la cause de la souffrance

C'est le désir associé aux jouissances, aux passions toujours à la recherche d'extases nouvelles. Mais en quoi est enraciné ce désir ? Là où se trouvent des choses ravissantes et attractives, qui sont perçues par les sens, par le mental qui produit des réflexions et des émotions délicieusement agréables. En eux est enraciné ce désir source de cupidité, de haine et d'illusions.

 

La noble vérité concernant la fin de la souffrance

C'est l'extinction du désir, son abandon. Le renoncement à la cupidité, à la haine et à l'illusoire. Cette absence d'attachements, cette sérénité mentale qui est source de paix intérieure, s'appelle nirwana.

 

La noble vérité de la voie qui met fin à la souffrance

Ni l'abandon aux jouissances sensorielles, ni le refuge dans des mortifications inutiles ne constituent un soulagement efficace. Les extrêmes doivent être récusés. C'est la voie du juste milieu.

 

Cette voie est consignée en huit recommandations

 

 1   le juste discernement

 2   la juste intention

 3   la juste parole

 4   la juste action

 5   la juste subsistance

 6   le juste dévouement

 7   la juste discipline mentale

 8   la juste méditation

 

Comme nous touchons ici au cœur même de l'enseignement du Bouddha, il nous paraît indiqué de nous y attarder quelques instants.

La première vérité reconnaît l’intégration de la souffrance à la loi vitale. Elle n'est pas étrangère, pas ennemie à la vie. Elle a donc sa raison d'être. Aussi ne faut-il pas la combattre mais essayer de discerner les causes dont elle est la conséquence.

La deuxième vérité est la suite logique de la première et définit les causes de la souffrance. Il y a être et il y a avoir. Tout ce qui se rapporte au désir de jouissances personnelles, à la haine ou à la cupidité, est un réflexe égocentrique qui concerne l'avoir. Voilà, sur la voie de l'être, l'obstacle à éliminer.

La troisième vérité est qu'il existe un état de la conscience capable d'éteindre la principale cause de la souffrance. L'origine des désirs se situe dans la partie mentale de la conscience. Lorsque nous parvenons à y rétablir progressivement une harmonie plus originelle, le mental juge et apprécie différemment la fonction du désir. Cet état d'harmonie, de paix intérieure, où s'éteignent les désirs égocentriques est appelé nirwana.

Reste le point le plus délicat, celui de la quatrième vérité : celle qui détermine la voie qui puisse permettre d'atteindre cet état de conscience appelé nirwana. Elle est définie par les huit recommandations, qui constituent la voie du juste milieu.

Le juste discernement est le fruit d'une intelligence éveillée, qui conduit à une juste connaissance et abolit l'ignorance. La juste intention suppose un état mental empathique, non égocentrique. La juste parole est une parole claire, respectueuse et sincère. La juste action est une action libérée de toute attache à ses fruits. La juste subsistance correspond à un mode équilibré de vie et de nutrition. Le juste dévouement réfère à une humilité serviable. Une juste discipline mentale permet de rétablir un état harmonieux dans la conscience, la juste méditation étant le moyen principal pour y parvenir.

Contrairement aux dix commandements bibliques ces huit recommandations sont toutes formulées de façon positive. Le concept du Bouddha est ni théorique, ni métaphysique. S'il considère que l'expression de la vie est gérée par le dharma, la loi universelle, l'origine du dharma demeure une réalité inaccessible à l'intelligence humaine. Aussi se refuse-t-il à s'engager dans d'hypothétiques prospections surnaturelles. Le Bouddha est avant tout un pragmatique. Les réflexions métaphysiques que le sankhya propose sont bien attrayantes et utiles, mais elles n'apportent pas de réel remède à la souffrance.

Les récits pali, qui nous rapportent la suite du parcours du Bouddha, concernent surtout les cinq années faisant suite à son illumination. Si son cheminement peut être perçu comme une démarche strictement personnelle de recherche et d’expérience, il demeurait foncièrement convaincu qu’il se devait de partager son expérience avec les gens du peuple. Le nirwana ne devait surtout pas ressembler à sa demeure privilégiée d’antan ! Ce principe de partage, de solidarité et d’empathie deviendrait la pierre d’angle de la mise en pratique de son enseignement.

Les premiers auxquels il fit part de ses conclusions furent les cinq  bikkhus, qui avaient partagé avec lui son expérience de l’ascétisme. Au parc des cerfs près de Varanasi il leur exposa qu’une appréciation plus judicieuse du dharma l’avait conduit à renier toute forme de pratiques extrêmes. Aussi devinrent-ils bientôt ses premiers disciples. Non seulement de nombreux autres moines mais également de simples citoyens vinrent le trouver et furent sous l’emprise de sa connaissance et de son indéniable charisme. Aussi des sanghas - communautés de moines tant masculins que féminins - se sont-ils rapidement constitués.

Il convient de remarquer que, contrairement aux prophètes bibliques, le Bouddha ne s’est jamais opposé aux croyances existantes et à leurs pratiques populaires. Le fondement de cette attitude est un profond respect de la liberté personnelle et du libre choix de la voie qu’elle engendre. Ce principe de tolérance deviendrait une maxime qui différencie le bouddhisme de bien de croyances. Il explique la présence dans les récits pali de diverses divinités venues rendre hommage au Bouddha. Brahma Lui-même se serait dérangé afin de convaincre le Bouddha de partager son acquit de connaissance du dharma avec le peuple. Ceci n’est pas sans nous rappeler la présence occasionnelle du Dieu biblique aux côtés d’Abraham ou de Moïse.

De son temps l’hindouisme était une croyance solidement implantée en Inde. Le concept de la réincarnation y était perçu comme une réalité incontournable. Aussi cette croyance fut-elle tout naturellement intégrée au  bouddhisme. Si le Bouddha ne s’est, semble-t-il, jamais exprimé explicitement à ce sujet, il s’est contenté de préciser que les modalités concernant une réalité faisant suite au nirwana ne pouvaient faire l’objet d’une connaissance réelle.

"Comme le nirwana représente un état de conscience quasiment indescriptible, car ne ressemblant en rien à ce que nous connaissons, la réalité du paranirwana - celle succédant au nirvana après la mort physique - ne peut être définie en paroles raisonnables." Ainsi aurait enseigné le Bouddha.

Il en fut déduit que toute personne ayant atteint le nirwana serait désormais libérée du cycle des réincarnations. Il va de soi qu’une telle perspective de délivrance ne pouvait que favoriser une adhésion populaire à son enseignement. Nous ne pouvons résister à la tentation de comparer cette perspective de délivrance à celle qui fut consentie à la crucifixion du Christ et qui fut un élément essentiel dans la propagation de la foi chrétienne.

Une autre conclusion s’imposa au Bouddha. Elle concerne la non-relevance de la valeur accordée au soi. Puisque le soi, que nous appelons l’ego et qui centralise l’importance que nous accordons à nous-mêmes, constitue la cause principale des désirs egocentriques et des souffrances qu’ils engendrent, il ne représente aucune valeur stable ou rassurante. Car il est soumis à d’incessantes influences extérieures et est donc continuellement changeant. Le Bouddha conclut logiquement à la non-relevance d’un soi individuel. Ce concept est appelé anatta. Et comme il ne s’embarrassa point de perspectives métaphysiques, cela mena logiquement à l’absence dans son concept de l’existence d’une âme. Il faut admettre qu’il est bien difficile à notre mental occidental de concevoir le principe de la réincarnation sans celui de l’existence d’une âme… À son origine le concept de réincarnation n’est toutefois pas une idée du Bouddha !

Le Bouddha ne se félicita pas d'avoir fait la découverte de quoi que ce soit de nouveau. Par contre reconnut-il volontiers que ses idées n’étaient pas originales, mais qu'elles reflétaient un concept exprimé dans un passé lointain par d'autres bouddhas, dont l'enseignement s'était perdu. L’expérience de la voie ne lui avait dévoilé que des sagesses ancestrales ensevelies par le temps et l’ignorance. En outre, son enseignement ne représente pas une doctrine, dont la valeur peut être appréciée par une intelligence rationnelle, mais une méthode pratique mise à la disposition de chacun qui désire en faire l'expérience. Sa mise en pratique et non pas son appréciation intellectuelle en révèle la valeur réelle. À maintes reprises le Bouddha aurait précisé que la voie proposée était ni exclusive, ni infaillible, mais qu'elle nécessitait de réelles qualités humaines telles que la patience, l'endurance et la sincérité. Aussi ne fallait-il surtout pas l'accepter de façon inconditionnelle. Envers ses disciples sa recommandation fut toujours : engagez-vous sur la voie et suivez votre propre expérience.

Le mérite de l'enseignement du Bouddha réside donc dans une méthode pratique, faisant appel à des qualités humaines naturelles. L'homme étant lui-même la cause de sa propre souffrance, il est nécessaire qu'il opère lui-même, en lui-même, une juste transformation. Le dharma étant ce qu'il est, que l'on s'immerge en lui ou que l'on soit imbibé par lui, que cette unité corresponde à une intégration au Purusa, le pur Esprit, ou au Soi intemporel, peu importe ! Sa méthode conduit, par la pratique de la méditation et d'une discipline mentale appropriée, à la réalisation progressive d'une harmonie originelle.

Voilà la voie qu’enseigna le Bouddha.

 

 

  L'enseignement de Jésus

 

 

 

S'engager dans une approche franche et sincère de l'enseignement d'un homme, qui pour de nombreux chrétiens représente une valeur à peine imaginable, l'écouter d'une oreille attentive, sans attaches à quelque croyance que ce soit, suppose à la fois de l’humilité, de la pudeur et du respect. Nous sommes nombreux à avoir connu une immersion dans la croyance chrétienne. Aussi une sincérité élémentaire nous invite-t-elle à une prise en considération de ce conditionnement mental, qui concerne aussi bien le conscient - par notre éducation et l'appréciation que nous en avons - que le subconscient - par nos attaches génétiques et culturelles.

Les évènements qui ont stigmatisé la fin de la vie de Jésus et qui nous furent transmis par des témoignages évangéliques, complétés par la perception personnelle qu’en fit Saul de Tarse plusieurs années plus tard, ont depuis deux millénaires déterminé substantiellement le contenu de la croyance chrétienne. Comme nous sommes tous, de près ou loin, tributaires de cette croyance, l’approche de l’enseignement de Jésus s’avère bien plus délicate que celle des enseignements précédents. Rappelons avant toute réflexion que notre but n'est pas de déranger des personnes dans leurs convictions les plus précieuses. Notre démarche ne s'adresse pas aux convaincus mais à ceux qui, en toute sincérité et conscients de la relativité de chaque croyance humaine, sont à la recherche de leur propre raison d'être et d'une réalisation responsable de leur présence dans cette vie.

Comparée à la vie du Bouddha, celle de Jésus recèle bien plus de mystères. Alors que sa conception, sa naissance et sa prime jeunesse ont fait l'objet de maintes légendes aussi étranges que merveilleuses, une impressionnante lacune persiste toujours quant au parcours qui préluda à sa vie publique. Des comptes-rendus de voyageurs souvent solitaires nous révèlent des traces de sa présence en Inde et au Ladakh. Cette présence fut consignée dans des écrits bouddhistes, dont plusieurs personnes indépendantes, telles que Notovich, Roerig et Caspari auraient pris connaissance. Là se situerait également l'origine du nom d’Issa, qui identifie Jésus dans le Coran.

Alors que la vie du Bouddha fit-elle aussi l’objet de nombreuses légendes, sa situation sociale et familiale ainsi que la motivation de son engagement nous sont rapportées bien plus précisément. Une similitude à la fois curieuse et dérisoire est que l'apparition publique, tant du Bouddha que de Jésus, se situerait vers l'age de vingt-neuf ans. Tandis que le Bouddha ne fit alors qu'entamer son parcours de recherche, ce fut pour Jésus le début de son ministère en tant qu'enseignant religieux. Des informations susceptibles de nous renseigner sur le cheminement intérieur, qui lui aurait permis d'atteindre un niveau de conscience semblable à celui du Bouddha éveillé, sont extrêmement limitées. Selon les évangiles un séjour de quarante jours dans le désert et un discret compagnonnage auprès de son cousin Jean le Baptiste auraient précédé sa prédication. La durée de celle-ci est estimée à trois ans. Une estimation peu sûre, qui n'influe toutefois en rien sur la valeur intrinsèque de son enseignement.

Une autre constatation étonnante est que sa présence a finalement laissé fort peu de traces, tant parmi les historiens de l'époque que parmi le peuple juif auquel il s'est adressé. Cinquante ans après sa disparition ne restait en Palestine que de rares réminiscences de sa présence. Aussi est-il concevable que, devant tant d'incertitudes, certaines personnes aient mis en doute l'historicité de Jésus. Nous n'en faisons pas partie. À quoi bon…? Que Krishna soit mythique ou non n'influe en rien sur la valeur de son discours. Lorsque nous nous investissons sereinement dans un message existentiel, l'essentiel n'est pas d'en identifier l'auteur - qu'il s'appelle Krishna, Bouddha ou Jésus - mais d'en discerner le contenu aussi correctement que possible.

Alors que Jésus est reconnu par la croyance chrétienne comme un unique fils du Dieu biblique, cette reconnaissance n'est pas partagée par la croyance à l’origine de la Bible. En outre, parmi les témoins évangéliques, sa divinité n'est accréditée que par le seul évangile de Jean. Aucun écrit évangélique nous confirme que Jésus aurait réclamé pour lui-même une descendance divine. La signification de la dénomination biblique Fils de Dieu réfère à une élection divine, pas à une nature divine. Mais, selon l'évangile de Marc (3,11-12), Jésus réfuta même cette supposée prédilection. S'il affirme être uni au Père, cette unité ne sous-entend pas non plus une identité divine. Nous précisons donc en toute clarté que nous percevons Jésus, tel que le Bouddha, comme un être humain dont tous et toutes nous sommes les frères et sœurs.

Nous rappelons également que les citations des paroles de Jésus que nous présentons proviennent du témoignage que nous a transmis Judas Thomas. Comme la langue originelle de ce manuscrit est le copte, il ne comporte ni séparations entre les mots et les phrases, ni ponctuations, ni majuscules. Aussi, et afin de préserver tant soit peu son caractère original, nous sommes-nous limité à séparer les mots entre eux. Par ceux, qui ont assumé la charge de la publication des manuscrits de Nag Hammadi, le texte original fut réparti en 114 logia, mot grec qui signifie paroles.

Alors que le premier logion invite à une juste interprétation de ses paroles, cette invitation est accompagnée d'une promesse insolite :

celui qui découvrira l'interprétation de ces paroles ne goûtera pas la mort

Que signifie : ne goûtera pas la mort ? Une interprétation correcte de ses paroles engendrait-elle une vie éternelle…? La suite élucidera cette interrogation. La réalité qui conditionne la vie véritable n'est pas de nature biologique mais spirituelle. La mort s'y efface comme s'effacent les ténèbres devant la lumière. Dans le logion suivant Jésus précise la démarche que constitue la voie : celle d'une recherche personnelle.

que celui qui cherche ne cesse de chercher jusqu'à ce qu'il trouve et quand il aura trouvé il sera bouleversé et s'il est bouleversé il sera émerveillé et il sera roi sur le tout

L'implication première de la fonction royale concerne la responsabilité qu'elle engendre, non pas un exercice de pouvoir. Cette réflexion est également valable pour la notion de royaume, déjà présente dans le logion suivant.

s’ils vous disent ceux qui vous attirent voici le royaume est dans le ciel alors les oiseaux du ciel vous devanceront s’ils vous disent il est dans la mer alors les poissons vous devanceront mais le royaume est à l’intérieur de vous et il est à l’extérieur de vous quand vous aurez reconnu vous-mêmes alors vous serez reconnus et vous saurez que vous êtes les enfants du père le vivant si en revanche vous ne vous reconnaissez pas alors vous êtes dans une pauvreté et vous êtes la pauvreté

Comme Paul en témoigna explicitement, l'avènement du Royaume divin, prophétisé dans la Bible, était alors une attente bien présente dans les mentalités juives. Mais, tel qu’il était perçu, cet avènement ne représente pour Jésus qu'une fabulation. Ceux qui l'entretiennent ne sont pas fiables. Le véritable royaume est présent ici et maintenant, à l'intérieur comme à l'extérieur. Il convient de l'observer extérieurement et, surtout, de le percevoir intérieurement. Découvrir son soi véritable et le lien qui l'unit au Père, voilà ce qui peut nous libérer de la pauvreté qui nous a envahis.

Les trois premiers logia précisent déjà le ton du discours, qui n'est pas sans rappeler celui du sankhya : défaites-vous de vos attaches trompeuses, découvrez votre soi intérieur ainsi que le dharma qui gouverne la vie. Cette démarche vous dévoilera votre identité réelle: celle d'enfant du père le vivant. Vu que ce père nous est commun à toutes et à tous, il ne peut s'agir que d'une image. La réalité, que cache l'image, est précisée au logion 15 :

lorsque vous verrez celui qui n'a pas été engendré de la femme prosternez-vous sur votre visage et glorifiez le celui-là est votre père

Il convient de percevoir le verbe voir comme une prise de conscience de la présence que symbolise le père. La nature de cette expérience n'est toutefois pas précisé. La conclusion logique en est que la réalité, à laquelle correspond l'image du père, transcende celle de la condition biologique humaine. Jésus nous enseigne également que nous sommes tous en mesure de réaliser une prise de conscience du lien qui nous unit a cette réalité transcendantale.

Afin de transmettre son enseignement Jésus fit amplement usage d'un langage symbolique : des images simples, invitant à discerner une réalité moins évidente à percevoir. À chaque auditeur incombe la tâche de décoder l'image et d'en dévoiler le contenu caché. Toutefois convient-il d'apprécier correctement la fonction de l'image en tant que moyen de révélation et de ne pas confondre image et réalité. Une telle confusion affecta la perception de l'image du père.

Dans la culture juive le père de famille était non seulement le générateur de la vie de ses enfants, sa tâche principale consistait à leur enseigner, à leur inspirer des valeurs considérées comme essentielles. Ce devoir était bien présent dans les consciences paternelles juives. Aussi l'image était-elle reconnaissable par tous. Jésus en fit usage pour préciser que, non seulement sa connaissance émanait d'une source inspiratrice, mais que toutes et tous nous avons un égal accès à cette source. Ensuite il nous invite à une appréciation judicieuse de la loi créatrice, telle qu'en témoigne la nature.

voici que sortit le semeur il remplit sa main et jeta quelques graines en fait tombèrent sur le chemin des oiseaux vinrent et les picorèrent d’autres tombèrent sur la rocaille et ne prirent racine dans la terre et ne firent s’élever d’épis vers le ciel et d’autres tombèrent sur les épines elles étouffèrent la semence et le vers la mangea et d’autres tombèrent sur la bonne terre et elle donna un fruit excellent vers le ciel il vint soixante par mesure et cent vingt par mesure  (logion 9)

Comme ce fut le cas pour l'image du père, cette parabole fait-elle aussi référence à une réalité connue de tous. Par son geste le semeur s'intègre et participe à un processus créatif, qu’exprime la loi naturelle.

Malgré des interprétations litigieuses, ajoutées plus tardivement dans les trois évangiles qui mentionnent cette parabole, la leçon est toute simple : observez la nature, l'éclosion de la vie naturelle. Deux éléments essentiels se dégagent de cette observation : un processus créateur, qui se manifeste à travers une unité harmonieuse de ses composantes : la semence et la bonne terre. Les graines qui s'égarent de cette unité ne participent pas au processus créateur. La finalité de chaque graine est de retrouver son terroir originel et, dans cette union, de se défaire de son enveloppe extérieure - en quelque sorte de "mourir à soi-même" - afin de devenir semence, serviteur anonyme.

Alors que le concept d'un Père universel, qui transcende la nature humaine et est source de toute vie, corrobore encore la vision biblique, celui du royaume s'en éloigne distinctement. Non pas une attente illusoire mais une réelle démarche de recherche intérieure peut nous en dévoiler la réalité. Cet engagement sur une voie différente de la tradition biblique se confirme :

les pharisiens et les scribes ont pris les clefs de la gnose et ils les ont cachées ni ils sont entrés eux-mêmes ni ils ont laissé entrer ceux qui le voulaient vous par contre soyez prudents comme les serpents et purs comme les colombes  (logion 39)

malheur à eux les pharisiens parce qu’ils ressemblent à un chien qui dort dans la mangeoire des bœufs car ni il ne mange ni ne laisse les bœufs manger  (logion 102)

on dit à lui ses disciples vingt-quatre prophètes ont parlé en israël et tous ont parlé par toi il leur dit vous vous êtes détournés de celui qui est vivant devant vous et vous avez parlé de ceux qui sont morts   (logion 52)

Sans ambiguïté aucune Jésus fustige ici l'attitude des responsables religieux. Non pas, comme dans les évangiles traditionnels, à cause de leur comportement hypocrite, mais parce qu'ils ont accaparé les clefs de la gnose, la connaissance véritable. Ainsi empêchent-ils ceux et celles, qui le désirent vraiment, de s'engager sur la voie de la recherche d’une connaissance véritable. Même les prophètes bibliques sont qualifiés de morts… En plus dénonce-t-il la pratique de rituels en tant que moyen pour parvenir à des fins illusoires.

si vous jeûnez vous engendrerez une faute et si vous priez vous serez condamnés et si vous donnez l’aumône vous ferez du mal à vos esprits et si vous allez vers quelque pays que ce soit et que vous parcourez des régions si vous êtes accueillis mangez ce qui vous est présenté soignez ceux qui sont malades car ce qui rentrera dans votre bouche ne vous souillera pas mais ce qui sortira de votre bouche cela vous souillera  (logion 14)

La démarche appropriée n'est pas celle de respecter des règles et prières prescrites par des hommes, mais d'assumer soi-même les conséquences de sa propre liberté. Une parole sincère ou un acte serviable est bien plus productif qu'un trompeur sentiment sécurisant, généré par une pratique collective de rituels. L'intention de Jésus paraît limpide : faire prendre conscience aux gens de leur responsabilité individuelle face à la manipulation religieuse dont ils sont les victimes. Son appréciation de la situation est en effet plutôt désastreuse…

au milieu du monde je me suis tenu en chair je leur suis apparu tous je les ai trouvés ivres personne parmi eux qui soit assoiffé et mon moi intérieur [psychè] a souffert pour les enfants des hommes car aveugles ils sont dans leur cœur et ils ne voient pas que vides ils sont venus au monde et qu’ils chercheraient à quitter le monde étant vides si ce n’est que maintenant ils sont ivres quand ils auront rejeté leur vin alors ils changeront de mentalité  (logion 28)

Par rapport à la situation du Bouddha une remarque significative s'impose. Le Bouddha s'est dirigé vers, s'est intégré à un monde en pleine effervescence sociale et religieuse. La démarche d'une remise en question des valeurs ancestrales avait déjà investi un grand nombre de mentalités. Jésus fut confronté à un climat religieux et politique bien différents. La valeur de la croyance biblique était indiscutée. Si l'occupation romaine ne le souciait apparemment que fort peu, elle ravivait pourtant les consciences nationalistes juives, cautionnées par leur histoire biblique. Les mouvements de résistance aux romains firent amplement appel à leur identité religieuse. Mais leur attente d'un royaume divin libérateur ne correspondait pas à ce que prétendait Jésus. Dans ces conditions son appel avait peu de chance d'être entendu par la masse. En plus se heurta-t-il aux privilèges dont bénéficiaient les détenteurs du pouvoir religieux. Préconiser une vision différente de celle des pharisiens était tout simplement suicidaire ! Raison pour laquelle il nous paraît peu probable que son engagement ait pu se prolonger durant trois années…

En outre nous paraît-t-il raisonnable de considérer que son discours ne s'adressait au début qu'à un nombre restreint de ses proches, à ceux qui lui paraissaient aptes à le recevoir. La confusion qu'il provoqua parmi d'autres, qui appréciaient son charisme, son franc parler et ses dons de guérisseur, et dont certains le considéraient même comme un prophète, voire un Messie, ne pouvait l'étonner. L'acceptation d'une vision aussi radicalement différente de ce qui leur avait été enseigné n'était pas évidente. Aussi les doutes, qui troublaient les disciples, étaient-ils nombreux.

on dit les disciples à jésus dis-nous comment sera notre fin a dit jésus avez-vous donc dévoilé le commencement pour que vous vous préoccupiez de la fin car là où est le commencement là sera la fin heureux celui qui se tiendra dans le commencement il connaîtra la fin et ne goûtera pas la mort (logion 18)

ont dit ses disciples enseigne nous le lieu où tu es car il est nécessaire que nous le cherchions leur dit jésus celui qui a des oreilles qu’il entende il y a de la lumière à l’intérieur d’un être lumineux et il illumine le monde entier s’il n’illumine pas il est une ténèbre (logion 24)

ont dit ses disciples quel jour nous apparaîtras-tu et quel jour te verrons-nous a dit jésus lorsque vous vous serez défaits de votre honte et aurez pris vos vêtements et les aurez mis à vos pieds et que vous les aurez piétinés comme font les petits enfants alors vous verrez le fils de celui qui est vivant et vous n’aurez plus de craintes (logion 37)

ont dit à lui ses disciples tu es qui pour nous dire ces choses par ce que je vous dis ne savez-vous pas qui je suis mais vous êtes comme les juifs car ils aiment l’arbre et détestent son fruit et ils aiment le fruit et détestent l’arbre (logion 43)

on dit à lui ses disciples quand viendra le jour du repos de ceux qui sont morts et quel jour le monde nouveau viendra-t-il il leur dit ce que vous guettez cela est venu mais cela vous ne le reconnaissez pas (logion 51)

ses disciples lui dirent quel jour le royaume viendra-t-il sa venue ne s’observera pas on ne dira pas il est par ici ou le voilà mais le royaume du père s’étend sur la terre et les hommes ne le voient pas (logion 113)

Mais, où se situe le commencement ? Comment percevoir cette lumière intérieure? Comment associer correctement l'arbre et son fruit ? Et ce royaume tellement différent de leurs attentes idylliques… L'ampleur de leur confusion est considérable ! Aux appréhensions des disciples s'ajoutent ceux de Jésus lui-même.

a dit mariam à jésus

à qui ressemblent tes disciples il dit ils ressemblent à des jeunes enfants qui se sont installés dans un champ qui ne leur appartient pas quand les maîtres du champ viendront ils diront laissez-nous notre champ eux ils se déshabillent devant eux et leur rendent leur champ (logion 21)

ils lui dirent dis nous qui tu es afin que nous croyions en toi il leur dit vous scrutez le visage du ciel et de la terre et celui qui est devant vous vous ne le reconnaissez pas et en cet instant vous ne pouvez le sonder (logion 91)

cherchez et vous trouverez mais ces choses sur lesquelles vous m’avez interrogé jadis et que je ne vous ai pas dites alors maintenant que je veux les dire elles ne vous intéressent pas (logion 92)

Jésus n'était donc pas dupe. L'invitation à une introspection personnelle, à la reconnaissance d'un soi intérieur spirituellement uni au Père, se heurte non seulement à de profondes réticences religieuses, sa véracité ne coule pas de source. Car la croyance biblique se fonde sur la séparation de l’homme et de son Dieu, pas sur leur unité… La réceptivité à son enseignement suppose donc un changement radical dans les mentalités. Car le discours de Jésus ne permet pas de compromis. Un choix entre l'ancien et le nouveau est inéluctable. 

il n’est pas possible qu’un homme monte deux chevaux ou qu’il bande deux arcs et il n’est pas possible qu’un serviteur serve deux maîtres car il honorera l’un et outragera l’autre aucun homme ne boit du vieux vin sans désirer aussitôt de boire le vin nouveau et le vin nouveau n’est pas mis dans de vieilles outres de peur qu’elles ne se fendent et le vieux vin n’est pas mis dans une outre neuve pour qu’il ne se gâte pas et un vieux tissu n’est pas cousu à un vêtement neuf car une déchirure se produirait (logion 47)

Il semble bien que, pour les disciples, ce choix ait été trop radical. Peu nombreux furent ceux qui perçurent la dimension spirituelle de son message. Car une prise de conscience de l'état de fils ou de fille du père le vivant, de la vie véritable, passe obligatoirement par une plus juste connaissance de soi.

celui qui connaît le tout s’il est privé de soi-même il est privé du domaine entier  (logion 67)

celui qui se trouve lui-même le monde n'est pas digne de lui  (logion 111)

Car cette connaissance révèle à l'intérieur de soi une réalité spirituelle qui transcende la réalité biologique corporelle. Ici se situe la quintessence de son enseignement.

si la chair a été à cause de l’Esprit c’est une merveille si par contre l’Esprit a été à cause du corps c’est la merveille des merveilles mais moi je m’émerveille de ceci comment cette grande richesse a demeuré dans cette pauvreté  (logion 29)

celui qui blasphème le père à lui sera pardonné et celui qui blasphème le fils à lui sera pardonné celui qui par contre blasphème l’Esprit pur à lui ne sera pardonné ni sur terre ni dans le ciel  (logion 44)

Celui qui blasphème le père ou le fils ne blasphème qu'une image. La réalité ultime, cachée par l'image, est de nature spirituelle. Cette réalité là est implacable. La découvrir à travers le corps et sa conscience est la merveille des merveilles. Pour y parvenir il est toutefois nécessaire que nous rétablissions dans notre conscience cette pureté originelle dont dispose toujours, quoique inconsciemment, le tout petit enfant.

dans ses jours l’homme âgé n’hésitera pas à interroger un jeune enfant petit de sept jours au sujet du lieu de la vie et il vivra car beaucoup de premiers se feront derniers et ils seront un  (logion 4)

jésus vit des petits qui tétaient il dit à ses disciples ces petits qui tètent sont semblables à ceux qui entrent dans le royaume ils lui dirent alors étant petits entrerons-nous dans le royaume jésus leur dit quand vous aurez fait le deux un et que vous aurez fait l’intérieur comme l’extérieur et l’extérieur comme l’intérieur et le supérieur comme l’inférieur en sorte que vous fassiez le mâle et la femelle en un seul [….] alors vous entrerez dans le royaume  (logion 22)

parmi les enfantés de la femme depuis adam jusqu’à jean le baptiste il n’y pas plus élevé que jean le baptiste en sorte que ses yeux ne seront point brisés mais moi je vous dit celui parmi vous qui se fera petit connaîtra le royaume et sera plus élevé que jean (logion 46)

Mais, une fois de plus, comment retrouver cette pureté innocente…? La réponse ne coule pas de source ! La voie que Jésus préconise rejoint celle proposée par les enseignements précédents. Il suppose un détachement par rapport aux causes des souillures dont notre mental est la victime.

ont dit à lui ses disciples la circoncision est-elle utile ou non il leur dit si elle était utile leur père les engendrerait circoncis de leur mère mais la circoncision véritable en esprit a trouvé toute son utilité  (logion 53)

La circoncision est cet autre rituel juif, par lequel l'organe masculin bien connu fait l'objet d'une manipulation de détachement. Jésus profite de la question des disciples pour préciser en quoi consiste la circoncision véritable et nécessaire. Elle concerne un détachement mental d’une qualité telle, qu'il puisse permettre à la conscience une réceptivité à l'Esprit. Reste à préciser le moyen pour réaliser une telle circoncision.

ils virent un samaritain qui portait un agneau et entrait en judée il dit à ses disciples que va-t-il faire de l’agneau ils lui dirent le tuer et le manger il leur dit tant que l’agneau est vivant il ne le mangera pas mais bien s’il le tue et qu’il devienne cadavre ils dirent autrement il ne pourra pas faire il leur dit vous cherchez pour vous-mêmes un lieu dans un repos pour que vous ne deveniez cadavres et ne soyez mangés  (logion 60)

Cherchez pour vous-mêmes un lieu dans un repos, voilà la phrase clef de ce logion. Cette invitation se réitère au logion 90.

venez vers moi car mon joug est efficace et douce mon autorité et vous trouverez un repos pour vous-mêmes

La loi naturelle nous enseigne qu’en toute circonstance le repos est la condition première pour qu'une harmonie naturelle puisse s'instaurer ou se rétablir. La purification intérieure, qui résulte d’un état de repos mental intense, permet non seulement de rétablir une harmonie plus originelle, mais également de prendre conscience de la réalité spirituelle dans laquelle notre nature est enracinée.

s’ils vous disent vous venez d’où dites leur nous sommes venus de la lumière là où la lumière s’est produite par elle-même elle s’est dressée et elle s’est manifestée dans leur image s’ils vous disent qui êtes-vous dites nous (sommes) ses enfants et nous (sommes) les choisis du père le vivant s’ils vous demandent quel est le signe de votre père qui est en vous dites leur c’est un mouvement et un repos  (logion 50)

La loi du Père s'exprime par une unité harmonieuse d'action et de repos. Mais la perception de leur distinction s’avère souvent délicate. (voir Bhagavad Gita chap.4, vers.16-18) Car le repos peut agir, comme une action peut apaiser. Notre raison conçoit toutefois une opposition. Aussi, et afin de réaliser une perception plus correcte de la loi, il est nécessaire de laisser s’écouler de notre mental un contenu perturbant, qui parfois concerne une approche trop raisonnable…

le royaume du père est comparable à une femme qui portait une cruche pleine de farine alors qu’elle allait un long chemin l’oreille de la cruche se brisa la farine s’écoula derrière elle sur le chemin comme elle ne le savait pas elle ne pouvait en être peinée lorsqu’elle eut atteint l’intérieur de sa maison elle déposa la cruche et vit qu’elle était vide  (logion 97)

quand vous aurez engendré cela en vous ce qui est vôtre vous sauvera si vous n’avez pas cela en vous ce qui n’est pas vôtre vous tuera  (logion 70)

La pratique de la méditation se profila pour le Bouddha comme la méthode la plus effective pour libérer son mental de tout ce qui pouvait le souiller. Il appela cet état d'extinction, de paix intérieure dans laquelle la conscience est intégré au dharma universel, nirwana. Il est concevable que, suite à l'expérience d’un repos d'une qualité similaire, Jésus ait perçu un état de conscience semblable, qu'il apprécia comme une unité spirituelle.

Si la recherche d'une délivrance de la souffrance fut le principal souci du Bouddha, cette réalité n'échappa pas à l'attention de Jésus. Comme Krishna il constata lui aussi les effets que générait cet état d'unité sur la perception de la souffrance.

vous êtes des heureux lorsqu’on vous récuse et qu’on vous persécute et il ne sera trouvé de traces en vous là où vous étiez persécutés  (logion 68)

heureux l’homme qui a connu l’épreuve il a découvert la vie  (logion 58)

Les traces d'une épreuve de persécution seront dissipées… En plus il est important de bien discerner le sens de l'expression : qui a connu l’épreuve. Si elle peut être comprise comme : qui a subi l'épreuve, sa compréhension peut également s'étendre à la dimension totale que représente le verbe connaître. Si la souffrance fait cruellement partie de la vie, à quelle finalité correspond-elle ?

En écoutant ces paroles de Jésus, une réflexion insolite nous incommode… Est-ce bien concevable que lui-même ait éprouvé les souffrances, telles qu’elles furent perçues et rapportées par des témoignages évangéliques… ?

L'expérience d'un état de conscience supérieur et insoupçonné incita naturellement ces deux frères spirituels a en assumer la totale responsabilité envers leurs semblables. Mais les conditions nécessaires à une transmission fructueuse n'étaient pas favorables à Jésus. Elles lui étaient même franchement hostiles. La manière dont fut mis fin à son engagement dérangeant ne pourrait dès lors étonner...

En plus le bon sens nous dicte que son message n'avait que peu de chance d’effleurer la conscience du commun des mortels. Les images les plus pointues, dont il fit usage, n'étaient de toute évidence pas destinées à la masse.

je dis mes mystères à ceux qui sont dignes de mes mystères ce que ta droite fera que ta gauche ne sache pas ce qu’elle fait  (logion 62)

le royaume du père est comparable à une femme elle prit un peu de levure et la cacha dans de la pâte et elle en fit de grands pains celui qui a des oreilles qu’il entende  (logion 96)

maître nombreux sont ceux autour du puit mais personne dans le puit  (logion 74)

Le mot qu'utilisa Jésus pour définir celui ou celle qui s'est engagé sur la voie d'une prise de conscience menant à l'expérience d’une unité spirituelle est monachos, dont la racine grecque est monosun – et dont la signification s’apparente à celle de yogi.

heureux sont eux les monachos ceux qui sont choisis parce que vous découvrirez le royaume comme vous êtes issus de lui vous y retournerez  (logion 49)

nombreux sont ceux qui se tiennent près de la porte mais ce sont les monachos qui entreront dans l’endroit du mariage  (logion75)

ils lui dirent viens prions aujourd’hui et jeûnons a dit jésus quelle est donc la faute que j’ai commise ou en quoi ai-je failli mais quand le marié aura quitté la chambre nuptiale alors qu’on jeûne et qu’on prie  (logion 104)

L'endroit du mariage est celui de la chambre nuptiale. L'image de l'unité de l'homme et de la femme rejoint celle de l'unité de la semence et de la bonne terre, du joug ou de la levure dans la pâte, une unité toujours imperceptiblement présente dans la conscience de l'enfant de sept jours. Cette unité est la condition première pour que la vie puisse se révéler en une évolution harmonieuse. Jeûne et prière n'ont de sens que quand, par quelque faiblesse que ce soit, unité est devenue séparation…

 

 

Quelques réflexions

 

 

Nous sommes bien conscient que cette présentation d'enseignements n'est que fragmentaire et donc incomplète. Elle pourrait être appréciée comme une promenade archéologique spirituelle, ayant pour but de discerner les idées maîtresses de guides reconnus et de promouvoir une réflexion comparative qui, certes, nécessite des investigations personnelles plus pointues. Alors qu'entre eux des convergences s’avèrent indéniables et souvent inattendues, des divergences sont également bien présentes. Notre conditionnement culturel ne facilite guère un jugement serein d'une démarche religieuse, qui ne se fonde pas sur une conception du divin mais sur l’expérience d’une recherche de connaissance de soi et des facultés qui lui sont propres. Une telle démarche pose incontestablement un défi à notre approche religieuse traditionnelle.

Chaque enseignement fait suite à une situation problématique spécifique : l’oppressant dilemme moral d’Arjuna pour Krishna, le défi que pose la souffrance humaine au Bouddha et une conception différente de la réalité que représente le Royaume de Dieu pour Jésus. S’en suit une démarche et des considérations qui toutes concernent le principe religieux. Tant la notion de yoga que celle de religion réfèrent à une unité dans laquelle chaque être humain est impliqué. Au-delà de nos particularités culturelles ou génétiques, de nos spécificités individuelles, nous sommes toutes et tous de manière égale tributaires d’une même loi vitale. Même si la souffrance fait partie intégrante de cette loi, l'harmonie en constitue la valeur essentielle. Son application correcte devrait donc résulter en fraternité et solidarité et non pas en discriminations et confrontations. Le second aspect du principe religieux déborde le domaine naturel et précise que toutes et tous nous sommes également unis à la cause absolue et insondable de cette loi. C’est cette dimension transcendantale qui prédomine dans notre conception religieuse.

Puisque la préoccupation première du Bouddha ne concernait pas une cause absolue de la vie, certains préconisent que le bouddhisme n'est pas une religion. Si le Bouddha ne s'est pas investi dans une utopique connaissance d’une réalité inconcevable, il s'est toutefois évertué à percer le mystère du dharma, cette loi universelle qui concerne chaque être. Une fois de plus se pose la question : la loi et sa source sont-elles dissociables…?

En parlant d'un Père commun à toutes et à tous, qui pour ses enfants est source d'inspiration mais dont la nature est transcendante à la nature humaine, Jésus nous propose une image. La fonction de l'image est de tenter d’approcher une réalité plus délicate à discerner. Car elle concerne une présence, tant subtile qu'impalpable, qu'il appelle le pneuma, l'Esprit. Si l’Esprit est à l’origine du corps et se manifeste continuellement à travers lui, celui-ci est en mesure de prendre conscience de cette présence spiituelle. Jésus nous enseigne donc que dans sa pureté originelle chaque conscience humaine est unie à l'Esprit, car réceptive à Son inspiration. Ainsi reconnaît-il en chaque être une composante spirituelle et donc intemporelle.

Krishna honore également le principe d'une présence transcendantale - le Soi intemporel dénommé Brahma - à laquelle chaque soi individuel est uni. La tâche de l'homme consiste dès lors à s'engager sur la voie d'une juste perception de sa véritable nature et de la loi qui la gère.

Le principe unitaire est donc commun aux trois enseignants. Leurs recommandations afin de s'engager sur la voie d'une prise de conscience révélatrice de cette unité sont également fort semblables. D’une part est-il nécessaire que notre mental se défasse des séquelles polluantes de ses attaches au monde inférieur et des désirs égocentriques qui en résultent et, d’autre part, qu’il en évite la cause.

Le moyen préconisé afin de rétablir dans la partie mentale de notre conscience une harmonie plus originelle, lui permettant d’accéder à une performance  plus conforme à sa finalité naturelle, est de recourir aux effets réparateurs d’un repos intérieur et conscient. La loi naturelle nous enseigne en effet que chaque situation de repos correspond à un plus juste état d’harmonie. À chaque expérience d’un tel repos notre conscience subit un effet purificateur et retrouve ainsi une fraction de son harmonie originelle. Cette voie conduit à une perception plus judicieuse tant des valeurs essentielles que de nos propres errements. Une purification intérieure ne s’opère pas à l’aide d’un rituel subi inconsciemment, tel que le baptême, mais se réalise par un engagement personnel et conscient.

Afin de se préserver d’influences perturbatrices nos trois guides proposent également un détachement par rapport aux causes de celles-ci. Il nous incombe de nous libérer d’attaches contraignantes, d’un conditionnement trompeur, de réduire notre dépendance mentale afin de retrouver une liberté plus originelle.

La pratique nous enseigne toutefois que ces deux moyens de réalisation, détachement et repos, se confondent spontanément. Car un repos intense et conscient suppose un état mental libéré de pensées dérangeantes, ce qui implique un détachement mental. D’autre part une telle qualité de repos s’avère nécessaire afin de permettre à notre mental de percevoir les causes de nos errements et de s’en détacher.

Puisque la vie est régie par une loi d'harmonie, son appréciation correcte et sa mise en pratique conséquente par une démarche personnelle et  responsable nous permettent de collaborer de manière positive à son évolution. Comme les ténèbres sont absence de lumière et que l'ignorance est absence de connaissance, la disharmonie n’apparait que lorsque l'harmonie est méconnue. La révélation d'un état de conscience plus originel et plus pur ne peut toutefois empêcher que la souffrance fasse toujours partie de la loi vitale.  

Nous n'avons ni l’intention, ni la prétention de proposer une solution au problème éminemment délicat que nous pose la souffrance humaine. La réflexion que nous suggérons concerne le principe de karma, mot qui signifie action et qui est omniprésent aussi bien dans la tradition hindouiste que bouddhiste. Alors que le Dieu biblique concentre en Lui tant la propriété d'omnipotence que celle de justicier final, qui un jour jugera de nos actes et décidera de notre devenir éternel, la loi de karma intègre ce principe de justice au dharma, la loi universelle. Si la loi de karma constitue le moteur qui tient en mouvement la roue de samsara et donc des réincarnations continues, elle représente surtout le principe d'une justice immanente et omniprésente. Chaque acte engendre des conséquences, qui reviennent à l'auteur lui-même comme à d'autres personnes, voire à la nature. Le problème majeur que nous pose cette conception est que la subtilité de son fonctionnement nous dépasse.

Puisque dans la création l'homme seul est capable de dominer ses instincts et dispose ainsi de la faculté du libre choix de ses actes, il est également l'unique responsable de leurs conséquences. La loi de karma suggère que chaque acte soit fustigé. Dans ce principe réside la raison d'être de la souffrance, qui ne se manifeste que quand une disharmonie est provoquée. D'autre part, chaque pensée ou sentiment positif et chaque acte harmonieux peuvent agir comme un rayon de lumière capable d’en refréner la manifestation. Comme la naissance, la vieillesse et la mort, la souffrance fait partie intégrante de la vie. S'opposer à sa présence n'est donc pas une option réaliste. Ce qui, par contre, revient à nos facultés naturelles est d'en atténuer les effets, voire d'en éviter la cause.

Jésus nous invite tant à un plus juste discernement de valeurs qu'à leur mise en pratique responsable.

l’homme est semblable à un pêcheur avisé qui avait jeté son filet à la mer il le retira de la mer rempli de petits poissons parmi eux le pêcheur avisé trouva un gros poisson excellent il jeta tous les petits poissons dans la mer sans peine il choisit le gros poisson celui qui a des oreilles pour entendre qu’il entende  (logion 8) 

aime ton frère comme ton moi intérieur [psychè] veille sur lui comme sur la prunelle de tes yeux  (logion 25)

Amour et intelligence sont les serviteurs de l'harmonie, la souffrance est la compagne de la disharmonie... Reconnaître que nous sommes nous-mêmes la cause d’une situation disharmonieuse n'est qu'un premier pas. Une utilisation plus judicieuse de nos facultés devrait non seulement nous permettre de parer à la souffrance, mais de prendre également conscience de notre véritable nature, qui est enracinée dans une loi d'harmonie, voire dans sa source inconcevable. En plus cette voie peut révéler en notre conscience des facultés encore insoupçonnées.

je vous donnerai ce que l’œil n’a pas vu et ce que l’oreille n’a pas entendu et ce que la main n’a pas touché et qui n’est pas monté au cœur de l’homme  (logion 17)

L'état de nirwana révélé au Bouddha correspond selon lui également à une réalité indéfinissable, car il n'est comparable à aucun autre état connu de la conscience. Pour sa part la science constate que nous n'utilisons qu'une partie fort limitée de notre potentiel neurologique, la base physiologique de notre conscience. Des investigations scientifiques récentes ont révélé qu'une meilleure coordination entre les deux hémisphères cérébraux peut nous dévoiler des facultés mentales insoupçonnées. Certains suggèrent même que notre potentiel cérébral n'aurait à ce jour atteint qu'un stade puéril de son développement…

Mais, même si à l'aide de techniques ancestrales certaines personnes aient eu accès à un domaine encore inexploré de leur conscience, leurs témoignages n'ont que peu de chances d’effleurer la sensibilité du commun des croyants. Car la conscience religieuse somnolente d'une large majorité d’entre eux semble toujours sous l'emprise de la magie d'une omnipotence divine. Il est vrai que, confronté à l'immensité de la création et à sa source inconcevable, chaque être humain ne représente apparemment qu'une présence temporelle dérisoire. Que son potentiel mental puisse lui permettre une prise de conscience de son intégration et de sa participation à une présence créatrice spirituelle, ne pourrait que représenter une fabulation surréaliste. Car, comme la Bible nous l’enseigne, non pas unité mais séparation est ici-bas notre sort fatidique. L'unique attitude concevable consiste dès lors à exprimer notre révérence envers le Créateur par l'entremise de prières et de rites sacrés.

Rites et prières constituent depuis toujours des composantes indissociables des pratiques religieuses. De toute évidence répondent-ils à un impératif besoin de sécurisation. En plus remplissent-ils une fonction sociale indéniable en tant qu'expression commune de l'appartenance à une croyance. Comme moyen pour réaliser une unité existentielle, leur raison d'être est toutefois mise en doute par chacun de nos guides. Une démarche personnelle d'expérience et de connaissance rend de telles pratiques superflues, voire trompeuses. Il ne convient pas de suivre des prescriptions humaines - même si celles-ci font référence à une autorité divine - mais de réaliser en nous-mêmes une juste transformation de notre liberté.

Si les rites religieux ne sont pas forcément dénués de sens, leur mise en pratique peut susciter des appréciations diverses. Ainsi les rites que l'islam impose à ses fidèles - tels que les prières journalières, la charité par l'aumône, le respect du jeûne au ramadan ou encore le pèlerinage à la Mecque - furent conçus afin de conforter les fidèles dans leur foi en Allah et en son prophète Mohammed. Cette foi étant la condition absolue pour qu'une place au paradis éternel leur soit assurée. Les rites catholiques, appelés sacrements, font quant à eux singulièrement appel à une intervention divine directe, nécessaire à la réalisation d'un même rêve paradisiaque. Tout en respectant et reconnaissant à chacun la liberté de pratiquer les rites qui lui conviennent, nous ne pouvons nous empêcher de déceler dans ces sacrements une dimension magiquement divine, qui n'est pas sans rappeler des pratiques ancestrales, dans lesquelles la magie détenait une place prédominante.

En plus la conscience religieuse occidentale a aujourd'hui bien du mal à s'accommoder de vérités dogmatiquement imposées par une autorité ecclésiastique contraignante. Toute perception religieuse est tributaire de la conscience individuelle, qui elle-même est soumise à une évolution continue. Que des conceptions pétrifiées, choyées par des institutions millénaires, ne répondent plus aux besoins d'une approche religieuse personnelle plus réaliste n’est que la conséquence naturelle d’une évolution inévitable. Si la seconde moitié du XX° siècle a révélé une aspiration à un vécu spirituel différent, celle-ci s'est surtout abreuvée à des sources orientales telles que le yoga, le zen, ou quelle qu’autre forme de méditation. L’exemple bouddhiste, soutenu par le charisme du Dalai Lama, a lui aussi touché le cœur des occidentaux. Ce besoin d’une démarche spirituelle personnelle ne concerne toutefois qu'une minorité, tant globalement qu'au sein de chaque communauté religieuse.

La majorité silencieuse des croyants a en effet toujours tendance à réduire ses investigations religieuses à des réflexions plus modestes, qui n'abusent pas de ressources enfouies dans sa matière grise. Aussi pouvons-nous constater que la perception d'imposants personnages religieux se borne fréquemment à une image archétypique symbolique. Ainsi l'attention portée au Bouddha se limite-t-elle à l’image d'un homme en position de méditation extatique, symbolisant le principe d’une compassion humaine universelle. La représentation la plus répandue de Jésus est celle du Christ crucifié, qui remémore son sacrifice salvateur par amour pour nous tous. Il est vrai qu'il est bien plus commode d'avoir foi en l'affirmation que, en tant que Christ crucifié et ressuscité, Jésus nous ait permis l'accès à un bonheur éternel, que de réaliser en nous-mêmes cette nécessaire démarche de recherche à laquelle il nous invite.

Ces considérations engendrent tout naturellement cette autre réflexion quant aux effets qu'ont générés ces enseignements. Quel impact ont-ils eu sur ceux qui en ont pris connaissance ? L'enseignement de Krishna ne représente pas uniquement une source d’inspiration pour un grand nombre d’hindous, il est en plus à l'origine de multiples formes de pratiques du yoga et de la méditation de par le monde. Alors que le bouddhisme est un concept religieux sans être une croyance, il fut confronté dans les régions où il s'est propagé à d'ancestrales croyances populaires. De cette rencontre ont résulté des pratiques qui, certes, honorent le Bouddha mais ignorent souvent ses recommandations les plus élémentaires quant à une démarche personnelle, libérée d'attaches à d'anciennes convictions. Ce fut entre autre le cas au Tibet où, au VIII° siècle, Padmasambhava fut confronté à une très tenace croyance bon. Lorsque nous assistons aujourd'hui à des cérémonies bouddhistes tibétaines ou autres, où se confondent esprits et démons en tout genre, nous nous sentons bien éloignés du dépouillement de l'illusoire préconisé par le Bouddha.

En outre constatons-nous que, dans le sillage de Padmasambhava, de nombreux et honorables lamas se sont engagés sur la voie de prospections métaphysiques, comme en témoignent le Livre tibétain des morts et autres écrits bouddhistes plus récents. Cela nous rappelle qu’une libre démarche religieuse est tout aussi évolutive que l’expression de la vie elle-même.

La mise en pratique de l'enseignement de Jésus, tel qu'il nous est rapporté par Judas Thomas et confirmé par de nombreuses citations canoniques, devint-elle aussi l’objet d’une importante confusion. Alors que son avènement fut, dès après sa mort, intégré à la croyance biblique - une intégration pas toujours évidente, ce dont attestent les discussions à Jérusalem concernant la circoncision juive et celle opposant Pierre et Paul à Antioche - une observation objective nous force à reconnaître que sa diffusion connut une évolution pour le moins surprenante. Le centre stratégique de la croyance nouvelle transita en effet de Jérusalem vers Rome. Cette mutation est surtout imputable à un seul homme, originaire de Tarse, qui ne fit pourtant pas partie des disciples de Jésus.

Alors qu'il était, comme il le précisa lui-même, le plus redoutable parmi les persécuteurs des adhérents à une secte hérétique, Saul aurait bénéficié sur la route de Damas d'une expérience visionnaire exceptionnelle. Du persécuteur le plus assidu, il devint d’un coup d’un seul le plus fervent supporter de Jésus. Aussi créa-t-il une situation litigieuse en reconnaissant Jésus non seulement comme le Messie - ce qui en grec se dit Christos - tant attendu dans sa croyance biblique, mais en lui consentant en plus une descendance divine, au grand dam de ses désormais ex-coreligionnaires juifs.

Si le personnage est fascinant, il est surtout déconcertant par sa façon d’ignorer l'enseignement de Jésus, auquel il ne fit pour ainsi dire aucune allusion explicite. L’approche que conçut Paul de l’avènement de Jésus le mena à la conclusion que le Royaume divin ne tarderait pas à se manifester. Une expectation qui s'est avérée utopique et qui, en outre, s'oppose radicalement au concept du Royaume de Jésus lui-même, dont atteste l'évangile de Luc (17, 21).

Tandis que la venue du Royaume correspondait pour les juifs à l’expectative d’une vie éternelle, que Jahvé aurait réservée au peuple élu par Lui, Jésus nous précise que sa réalisation est bien différente de ce rêve utopique. Car elle nécessite un engagement personnel de recherche, menant à une prise de conscience de notre véritable nature de fille ou de fils du Père le vivant. L’expérience d’une dimension spirituelle et donc intemporelle de la vie constituerait, selon l'évangile de Judas Thomas, la délivrance véritable.

Une fois de plus s’impose une comparaison avec l'enseignement du Bouddha. Alors que sa préoccupation principale consistait en une appréciation et une mise en pratique plus judicieuse des facultés que nous offre le dharma, la loi vitale universelle, la réalisation de la voie menant au nirwana fut perçue comme une délivrance du cycle des réincarnations appelé samsara. Il est évident qu’une telle perspective libératrice ne pouvait que stimuler la vulgarisation de son enseignement.

Il est indéniable que l'image de Jésus, telle qu'elle émerge des évangiles, des épîtres de Paul et telle qu'elle fut perçue par l'église primitive - celle d'un divin et salvateur Messie biblique - est foncièrement différente de celle que nous discernons à travers le témoignage de Judas Thomas. La raison majeure en est que l’impact émotionnel, provoqué par les événements qui ont stigmatisé la fin de la vie de Jésus, a nettement pris le dessus sur la compréhension de son enseignement. Que sa crucifixion fut finalement perçue comme une offrande rédemptrice, permettant à chacun un accès au Royaume divin éternel, eut des conséquences cruciales pour la propagation de la croyance nouvelle. Car cette promesse libératrice constitua un ultime espoir pour les plus déshérités des basfonds romains.

En plus est-il troublant de constater que la souffrance humaine, qui fut à l'origine de la démarche du Bouddha, fut glorifiée en la personne du Christ, en lui reconnaissant un effet salvateur pour le monde entier. Qui a raison, qui a tort…?

Alors qu'une prise de conscience de la nécessité d’une solidarité globale s'est incontestablement instaurée dans nos mentalités, celle d'un urgent respect pour la nature et pour la valeur qu’elle représente constitue un autre phénomène relativement récent, mais tout aussi encourageant. Car une écoute plus responsable de la nature, de sa loi d'harmonie et du lien qui inexorablement nous unit à elle, pourrait induire un mode surprenant de réflexion religieuse. Quoique cet intérêt soit surtout inspiré par une crainte ou une légitime appréhension quant au devenir de notre planète, le respect de la loi naturelle, qui tout compte fait constitue l'expression la plus pure d'une source créatrice, ne peut que rendre hommage à cette source, soit-elle inconcevable. Une telle approche de la vie naturelle rend en outre dérisoire toute discussion entre les adhérents de Darwin et ceux de la Genèse biblique.

La nature est non seulement notre mère porteuse à toutes et à tous, elle est en plus, comme Jésus nous l’enseigne dès la première de ses paraboles, une enseignante infaillible. La principale leçon qu'elle nous inspire est que notre finalité est d'être et non pas d'avoir… Aussi pouvons-nous concevoir que la cause des multiples dysfonctionnements, dont témoigne l'évolution de la société humaine, se résume à une appréciation mitigée du choix que nous propose notre liberté : être ou avoir...

Alors qu’un digne vécu de cette vie suppose la possession de moyens élémentaires de subsistance et de développement, la loi d’harmonie nous invite à un discernement de valeurs et une appréciation correcte de la valeur la plus essentielle de la vie. La réponse à cette invitation conditionne finalement toute évolution harmonieuse, tant personnelle que collective, et se profile comme un défi existentiel incontournable. Mais les défis les plus élémentaires s'avèrent souvent les plus délicats à assumer…